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ARMIDE À RENAUD


Vingtième harangue

ARGUMENT

Après que les Chrétiens eurent vaincu les Infidèles et pris la ville de Jérusalem, Armide, qui s’était armée inutilement et qui demeurait sans vengeance, se voulut tuer de sa propre main dans l’excès de son déplaisir. Mais Renaud lui retint le bras, la consola dans son affliction et fit changer sa douleur en joie par les nouvelles marques de son amour. Nous supposons donc qu’en suite de cette réconciliation et quelques jours après que ce grand tumulte d’une bataille gagnée et d’une ville prise fut aucunement apaisée, cette galante et belle personne entreprit de justifier toutes ses actions à Renaud et de lui persuader QUE TOUT EST PERMIS EN L’AMOUR COMME EN LA GUERRE.


Toi qui fis verser des larmes
Aux plus généreux amants
Sans faire d’enchantements
Tu n’avais que trop de charmes.


Armide à Renaud

Ne pensez pas, généreux chevalier, qu’il soit impossibile de justifier Armide: si elle est coupable, c’est d’une autre manière qu’on ne le croit; ses artifices, ses tromperies et ses enchantements ne sont pas des crimes et, si elle a failli en quelque chose, c’est de ne s’être pas fiée à ses propres charmes et d’avoir eu recours à des choses moins puissantes pour exécuter ses desseins.
Elle a fait un outrage à sa beauté, je l’avoue, mais elle n’a point violé le droit des gens ni la coutume de tous les siècles, ni celle de toutes les nations. Depuis qu’il y a des hommes, l’amour et la guerre ont été introduits dans le monde et, depuis que la guerre et l’amour ont été l’occupation et le divertissement des héros, les artifices, les tromperies, les fourbes, les impostures et tout ce qui peut faire emporter la victoire, en l’une ou en l’autre de ces guerres, n’a plus été considéré comme des crimes. Tout ce qui sert à vaincre est innocent : il n’importe si on dérobe les palmes et le myrthe dont on se couronne, pourvu que l’on soit couronné ; il n’importe si c’est à la force ou à l’adresse que l’on doit les conquêtes que l’on fait, pourvu que l’on soit vainqueur ; il n’importe que ce soit par la fraude ou par la sincérité que l’on conserve ses conquêtes ; il n’importe que les chaînes que l’on donne à ses esclaves soient de fer ou de diamants, pourvu qu’ils ne s’échappent pas ; et il n’importe enfin par quelles voies l’on acquiert ou l’empire ou le coeur d’un amant, pourvu que l’on obtienne ce que l’on souhaite.
Vous savez trop bien les lois de la guerre pour ignorer les violences qui la suivent mais vous ne savez sans doute pas qu’elle n’a point de privilège dont l’amour ne jouisse aussi bien qu’elle.
L’une et l’autre sont au-dessus des lois de la sagesse et de la raison : la force est leur droit ; le désir, leur règle et la possession de ce qu’ils souhaitent est leur terme. Pour y arriver tout est également permis et également innocent. Il n’importe -dis-je- si on prend une ville par assaut ou par intelligence ; il n’importe si on gagne un coeur par le déguisement ou par le mérite ; il n’importe si on combat ses ennemis ou si on les suborne ; il n’importe si on enlève sa maîtresse ou si elle fuit volontairement. Enfin, en ces deux sortes de guerres tout ce qui sert est permis et tout ce qui nuit est criminel.
Or, généreux chevalier, soit que vous me considériez comme guerrière ou comme amante, je n’ai rien fait que de juste et rien qui ne me soit permis. Mais, pour vous persuader toutes ces choses, repassez un peu en votre mémoire ce que la guerre fait faire : est-il rien de plus injuste en apparence que d’usurper des royaumes et de renverser des trônes ? est-il rien de plus cruel que de désoler des provinces toutes entières ? est-il rien de plus inhumain que de réduire des villes en cendres ? et est-il rien de plus effroyable que de noyer des campagnes de sang, de faire des montagnes de morts et de tuer quelquefois cent mille hommes pour le seul intérêt d’un Prince et quelquefois même pour le caprice d’un particulier ? Cependant toutes ces choses ont été commises par tous les conquérants anciens et modernes et toutes ces choses n’ont point terni leur réputation.

Pourquoi donc voudrait-on que l’amour, qui aussi bien que la guerre n’est autre chose qu’un désir de vaincre, n’eût pas droit de justifier les actions qu’il fait faire, quoique, selon la raison commune, il semble qu’elles ne soient pas justes ? Ah, non ! non ! son pouvoir s’étend bien plus loin que cela et comme au jour d’une bataille, il est permis de mettre si l’on peut le soleil et la poussière aux yeux de son ennemi, de même lorsqu’il s’agit de combattre l’opiniâtreté d’un amant, on peut sans crime éblouir sa raison, séduire son jugement et se servir du mensonge lorsque la vérité est inutile.
Il arrive fort souvent à la guerre que l’on dresse des embuscades, que l’on cache une partie de ses troupes pour attirer les ennemis au combat, que l’on fait semblant de craindre ceux pour qui on prépare déjà des fers, que l’on fuit ceux que l’on veut vaincre et que l’on trompe enfin ceux qui se laissent tromper.
Etais-je donc criminelle lorsque, par l’intérêt de ma patrie et pour la gloire de ma beauté, j’entrepris de déserter l’armée de Godefroy ? étais-je coupable d’inventer un mensonge qui servait à mon dessein plutôt que de dire une vérité qui m’eût été nuisible ? Vous savez toutefois, illustre chevalier, qu’en cette journée mes victoires ne furent point sanglantes ; je n’employai que mes propres charmes pour faire mes esclaves de vos plus fameux chevaliers : quelques larmes feintes, quelque tristesse en apparence et quelque négligence un peu affectée furent les plus fortes armes dont je me servis. Je dérobai les coeurs avec tant d’adresse que chacun en particulier crut plutôt m’avoir donné le sien qu’il ne me soupçonna d’un si noble larcin. Tous mes captifs crurent qu’ils s’enchaînaient eux-mêmes et ne blâmèrent point la main qui véritablement les enchaînait.
Après cela, Renaud, trouverez-vous que l’amour ne puisse pas justifier ces innocents artifices puisque la guerre justifie bien les actions les plus criminelles ? Non, non ! ne vous y trompez pas, l’une n’a point de privilège dont l’autre ne doive jouir et Mars, tout redoutable qu’on le dépeint, n’a point plus de pouvoir que cet aimable enfant qu’on appelle Amour. Leur empire est également absolu et leur tyrannie également légitime. Les évènements en toutes ces deux rencontres justifient les dessseins les plus inconsidérés et les plus criminels. En l’une et en l’autre quand on est heureux l’on est sage et innocent et, pourvu que l’on obtienne ce que l’on souhaite, l’on ne peut manquer d’ avoir part à la gloire, quoique les moyens par lesquels on l’a obtenu ne soient pas fort justes. Les tyrans deviennent rois légitimes, les ravisseurs deviennent les maris de celles qu’ils ont enlevées et il n’est rien, enfin, que la guerre et l’amour n’autorisent et ne permettent. Leurs lois sont au-dessus des autres lois, elles font gloire de les enfreindre et de ne faire pas marcher leurs sujets dans les sentiers du vulgaire.
Cessez donc de croire qu’il soit impossible de justifier Armide puisque, soit qu’on la considère comme guerrière ou comme amante, tout ce qu’elle a fait ne peut être que légitime.

Vous me direz -peut-être- que je suis d’un sexe qui ne me permet pas de jouir de ces privilèges, que la guerre se doit faire pour nous et non pas par nous et que c’est à nous à donner de nouveaux sujets à l’amour et non pas à nous à nous ranger sous son empire.
Mais, pour vous répondre en peu de paroles, et sans aller chercher des exemples dans l’antiquité, voyez en la personne de Clorinde la justification d’Armide. N’a-t-elle pas joui durant sa vie et après sa mort de tous les privilèges de la guerre et sa réputation n’est-elle pas sans tache, quoiqu’elle ne se soit pas assujettie aux lois de mon sexe ? Selon la bienséance ordinaire Clorinde était une vagabonde qui passait toute sa vie parmi les hommes et sous les armes ; la douceur qui est si naturelle à son sexe s’était noyée dans le sang qu’elle répandait ; elle allait seule par les campagnes, elle allait de nuit par les forêts et parmi les troupes ; cependant sa renommée est glorieuse et son nom est immortel. On ne peut pas dire encore que même dans les combats elle n’ait point usé de surprise pour vaincre ceux qu’elle a attaqués : elle quitta ses armes de peur d’être connue par les vôtres losqu’elle fut embraser cette grande machine que vous aviez élevée contre Jérusalem et il n’est point de ruse de guerre dont elle ne se soit servie. Cependant Clorinde est l’ornement de son sexe de sa nation et de son siècle.
Pourquoi donc, généreux chevalier, voudrait-on qu’Armide fut plus criminelle pour les artifices dont elle s’est servie que ne l’a été Clorinde ? Celle-ci n’a dû jouir que des privilèges que la guerre donne à ceux qui la font, mais, pour moi, je porte des écharpes de plus d’une couleur, je puis me ranger sous diverses enseignes, je suis de plus d’un parti et si, comme guerrière, j’ai quelques droits à la liberté dont je parle, comme amante je dois jouir d’un double avantage. Et puis, à dire les choses comme elles sont, je ne me suis pas servie de mon pouvoir avec toute la rigueur qui m’était permise. Pour l’intérêt de ma patrie j’ai fait quelques prisonniers, je l’avoue, mais pour Renaud, je ne pense pas qu’il ait droit de se plaindre de sa captivité puisque pour lui faire porter des fers sans répugnance je m’enchaîne aussi bien que lui.
Le cachot où vous fûtes mis ne fut pas fort obscur puisque le soleil n’a jamais éclairé un plus beau lieu que l’île qui fut votre prison : la pureté de l’air, la diversité des fleurs, le chant des oiseaux et celle qui y commandait ne vous devaient pas rendre cette captivité fort fâcheuse. Lorsque vous y entrâtes, vous étiez esclave mais vous y régnâtes comme Roi et vous sortîtes comme tyran. Je vous y avais fait vivre parmi les plaisirs et vous m’y laissâtes parmi les douleurs. Jugez, après cela, si je suis coupable pour les enchantements que j’ai faits puisqu’ils ont été tous utiles à ma patrie ou avantageux à Renaud. Armide s’est servie de sa beauté, de son esprit, de son adresse et de ses charmes -je l’avoue- pour surmonter tous ceux que le hasard lui a fait rencontrer, mais n’aurait-elle pas été coupable de ne le faire point ? A quoi bon avoir des armes tranchantes et ne s’en servir pas ?

Que si je suis coupable, ce n’est pas seulement -comme je l’ai déjà dit- pour avoir eu recours à d’autres charmes que les miens ; ce n’est pas -dis-je- pour avoir enchanté les autres mais c’est pour avoir enduré que les charmes des autres aient été plus forts que mes enchantements. Oui, Renaud, à parler raisonnablement, si Armide est coupable, c’est de vous avoir aimé et de vous aimer encore.Comme guerrière, l’on ne doit point aimer un ennemi ; comme amante, l’on doit haïr un infidèle ; comme guerrière l’on doit maltraiter un esclave fugitif ; comme amante, on doit mépriser celui qui a abandonné l’objet de son amour ; et, comme toutes les deux ensemble, je puis dire que je n’ai fait d’autre crime que celui de n’en faire pas assez.

Si j’eusse bien servi ma patrie, j’eusse perdu Renaud et je ne lui aurais pas donné mon affection ; si j’eusse bien écouté la vengeance que son peu d’amour inspira dans mon âme lorsqu’il m’abandonna, j’aurais sans doute mieux su tirer de l’arc le jour de la bataille que je ne fis. Oui, Renaud, ce fut plutôt manque de volonté que manque d’adresse que je faillis à blesser l’infidèle coeur qui ne conservait plus mon image. Car, à dire les choses comme elles sont, quiconque est conduit par l’amour et par la vengeance ne peut guère manquer de venir à bout de ce qu’il entreprend, si ce n’est que l’amour soit encore plus forte que l’autre.
Voilà ma faiblesse, Renaud, voilà mes crimes : j’ai trahi ma patrie et je me suis trahie moi-même. Au lieu de vous charger de fers, je vous ai couronné de fleurs ; au lieu de vous mener en triomphe, je me suis attachée à votre char et vous ai reconnu pour vainqueur. Une princesse est descendue du trône pour se faire l’esclave d’un chevalier et, ce qui est plus extraordinaire à une personne jeune et, si je l’ose dire, belle et glorieuse, elle a continué d’aimer lors même qu’on ne l’aimait plus. Ah ! s’il est vrai qu’Armide ait fait une semblable chose – comme on n’en saurait douter – qu’elle est coupable ! et qu’elle est criminelle ! mais si elle est coupable ce n’est pas du moins à Renaud à la punir de ses erreurs, puisqu’elles lui ont été avantageuses et qu’il en a été la seule cause.
Et puis – afin de n’abandonner pas mon premier sentiment – pour juger d’une action, il ne faut pas simplement l’examiner en elle-même, il faut en connaître la cause avant que d’en déterminser souverainement, puisque, selon ce qu’elle est, l’action est bonne ou mauvaise.
La guerre autorise toutes les violences ; l’amour permet toutes les tromperies. La guerre ne respecte rien ; l’amour ne craint que ce qui le peut détruire. La guerre fait gloire de troubler le repos de toute la terre ; l’amour fait vanité de porter le désordre par tout l’univers. Enfin, la guerre et l’amour ont chacun en particulier un flambeau dont il leur est permis d’embraser tout le monde impunément quand ils en ont envie. Leur domination est sans bornes comme leurs lois sont sans règles. Ils se servent du vice ou de la vertu selon qu’ils en ont besoin et, comme tous les objets prennent la couleur du verre à travers lequel on les regarde, de même toutes les actions sont vertueuses ou criminelles selon la cause qui les fait faire.
Un homme qui se rendrait maître des trésors d’autrui et qui n’aurait que l’avarice pour son objet serait un voleur qui mériterait de perdre le jour avec infamie mais un Prince qui usurperait un grand empire par ambition serait un illustre conquérant qui ne mourrait jamais en la mémoire des hommes, tant il est vrai que la différence des choses se fait plus par leur origine que par leur progrès. Toutes les rivières prennent quasi toujours le nom de leur source et non pas celui des Pays par où elles passent. Il ne faut donc pas déterminer de la vertu d’Armide simplement par les choses qu’elle a faites mais par la noble cause qui les lui a fait faire.
A la considérer de la première façon, c’est une enchanteresse, c’est une artificieuse, c’est une cruelle personne, c’est une fille qui a renoncé à la modestie de son sexe et, bref, si on voulait faire son portrait de cette manière, il est certain qu’il ne serait guère beau, mais il est vrai aussi qu’il ne lui ressemblerait pas.
Que si, au contraire, on veut la considérer comme une princesse qui n’a rien fait que comme guerrière ou comme amante, tous ses charmes seront innocents, tous ses artifices lui seront glorieux, sa cruauté sera équitable, sa modestie sera sans tache et l’on fera une peinture d’elle qui sans doute lui ressemblera et qui -si je ne me trompe- ne sera pas un objet fort désagréable.
Les violences dont Godefroy s’est servi pour prendre Jérusalem ne déshonoreront point sa victoire, tant s’en faut : ceux que l’on surmonte sans peine ternissent en quelque façon la gloire de leurs vainqueurs. Une bataille qui n’est point sanglante n’est presque pas honorable : il faut, pour mériter que la renommée couronne les guerriers, enchaîner des princes, faire un nombre infini d’illustres prisonniers et pouvoir élever au milieu du champ de bataille un grand trophée d’armes rompues. Il faut -dis-je- que toute la campagne soit couverte de morts ou de mourants, enfin -s’il est permis de parler ainsi- plus on fait de crimes en ces occasions, plus on est glorieux. Ce que je dis de la guerre, [s]e peut dire de l’amour : plus on est ingénieux, plus on est violent, plus on emploie d’artifices et plus on mérite d’être couronné.
Ne me refusez donc pas cet honneur, illustre chevalier, puisque ma vertu en est digne aussi bien que ma beauté. Faites-moi une guirlande où les palmes et les roses trouvent place puisque comme guerrière et comme amante j’ai droit de prétendre d’être couronnée de la main de Renaud et de porter des marques de la gloire que j’ai acquise en ces deux guerres innocentes. En l’une j’ai affaibli l’armée de Godefroy de ses plus fameux chevaliers ; en l’autre je me suis assujetti le coeur le plus héroïque qui ait jamais été embrasé de ce feu qu’on appelle amour. Prenez donc garde, généreux chevalier, qu’en me contredisant, vous ne parliez contre vous-même et, puisque je vois que vous ne voulez pas nier que je n’aie été votre vainqueur, imitez ces braves qui ne manquent jamais de louer la valeur de ceux qu’il ont surmontés ou de ceux qui les ont vaincus afin d’augmenter leur gloire ou de diminuer leur honte.
Avouez donc, puisque vous avez été mon esclave et puisque je suis maintenant votre captive, que je suis innocente des crimes dont on m’accuse, que je mérite d’être louée des choses que le vulgaire me peut reprocher et que, puisque tout est permis en l’amour comme en la guerre, Armide n’a rien fait ni contre les lois ni contre la raison, ni contre la sagesse et que, si par sa beauté elle mérite quelque part en l’estime de Renaud, elle peut encore par sa vertu mériter le titre de vertueuse comme de belle et vivre éternellement en la mémoire de tous les hommes.

EFFET DE CETTE HARANGUE

Comme Le Tasse ne nous a pas dit précisément si Renaud épousa Armide, nous ne saurions précisément assurer s’il fut bien persuadé par cette harangue. Néanmoins, puisqu’il dit à cette belle ennemie que, si elle voulait changer de religion, il la rendrait la première de l’Orient et qu’elle lui répondit qu’elle était prête de faire tout ce qu’il lui plairait, nous devons croire que la fin de cette guerre fut la fin des inquiétudes d’Armide et que Renaud eut pour elle tout l’amour et toute la fidélité que je souhaite, en finissant ce volume, que puissent avoir pour les dames qui l’auront lu tous ceux qui leur en ont promis.

FIN

© 2005 publifarum, realizzazione: Simone Torsani