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GUENIÈVRE À ARIODANT

Dix-huitième harangue

ARGUMENT

Ariodant, après avoir cru sa maîtresse infidèle, par les artifices de Polimnesse son rival, apprit enfin son innocence de la bouche même de celui qui l’avait trompé, et vit clairement le tort qu’il avait eu de la soupçonner. De sorte que s’estimant presque aussi coupable que l’était cet artificieux ennemi, qui l’avait engagé dans ce crime, il ne put revoir la belle Guenièvre sans une étrange confusion. Ce fut donc pendant ce désordre que cette Princesse défendit ainsi sa vertu calomniée, et qu’elle le contraignit d’avouer QUE LES APPARENCES SONT TROMPEUSES.


Sa vertu fut soupçonnée
Mais elle le fut à tort ;
Et sur le point de sa mort
Elle se vit couronnée

Guenièvre à Ariodant

Il est donc vrai qu’Ariodant a pu croire Guenièvre coupable ! il est donc vrai qu’il a pu la condamner sans l’entendre ! il est donc vrai qu’il l’a crue non seulement sans constance et sans amour, mais sans honneur et sans vertu ! il est donc vrai qu’il a fait un outrage si sanglant à celle qu’il adorait autrefois ! il est donc vrai qu’il a exposé sa vie et sa réputation, lui qui devait plutôt mourir pour défendre l’une et l’autre ! Ah ! puisque toutes ces choses sont vraies – comme je n’en saurais douter – il ne faut plus s’assurer à rien ; il ne faut plus se fier en l’affection de personne ; il ne faut plus aimer aucun ; il ne faut plus souffrir d’en être aimée ; et il faut vivre avec tout le monde comme si tout le monde était ennemi.
Oui, Ariodant, vous m’avez donné sujet d’établir ces maximes en mon esprit par l’offense que vous m’avez faite, et si je ne les suis toujours, je donnerai plus de marques de ma faiblesse que de mon jugement ou, pour me flatter encore un peu, plus de preuves de ma bonté que de celles de ma justice.
Quoi ! injuste et inhumain que vous êtes, vous avez oublié que les apparences sont trompeuses ? que les conjectures le sont aussi ? et que tout ce qui vient de nos ennemis doit être suspect, quand même il nous serait favorable, à plus forte raison lorsqu’il nous est si contraire ! ignorez-vous que les plus innocents ont souvent été crus les plus coupables ? que les juges les plus exacts, et les plus désintéressés ont souvent absous des criminels et condamné des malheureux qui n’avaient commis aucun crime ? et bref que la connaissance humaine est si faible et si facile à décevoir qu’elle ne doit juger des actions d’autrui qu’en tremblant, de peur de faire un jugement téméraire et de peur de commettre une injustice, quoiqu’elle ait intention d’être juste ?
Le crime duquel on m’a accusée est si honteux que je doute si la pudeur me doit permettre de me défendre, puisque pour me défendre il faut parler de ce crime qui est si contraire à la pudeur. Néanmoins l’innocence et la gloire sont des choses si précieuses qu’elles méritent bien qu’on fasse un effort pour les conserver, et d’autant plus que la rougeur même qu’un pareil discours me mettra sans doute sur le visage sera encore une marque de cette pudeur, que mon sexe doit toujours avoir et que je n’ai jamais perdue.

Vous dites donc – si la confusion que j’ai ne trouble ma mémoire, comme elle trouble mon esprit – que le perfide Duc d’Albanie vous fit une fausse confidence, vous assura qu’il était absolument maître de mon cœur et que, pendant que votre crédulité abusée ne recevait que des paroles, son affection recevait de moi les dernières marques de la mienne.
Mais, ô Dieu, Ariodant, à quoi songiez-vous, lorsque ce lâche et cet artificieux ennemi vous parla de cette sorte ? qu’était devenue votre raison et qu’était devenu votre courage ? ne fallait-il pas à l’heure même, au lieu de croire cet insolent, le punir de son imposture et lui faire avouer dès lors ce qu’il a depuis confessé ? ne fallait-il pas plutôt croire votre rival un méchant que croire votre maîtresse une infâme ? et quelle raison aviez-vous d’ajouter plus de foi aux paroles de Polimnesse qu’aux serments de l’infortunée Guenièvre ? aviez-vous oublié que qui dit rival, dit ennemi et que lorsque cet ennemi n’est pas généreux, il n’est rien qu’il n’entreprenne et qu’il ne fasse pour trouver une occasion de nuire ? aviez-vous oublié que l’estime doit être inséparable de l’amour et, qu’à moins que de voir soi-même le crime de la personne aimée, on ne doit jamais l’en croire capable ? oui, tous les témoins doivent être suspects : les yeux mêmes doivent être la première foi et tant qu’une vérité si importante peut être douteuse, l’amour doit l’emporter sur la jalousie, et l’esprit suivant encore son ancienne inclination doit plutôt pencher vers l’accusé que non pas vers l’accusateur qu’un intérêt si pressant et si remarquable doit toujours rendre fort suspect.
Et puis, à bien raisonner sur les choses, quelle apparence avait cette prétendue infidélité ? pourquoi feindre de n’aimer pas Polimnesse, lui qui était de condition à épouser Guenièvre ? et pourquoi feindre d’aimer Ariodant, lui qui ne passe ici que pour un simple chevalier ? l’un était le plus grand seigneur du royaume de mon père, l’autre n’avait rien en Ecosse et n’osait même revoir l’Italie qui est son Pays natal. L’un était de ma nation, l’autre était un étranger. Je connaissais l’un particulièrement, je ne connaissais quasi pas l’autre. Et si mon inclination et votre mérite n’avaient assujetti mon cœur et triomphé de ma raison, je ne vois pas qui m’aurait obligée à feindre ; je ne vois pas pourquoi j’eusse méprisé Polimnesse ; je ne vois pas pourquoi j’eusse estimé Ariodant et je pense que vous ne sauriez dire vous-même à quoi cet artifice aurait été bon.
J’ai caché l’affection que j’avais pour vous parce que j’avais lieu de craindre que le Roi mon père ne l’approuvait pas ; mais il ne m’aurait nullement été nécessaire de cacher celle que j’aurais eue pour le Duc d’Albanie que mon père n’aurait pas manqué d’approuver. Il est vrai – me direz-vous – qu’à examiner les choses de cette façon et qu’à les considérer à loisir, le crime dont vous étiez accusée, aurait eu fort peu d’apparence, mais outre qu’une atteinte si sensible trouble toujours le jugement, et lui ôte le pouvoir de bien discerner la vérité du mensonge, le témoignage des yeux est si pressant que l’on n’a rien à dire contre lui, et bien loin d’absoudre un autre, il obligerait à se condamner soi-même. J’avoue que ce témoignage est considérable, qu’il est peu de témoins plus fidèles que les yeux et que leur rapport ne peut manquer de faire une forte impression en notre âme.
Toutefois ces témoins ne sont pas irréprochables, ils peuvent être trompés comme tous les autres et, si vous m’écoutez attentivement, je pense que je vous ferai avouer que vous avez eu tort de les croire.

Vous dites donc, qu’en suite de cette fausse confidence, de laquelle nous avons déjà parlé, le perfide Polimnesse vous promit de vous faire voir son triomphe et votre défaite ou, pour mieux dire, son crime et mon infamie et qu’en effet il vous conduisit, comme tout le monde était endormi, dans une basse cour du palais fort peu fréquentée et qui est derrière mon appartement. Mais pourquoi ne vous souvîntes vous point en cette occasion que l’obscurité de la nuit n’est pas moins favorable aux fourbes qu’aux amants ? qu’elle est la mère des fausses illusions et la complice de tous les trompeurs ? pourquoi ne soupçonnâtes-vous point d’artifice le soin que le Duc d’Albanie apportait à vous éloigner du balcon où je devais paraître ? pourquoi ne le suivîtes-vous pas de plus près ? pourquoi observâtes-vous si religieusement l’ordre qu’il vous donna de vous éloigner, aussitôt que vous m’aviez vue ? et pourquoi crûtes-vous voir alors ce que vous voyez bien maintenant que vous ne vites point du tout ?
O Dieu, quels fantômes ne se forme point une imagination blessée ! quelles ombres ne prend elle pas pour des corps ! et quelles choses impossibles ne croit-elle pas certaines ! vous me vîtes sur un balcon ; vous me vîtes jeter une échelle de corde ; vous me vîtes recevoir votre rival ; et cependant vous ne me vîtes, ni vous ne me pûtes voir en ce lieu là puisque j’en étais bien éloignée. Mais de grâce, Ariodant, faites-moi savoir à quoi vous me pûtes reconnaître de si loin, dans un lieu si sombre et pendant une nuit si ténébreuse ? ai-je une taille si extraordinaire en grandeur ou en petitesse que celle d’aucune dame de la cour n’en approche ? avez-vous les yeux de ces oiseaux qui voient mieux la nuit que le jour ? ou plutôt ne fûtes-vous pas absolument aveugle en cette rencontre ? vous crûtes me reconnaître – dites-vous – à l’habillement que je portais ; comme en effet nous avons su depuis que la coupable Alinde s’en était parée par l’ordre du perfide qui la trompait à dessein de vous tromper.
Mais après tout, cette preuve suffit-elle pour me condamner sans m’entendre ? cette robe était-elle le manteau royal que l’on ne peut jamais avoir que sur le trône ? et cette étoffe si brillante m’était-elle si particulière que nulle autre que moi n’eut pu avoir de semblable ? de plus, comment pûtes-vous remarquer cet habit si vous ne pûtes remarquer mon visage ? et comment ne remarquer pas mon visage, si vous pûtes bien remarquer mon habit ? était-ce que vous aviez plus regardé l’un que l’autre et qu’il avait plus touché votre inclination ?
Pour moi j’avais toujours cru que l’image de la personne aimée était si bien empreinte en l’âme d’un véritable amant qu’il ne pouvait jamais prendre une autre pour sa maîtresse. Il me semblait que, comme elle occupe sa mémoire aussi bien que son cœur et que son esprit n‘a presque point d’autre objet, une main, un cheveu, son ombre même suffisait pour la distinguer de toute autre et pour ne s’y tromper jamais. Que si vous me dites que l’obscurité de la nuit vous doit être une excuse légitime, je vous répondrai aussitôt que cette même obscurité vous condamne, puisque sans considérer les erreurs qu’elle peut faire commettre, vous m’avez crue coupable et vous m’avez condamnée.
Plus je considère votre faute, moins je la trouve pardonnable, plus je considère votre erreur, plus je la trouve mal fondée : car quelle apparence y avait-il qu’une Princesse de ma condition vint-elle même à une heure si étrange ouvrir les fenêtres de ce balcon, jeter une échelle de corde et s’exposer à être vue dans une occupation si indigne d’elle ? comment eusse-je pu me démêler de toutes mes femmes ? n’en couche-t-il point dans ma chambre ? n’y a-t-il point de bougie allumée ? leur avais-je fait confidence à toutes d’une passion si honteuse ? ou si je leur avais fait prendre à toutes un breuvage assoupissant, qui les avait endormies ? pourquoi ne me confier pas à une d’elles, pour envoyer recevoir Polimnesse sans y aller moi-même avec autant de honte que de danger ? était-ce pour témoigner mieux mon impatience amoureuse ? était-ce pour obliger davantage mon amant ? non, non, quoique je n’aie jamais eu de pareils intrigues et que j’y sois fort ignorante, je n’ai pas laissé de savoir qu’une femme qui veut donner beaucoup d’amour ne doit pas montrer toute la sienne et que la pudeur est une chose si excellente, si agréable et si nécessaire aux personnes de mon sexe que les plus perdues tâchent adroitement d’en conserver quelque ombre en leurs actions, de peur de se faire haïr en se voulant trop faire aimer.

Mais dites-moi encore, je vous en conjure, par quelle maxime d’Etat, par quelle politique d’amour et par quel stratagème de guerre il fallait que le Duc d’Albanie entrât dans mon appartement par un balcon, lui qui y passait les journées entières et qui m’y voyait tous les jours ? ne m’aurait-il pas été plus facile et moins dangereux de le faire cacher dans un cabinet, où il serait entré vers le soir sans être vu de personne, que non pas de l’exposer à cette escalade qui pouvait être découverte par quelqu’un ? comme en effet elle le fut, non seulement par vous, mais par Lurcain votre frère qui vous suivit ; qui fut trompé comme vous le fûtes ; qui m’accusa depuis au Roi mon père ; et qui, suivant la loi de ce royaume, me mit en danger d’être brûlée toute vive, quoique je fusse innocente et quoique j’eusse plus de pureté que la flamme qui me devait dévorer.
Mais encore une fois, Ariodant, à quoi pouvait servir cette escalade, aussi bizarre que périlleuse ? était-ce pour redoubler la satisfaction par les peines et l’amour par les difficultés ? était-ce pour faire acheter ce que je donnais et pour en diminuer l’obligation ? était-ce pour exposer mon amant à être assassiné par les gardes du Roi mon père, qui pouvaient le surprendre en cette action dans le palais ? et bref, était-ce pour me ruiner d’honneur et pour passer pour une infâme, non seulement dans cette cour mais encore par toute la terre ?
Ah !, injuste et inhumain que vous êtes, vous me mandâtes par celui qui fut témoin de votre désespoir, que vous mouriez pour avoir trop vu, mais vous mouriez au contraire pour avoir mal vu et pour n’avoir pas considéré, comme vous deviez, que les apparences sont trompeuses. Véritablement je ne m’étonne pas moins de ma bonté que je ne m’étonne de votre aveuglement, et l’une n’est pas moins inconcevable que l’autre. Car je devrais vous chasser et je vous souffre ; je devrais ne vous voir jamais et je vous regarde toujours ; je devrais vous haïr et je vous aime ; c’est trop, c’est trop, je le confesse, et d’autant plus que si mon cœur ne peut s’empêcher de commettre cette lâcheté, il devrait au moins la cacher et ne donner pas une nouvelle gloire à un ingrat qui devrait mourir de confusion et de regret. Je sais bien que vous me direz que votre faute même fut une marque de votre affection, puisque ne pouvant souffrir mon inconstance prétendue, vous vous alliez tuer de votre propre main, si votre frère ne vous en eût empêché.
Mais pourquoi voulez-vous faire passer dans mon esprit un outrage pour une grâce et un crime pour une action glorieuse ? que n’eussent point imaginé contre moi l’ignorance et l’imposture, lorsque le jour eût fait voir ce funeste et sanglant spectacle, duquel la nuit eût caché la cause ? que n’eût point dit la médisance en cette rencontre, sur un accident si étrange ? et que n’eût point pensé le Roi mon père lui-même, voyant un homme mort sous les fenêtres de mon appartement, et un homme que l’on savait bien qui ne me haïssait pas ? comme les apparences sont trompeuses, chacun aurait fait un jugement à sa mode ; chacun aurait cherché ce que personne ne pouvait trouver, chacun aurait fantasié, selon sa faiblesse ou sa malice, le sujet de cette tragique aventure ; mais, dans cette diversité d’opinions, tous se seraient accordés en ce point que j’étais coupable et que ma réputation était perdue.
Et puis, quelle procédure était la vôtre en cette occasion ? pourquoi ne tuer pas plutôt votre rival que vous-même ? pourquoi ne chercher pas plutôt à vous venger qu’à vous perdre ? et pourquoi le laisser paisible possesseur d’un bien que vous aviez tant estimé et que je vous avais tant promis ? Je sais que vous me direz que votre désespoir n’en demeura pas encore là et qu’Ariodant, ne pouvant vivre sans Guenièvre, se déroba de ce frère officieux qui lui voulut sauver la vie et qu’il fut se précipiter dans la mer pour y mourir, du haut d’un rocher inaccessible. Mais, croyez-vous que cette action désespérée me puisse plaire et que je vous la puisse pardonner ? ne songez-vous point qu’elle m’ôtait tout ce que j’aimais, sans que je pusse savoir la cause d’une perte si sensible ? ne songez-vous point que votre mort aurait avancé la mienne et que mon supplice aurait été d’autant plus cruel que j’aurais absolument ignoré pour quelle raison je le souffrais et pour quelle raison vous auriez voulu nous perdre ? ce n’est pas une faible consolation aux malheureux de savoir d’où procède leur infortune, et c’est un étrange désespoir aux innocents d’ignorer d’où vient leur disgrâce.

Je sais bien que vous me direz encore que, lorsque votre frère m’accusa injustement ; que lorsque par la loi du Pays je fus exposée au danger du feu ; que lorsque par l’absence du généreux Zerbin mon frère, mon innocence demeura sans protection ; l’amour fut plus fort en votre âme que la nature ; que vous prîtes d’autres armes que les vôtres et que vous vîntes inconnu pour combattre Lurcain en ma faveur, sans considérer quel était le sang que vous vous exposiez à répandre. Mais, outre que je ne crois pas que nul prétexte puisse jamais autoriser un fratricide, pensez-vous que cette espèce de justification m’eût été fort avantageuse ? vous m’auriez véritablement sauvé la vie, mais vous ne m’auriez pas sauvé l’honneur, que j’estime plus que la vie. Le Dieu que nous adorons est bien nommé le Seigneur des Armées, mais il n’est pas appelé celui des duels ; c’est bien lui qui décide le sort des batailles et qui donne victoire aux Rois, mais ce n’est pas lui qui préside à ces combats désespérés que l’injustice des hommes autorise et que la coutume fait passer pour légitimes.
Certes, c’est prouver l’innocence d’une étrange sorte que de la prouver par une voie où le plus fort est le plus juste, où le plus heureux est le plus équitable, où il faut tuer pour empêcher qu’on ne tue, et où la condamnation ou la grâce dépendent de l’adresse d’un cheval, d’une épée rompue ou d’une pierre qui fera broncher non pas le plus criminel, mais le moins heureux. Non, non, la malice des hommes est trop subtile et leur inclination est trop maligne pour se contenter d’une preuve si peu convaincante et pour se détromper par là d’une fausse opinion qu’elle aurait conçue. Si le Ciel n’avait point touché le cœur de Dalinde de repentir, si elle n’avait point avoué sa faute ; si ce même Ciel n’avait point conduit Renaud dans ce bois où les gens de Polimnesse l’allaient égorger, par l’ordre de leur barbare maître; disons plus, si ce héros, qui a combattu le perfide Duc d’Albanie, lui avait d’abord percé le cœur, que ce méchant fût mort sans parler et qu’il n’eût pas confessé son crime, jamais ma réputation n’aurait été sans tache ; jamais je n‘aurais recouvert ce trésor que j’avais perdu, et jamais la gloire de la malheureuse Guenièvre n’aurait eu son premier éclat. Toujours quelque doute fût demeuré dans l’esprit de tout le monde, toujours la médisance en eût parlé en secret, toujours vous-même m’auriez crue coupable, et toujours mon âme aurait plus souffert que mon corps n’a pensé souffrir.
Avouez donc, injuste et inhumain que vous êtes, que vous m’avez mise en un danger duquel je ne pouvais être retirée que par un miracle, que vous avez eu tort de me condamner sans m’entendre, que vous n’avez pas eu de ma vertu les sentiments que vous en deviez avoir ; que si je vous pardonne, ma bonté ne sera pas moins grande que votre faute ; et que vous serez non seulement sans amour, mais sans raison, si vous n’avouez aujourd’hui que les apparences sont trompeuses.

EFFET DE CETTE HARANGUE

Il est si difficile de n’estimer pas ce que l’on aime qu’une moindre éloquence que celle de Guenièvre n’aurait pas manqué de persuader Ariodant. Il fut donc sans doute persuadé, non seulement de l’innocence de sa maîtresse et de la fausseté des apparences, mais du tort qu’il avait eu de les croire à son préjudice. Et cette belle et vertueuse Princesse, connaissant son amour et son repentir, se servit de la liberté que lui en donna le Roi son père, qui aimait passionnément Ariodant, à récompenser les peines qu’ils avaient souffertes l’un et l’autre par les félicités de leur mariage.

© 2005 publifarum, realizzazione: Simone Torsani