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SOPHRONIE À OLINDE


Dix-neuvième harangue

ARGUMENT

Ce serait faire l’outrage aux honnêtes gens que de croire qu’il y en eût aucun d’eux qui n’eût pas lu la Jésuralem du Tasse : ainsi supposant que chacun a vu ce merveilleux poème, je n’ai rien à dire pour l’argument de cette harangue, sinon qu’après que la vaillante Clorinde eut obtenu la grâce de Sophronie et celle de son amant, cette belle et généreuse héroïne parla ainsi au généreux et fidèle Olinde, pour tomber d’accord avec lui QUE LA MORT EST PLUS FÂCHEUSE EN LA PERSONNE AIMÉE QU’EN SOI-MÊME.


Par toi mon âme est charmée,
Esprit généreux et fort,
Qui ne peut craindre la mort,
Que pour la personne aimée.

Sophronie à Olinde

Enfin, quelque sévère que soit ma vertu, il faut qu’elle cède à la vôtre, et quoique je n’ai jamais rien aimé, il faut que je confesse que j’aime. Oui, fidèle et généreux Olinde, il est juste, puisque vous venez être le compagnon de mon exil et que vous l’avez pensé être de mon supplice, de ne vous cacher pas une chose qui peut vous être agréable. J’avais toujours pensé que cette haute vertu de laquelle je fais profession devait être scrupuleuse, que celles qui faisaient des conquêtes volontairement et qui avaient soin de les conserver étaient plus faibles que fortes et plus ambitieuses que raisonnables, qu’on ne pouvait souffrir d’être aimée sans se haïr soi-même, ni montrer sa beauté sans crime et, bref, que celle de mon sexe de laquelle on parlait le moins avait sans doute la plus belle réputation. C’était de cette opinion, fausse ou véritable, que procédait la froideur que j’avais pour vous; c’était de ce raisonnement que venaient tous mes mépris et toutes vos peines; c’était par ces maximes que je prétendais triompher d’une passion qui triomphe de tout le monde et c’était par elles que j’espérais conserver jusques à la mort cette liberté avec laquelle j’étais née.
Mais le moyen de tenir contre un ennemi qui ne nous attaque que pour se rendre ? mais le moyen de n’estimer pas celui qui se veut perdre pour nous sauver ? mais le moyen de lui voir mépriser pour l’amour de nous la flamme qui le devait dévorer et de n’en sentir pas allumer une autre dans son cœur ? Non, non, cela n’est pas possible : ce ne serait plus vertu, ce serait stupidité, ce serait ingratitude et, quelque précieuse que soit la franchise, il la faut donner et se donner à soi-même pour récompenser une action qu’on ne saurait payer à moins et qui est si grande que je doute si ce don même peut suffire à la payer.

Lorsque je pris la résolution d’exposer mes jours pour le salut public, d’avouer une action que je n’avais point faite et d’être la victime qui devait apaiser la fureur d’un tyran, je n’avais pour objet que de sauver mes citoyens, que de donner la victoire à Godefroy et que de perdre la vie pour la conserver à mes amis, à mes parents et, bref, à tous les ennemis des infidèles. L’image de tant de supplices et de tant de sang répandu, comme le cruel Aladin en voulait faire verser, me faisaient plus d’horreur en autrui qu’en moi-même et je n’eus point de peine à me résoudre de perdre la lumière, puisqu’en la conservant elle m’eût fait voir un si lamentable objet et un si horrible spectacle. Je fus donc à la mort avec joie, pour empêcher la mort de mes compatriotes, mais à dire les choses comme elles sont, ce ne fut point pour sauver Olinde en particulier. Je le confondais dans la multitude, ou, pour mieux dire encore, je ne songeais pas seulement qu’il fût en l’être des choses. Je ne le haïssais pas, il est vrai ; mais je ne l’aimais point aussi et ne croyais pas seulement en être aimée. Cependant, je ne vous ai pas plutôt vu fendre la presse, pour vous venir accuser et pour vous charger de mon supplice, que non seulement je connus votre vertu, votre affection et votre générosité, mais que j’admirai l’une, que je reçus l’autre et que je voulus vous imiter en la dernière. Le dard de la mort fit en cette occasion ce que celui de l’amour n’avait pu faire en toute ma vie: je ne pus résister à tant de vertu et de tant de milliers de personnes qui m’environnaient et de tant de chrétiens que je voulais sauver, je ne regardai quasi plus que le seul Olinde, et ce fut lors véritablement que je connus que la mort est plus effroyable en la personne aimée qu’en soi-même.

Vous me communiquâtes ce beau sentiment en l’ayant pour moi. Il passa de votre cœur dans le mien et le seul désir d’épargner votre vie me fit désirer avec une nouvelle ardeur de perdre la mienne. Quoi - disais-je en moi-même - celui que Sophronie a méprisé veut mourir pour elle ! Celui qu’elle n’a jamais regardé, ou qu’elle a regardé avec indifférence veut perdre le jour pour la sauver ! Ah, non, non - poursuivais-je - il est bien plus juste que Sophronie meure pour celui qui l’a toujours considérée avec estime, pour celui qui l’a aimée plus que lui-même et pour celui qui trouve la mort de la personne qu’il adore plus insupportable que la sienne. Il veut mourir - ajoutais-je - pour une insensible: mourons donc pour un amant vertueux et faisons du moins par reconnaissance ce que le généreux Olinde fait par affection.
Mais si l’austérité de ma première vertu me permet de le dire encore une fois, cette reconnaissance n’était guère différente de l’amour qui vous faisait agir. Oui, Olinde, je vous aimai assez pour disputer avec opiniâtreté contre vous une victoire dont la mort était le prix. Je regardais le bûcher qui m’était préparé comme un char de triomphe, si je pouvais surmonter cette généreuse obstination qui vous faisait opposer à mon entreprise et sans me souvenir que je ne devais avoir pour unique objet de mon dessein que ce grand nombre d’innocents que j’avais voulu conserver par ma perte il y avait quelques instants, où je n’avais presque plus dans l’esprit que la seule conservation d’Olinde. Ces montagnes de morts, ces fleuves de sang et ce nombre effroyable de supplices dont je m’étais imaginée que Jérusalem serait remplie, si je ne mourais pas, et dont la seule imagination occupait toute mon âme et la faisait transir d’effroi, n’était plus la seule qui la tourmentait et, malgré ma piété, ma vertu, ma raison et ma volonté propre, je voyais encore le généreux Olinde ou mourant ou mort pour l’insensible Sophronie. Ce pitoyable objet ne me rendait pourtant pas cruelle à mes citoyens, à mes amis, à mes parents, ni à tous les chrétiens ensemble, mais si je l’ose dire, quand je n’aurais eu en cette occasion ni citoyens, ni amis, ni parents, ni compatriotes à sauver, je n’aurais pas laissé de vouloir mourir pour celui qui voulait mourir pour moi.
En effet, il semble, à bien raisonner sur les choses, que ce n’est qu’en la personne aimée que la mort doit faire peur aux personnes raisonnables, car, si nos ennemis meurent, elle ne fait que ce que peut-être plusieurs désireraient qu’elle fît, quoique ce désir fût criminel. Que si, au contraire, elle nous enlève quelqu’un de nos amis, ceux qu’elle nous laisse tâchent de nous consoler et de réparer par leurs soins la perte que nous avons faite. Si elle nous ôte nos plus proches parents, nous modérons notre douleur pour adoucir celle de ceux qui leur avaient donné la vie. Que si à la fin elle nous prive de ceux qui nous ont donné la lumière, leur vieillesse nous apprend à vivre et à nous consoler, car, comme ils ont vécu après la mort de leurs pères, nous vivons après qu’ils ont cessé d’être, sans nous désespérer et sans les suivre dans le cercueil. Mais lorsque cette impitoyable nous veut ôter un amant qui veut mourir pour nous, il n’est ni raison, ni sagesse qui puisse ni qui doive nous empêcher de donner notre vie pour sauver la sienne.
De toutes les manières dont on peut être vaincu, celle-là est la plus honteuse, qui fait que nous nous laissons surmonter en vertu par quelqu’un. Ne trouvez donc pas étrange si, après la générosité que vous avez eue de vouloir mourir pour moi, j’ai aussi voulu mourir, non seulement pour exécuter mon premier dessein, mais encore pour vous empêcher de périr. J’ai donc disputé avec ardeur cette funeste victoire, dont le champ de bataille ne devait pas demeurer aux victorieux afin que, si je ne pouvais vous surpasser en grandeur de courage, je pusse au moins vous égaler en quelque sorte en vous imitant.
Mais, que dis-je ! C’est ce que je ne pouvais jamais faire : vous vouliez mourir pour une insensible et je voulais mourir, non seulement pour sauver un grand peuple, mais pour sauver celui qui se voulait perdre pour moi. Vous vouliez mourir pour une personne qui méprisait votre affection et je voulais mourir pour une personne qui méprisait la mort pour me conserver la vie. Avouons donc après cela que vous êtes le victorieux, que je vous dois céder l’honneur du triomphe et que je n’ai autre part à la victoire que celle d’avoir fait tous mes efforts pour la remporter. La bataille est perdue, je l’avoue, mais je n’ai pas fui le péril. Je n’ai point demandé la vie, je n’ai point jeté mes armes: l’on m’a donné l’une et l’on m’a arraché les autres. Aussi, comme j’ai été vaincue sans honte, je suis mon vainqueur sans répugnance.

Mais est-il possible que Sophronie ait changé de sentiments ? que cette solitaire soit devenue sociable ? que cette insensible ne le soit plus et qu’on la puisse aimer sans lui faire une injure ? Oui, Olinde, lorsque l’on a la générosité de ne faire la première déclaration de son amour qu’au bord du cercueil; lorsque - dis-je – l’on ne témoigne son affection que sur le point que l’on se va mettre en état de n’en pouvoir demander de récompense, et, pour tout dire en peu de paroles, lorsque l’on donne des marques infaillibles de son amour, en faisant voir que la mort est plus douce en soi-même qu’en la personne aimée, je pense qu’il est permis de recevoir cette affection favorablement et que la flamme qui passe d’un cœur à l’autre en ces occasions le purifie plutôt qu’elle ne le consume. Avouons donc que la vertu d’Olinde a touché la nôtre. Mais pour demeurer néanmoins toujours dans nos premiers sentiments, disons-lui aussi que s’il n’eût pas voulu mourir pour Sophronie, Sophronie n’aurait pas vécu pour lui. Il n’y avait que cette action héroïque qui pût lui persuader que l’on pouvait aimer sans crime. Toutes ces autres choses dont on se sert dans les amours ordinaires ne sont que des marques de la faiblesse, et de ceux qui les font et de celles qui s’en laissent persuader. Mais quiconque est capable de vouloir mourir pour sa maîtresse mérite sans doute que sa maîtresse veuille aussi mourir pour lui. Car, à dire les choses comme elles sont, quiconque veut donner sa vie a certainement donnée son cœur et quiconque refuserait son cœur à celui qui a voulu donner sa vie serait sans doute plus rempli d’ingratitude que de vertu. Ne rougissons donc point d’une chose que la raison nous conseille et persuadons à toute la terre que la mort est plus rude en la personne aimée qu’en soi-même. Puisque c’est par ce beau sentiment que vous avez touché mon esprit, il importe à ma gloire qu’il passe en celui de tous les hommes pour le plus juste et le plus généreux que l’on puisse avoir.

En effet, de toutes les choses qui peuvent, avec raison, faire hasarder la vie, il n’en est point de plus généreuse ni de plus équitable que celle-là. La conservation de sa patrie, ni le désir d’acquérir de l’honneur ne sont point si désintéressés que l’autre : la gloire qui suit ces grandes actions éblouit pour l’ordinaire ceux qui les font et leur persuade que son éclat dissipera une partie des ombres du tombeau. Mais un amant qui veut mourir pour sa maîtresse ne regarde qu’elle en ce funeste instant. Il ne peut ignorer que, si quelques-uns le louent, les autres le blâment et que ce n’est qu’en lui-même qu’il peut trouver la récompense de ce qu’il fait, puisque celle pour qui il meurt ne peut plus lui donner que des soupirs et des larmes. Les autres meurent pour vivre éternellement en la mémoire de tous les hommes ; mais pour lui, il meurt pour empêcher sa maîtresse de perdre la vie et pour vivre seulement en son souvenir.
Ô que cette amour est désintéressée et que cette mort est glorieuse ! Mais lorsqu’il arrive que non seulement celui qui va mourir est notre amant, mais qu’il va mourir pour nous sauver, il y aurait de l’injustice, de l’ingratitude et de la cruauté à ne trouver pas la mort plus insupportable en sa personne qu’en soi-même. Lorsque je me souviens de cet instant où vous m’inspirâtes tout à la fois des sentiments d’estime et d’admiration, en voulant vous perdre pour moi, je suis toute étonnée de ce qui se passa dans mon cœur. Un moment auparavant je ne vous connaissais quasi pas ; un moment après, je vous connus assez pour vous estimer plus que tout le reste du monde. Un moment auparavant, vous m’étiez indifférent ; un moment après, je vous aimais plus que moi-même. Un moment auparavant, je n’aurais pas voulu vivre pour vous; un moment après, je voulus mourir pour vous. Enfin, pour dire la vérité, j’appris en un seul instant ce que j’avais ignoré toute ma vie. La mort introduisit l’amour dans mon cœur et, pour donner des marques de ce qui l’avait fait naître, le désir de mourir s’accrut encore dans mon esprit. Je me préparais auparavant à mourir avec constance; mais, depuis cela, je me préparai à mourir avec joie, pourvu que je vous conservasse et, sans savoir précisément si ce que je sentais pour vous était compassion, reconnaissance, générosité ou amour, ou toutes ces choses ensemble, je sais seulement que la mort me parut plus effroyable en votre personne qu’en la mienne et que je désirai avec ardeur ce que tout le monde craint et que tout le monde fuit. Mon cœur cessa sans doute d’être à moi et je reçus le vôtre comme mien, puisque j’abandonnai l’un pour défendre l’autre et que je n’eus plus de soin plus pressant que celui de la conservation de votre vie. Lorsque je regardais mon bûcher, je n’imaginais rien de si terrible en la mort que je voulais souffrir, mais lorsque je le regardais comme pouvant être le vôtre, ce monstre effroyable se présentait à moi, avec tout ce funeste équipage qui le rend si redoutable à toute la terre.

Enfin, Olinde, je vous aimai, et je vous aime, parce que vous m’avez aimée plus que votre vie et j’ai même cet avantage, de croire que la nôtre ne saurait être malheureuse puisque le plus grand des malheurs a commencé notre bonheur. Vous m’avez voulu empêcher de descendre dans la sépulture, il est croyable que vous me suivrez dans mon exil. Allons donc, mon cher Olinde, quittons la Judée sans affliction, et quand même Godefroy serait vaincu, ne laissons pas de nous estimer heureux, puisque nous savons certainement, par l’expérience que nous en avons faite, que nous sommes incapables d’éprouver la plus aigre douleur de toutes les douleurs qui est la mort de la personne aimée. Oui, Olinde, je crois qu’après avoir voulu mourir l’un pour l’autre, nous aurons ce funeste avantage lorsqu’il faudra quitter la vie, que nous la quitterons ensemble. Non, la mort qui nous a joints, ne nous désunira point; le mal qui vous mettra dans le cercueil me mettra dans la sépulture; nous n’aurons qu’une même vie, qu’une même souffrance et nous n’éprouverons qu’une seule mort, qui sans doute ne pourra rien avoir d’effroyable, puisque nous ne la souffrirons point l’un sans l’autre et que nous n’aurons qu’un même tombeau.

Effet de cette Harangue

Ces deux illustres personnes étaient trop fortement persuadées d’une maxime si généreuse pour faire qu’Olinde ne tombât pas d’accord de ce que Sophronie lui disait et je suis marri que je ne puis aussi bien vous apprendre la suite de leurs aventures, comme je puis vous assurer que cet amant n’avait garde de contredire sa maîtresse. Mais le silence du Tasse excuse le mien et, si votre curiosité n’est pleinement satisfaite, ne vous en prenez pas à moi, qui ne le suis non plus que vous et qui, après avoir vu paraître une héroïne avec tant d’éclat dans les premiers livres, suis au désespoir de ne la retrouver plus dans tous les autres. Ne condamnez pas toutefois ce grand homme : car sans doute il avait des raisons auxquelles vous ne songez pas et que je ne saurais vous dire.

© 2005 publifarum, realizzazione: Simone Torsani