[ harangue précedente | harangue suivante ]

ŒNONE À SES COMPAGNES


Dix-septième harangue


ARGUMENT

Après que Pâris fut mort, la malheureuse ŒNONE qu’il avait abandonnée, en reçut une affliction infinie. Le souvenir de ses bonnes qualités lui fit oublier son inconstance, et elle versa plus de larmes pour sa perte, qu’elle n’en avait répandues pour son infidélité. La tendresse de son naturel lui fit perdre la mémoire de l’injure, et la force de l’inclination lui fit conserver la mémoire de son amour, ou pour mieux dire son amour même. Ce fut donc par des sentiments si passionnés qu’elle s’opposa aux consolations que les bergers du Mont Ida lui voulaient donner, et ce fut par les mêmes sentiments qu’elles leur dit pour les empêcher de blâmer Pâris, en pensant la consoler, QUE LA HAINE NE DOIT POINT ALLER AU-DELÀ DU TOMBEAU.


Ô généreuse personne,
Que chacun doit admirer !
Plaindre qui la fit pleurer,
Et pleurer qui l’abandonne !

Œnone à ses compagnes

Pâris est mort, ô mes chères et fidèles compagnes, sa personne n’est plus, et son nom même ne sera plus guère dans la mémoire des hommes. Les Troyens par la multitude de leurs malheurs oublieront sa perte, les Grecs par le nombre de leurs victoires ne se souviendront plus de sa défaite, et Hélène, par son inconstance ordinaire, effacera bientôt de son esprit celui qu’elle était plus obligée de suivre dans le cercueil, que dans ses galères. Qui sera-ce donc d’entre les vivants qui rendra soin de faire revivre en son cœur cet aimable berger ? souffrira-t-on que le plus accompli des hommes soit enseveli dans un oubli éternel ? que les ombres du tombeau offusquent toute sa lumière ? et qu’il soit enfin comme s’il n’avait jamais été ? Ah non, non la chose n’ira pas ainsi : ŒNONE , la malheureuse ŒNONE , n’abandonnera pas le soin de conserver le souvenir de ses excellentes qualités. Elle l’a aimé lorsqu’il l’aimait, elle l’a pleuré lorsqu’il a cessé de l’aimer, et elle le pleure avec amertume, maintenant qu’il n’a plus de part à la vie. Il a cessé d’être inconstant pour elle, en cessant de vivre : il est donc bien juste qu’elle cesse de se plaindre de lui, et qu’elle plaigne son infortune.

Il est sans doute généreux de porter l’amour au-delà du tombeau, il y a quelque chose de grand et de noble, à révérer les cendres de la personne aimée, mais il y a de la lâcheté à vouloir porter la haine et la colère au-delà du monument. Il y a – dis-je – quelque chose de cruel et d’inhumain de poursuivre avec opiniâtreté ceux qui ne se peuvent plus défendre, et il y a de l’injustice en ces rencontres, d’oublier les bienfaits et de ne se souvenir que des outrages.
Tant que notre ennemi est vivant, nous pouvons et nous devons même quelquefois nous en venger, sans craindre de choquer ni la raison, ni la générosité : la vengeance est un sentiment que la Nature inspire, et que la vertu tolère en quelques occasions ; cependant, dès que cet ennemi entre dans le cercueil, il faut que la haine que nous avions pour lui sorte de notre esprit, ne pouvant plus nous venger sur sa personne, il faut rendre justice à sa mémoire, la mort qui lui a ravi la lumière nous doit avoir satisfaits, quelque outrage que nous ayons reçu. Mais lorsque cet ennemi a été notre amant ; mais lorsque cet ennemi a possédé notre cœur ; mais lorsque cet ennemi se peut vanter que l’amour a fait naître notre haine ; mais lorsque cet ennemi nous est encore plus cher que la vie ; mais lorsque cet ennemi n’est mal avec nous, que parce qu’il ne peut pas se repentir de l’inconstance qui nous l’a ravi ; mais lorsque nous portons ennui à celle qui nous l’a dérobé ; mais lorsque nos plaintes, nos impatiences, nos chagrins, nos menaces et nos colères ne sont que des marques de la passion que nous avons encore pour lui, s’il arrive – dis-je- que la mort le prive du jour, et nous prive en même temps de l’espoir de le voir en état de nous demander pardon de son crime, il faut – mes compagnes – il faut lui témoigner notre affection d’une autre sorte.
Ce n’est plus par des injures, par des reproches et par des imprécations qu’il faut témoigner que l’amour est encore dans notre âme, au contraire, il faut soupirer avec tendresse, il faut pleurer avec amertume, et il faut regretter toute sa vie celui que l’on a une fois aimé plus que soi-même, quelque coupable qu’il soit devenu.
Ah, que j’éprouve bien par la triste expérience que j’en fais, que la véritable passion, n’est jamais intéressée ! Croirez-vous – sages bergères – ce que je m’en vais vous dire ? Je voudrais que Pâris eût été vainqueur de tous les Grecs, comme il l’a été du vaillant Achille ? Je voudrais que Ménélas ne fût plus en état de lui redemander Hélène ; je voudrais même qu’il fût constant pour cette inconstance, et qu’il fût toujours ingrat pour la fermeté d’ŒNONE , pourvu qu’il vécût encore. Enfin je l’aimerais mieux voir aux pieds de ma rivale, qu’entre les bras de la mort. Ce sentiment – me direz-vous – est plus rempli de générosité que d’amour, puisque quiconque aime bien, ne peut jamais consentir qu’on l’abandonne. Ne vous y trompez pas, mes compagnes, et ne vous laissez point persuader qu’il soit permis de ne regarder que son intérêt en la personne aimée.

Nous n’aimons pas toujours parce que l’on nous aime, mais parce que seulement que ce que nous aimons nous semble digne d’être aimé : et, parler véritablement, quoi que vous m’ayez entendu dire contre Pâris, je ne l’ai jamais haï. J’ai distingué sa personne de son crime, et dans mes plus grands transports, ma haine a été jusqu’à ma rivale, et n’a point été jusqu’à mon amant. Il y a eu même plusieurs instants où j’ai exécuté dans mon cœur les erreurs de l’un et de l’autre : pourquoi – disais-je quelques fois – veux-je tant de mal à Hélène, de ce qu’elle chérit ce que j’adore ? Pourquoi trouvais-je étrange que les charmes de Pâris aient fait en Grèce ce qu’ils ont fait sur le Mont Ida ? Quels bizarres sentiments – ajoutais-je – sont ceux que l’amour inspire ? Je hais tout ce qui n’aime point Pâris, et je hais encore davantage celle qui l’aime plus que sa propre gloire ; ses ennemis sont les miens, et cependant je suis la plus mortelle ennemie de sa nouvelle amante. Ceux qui ne le servent pas, et ceux qui le servent me sont des objets de haine. Ah, que je suis injuste de ne pouvoir souffrir que toute la terre honore celui que j’appelle mon vainqueur, et de vouloir être seule à porter les chaînes et les fers ! Mais – poursuivais-je – tant que Pâris a été dans nos bois, j’ai aimé tout ce qu’il a aimé : s’il s’est diverti à la chasse, la chasse a fait mes plus grands plaisirs ; si la pêche lui a tenu lieu d’une occupation agréable, la pêche a fait une partie de ma félicité ; j’ai aimé ses amis, ses divertissements, ses troupeaux, ses chiens, et toutes les choses qui ont été à lui ; ses inclinations ont réglé les miennes ; ses opinions ont détruit en mon esprit tout ce qui s’y pouvait opposer ; ma volonté ne lui a jamais été rebelle ; il m’a fait aimer le soleil ou l’ombrage selon sa fantaisie ; et, pour tout dire en peu de paroles, je haïssais tout ce qu’il n’aimait pas, j’aimais tout ce qu’il aimait, et je ne m’aimais moi-même que parce que je croyais être aimée de lui. Cependant – disais-je encore en mon cœur – je n’ai pas plutôt ouï dire qu’il estime et qu’il adore la beauté d’Hélène, que je la hais, que je la déteste, et que je la voudrais détruire s’il était en mon pouvoir. Ah non, non – ajoutais-je – excusons en cette Princesse la même passion qui règne en notre âme, et portons ce respect à Pâris, de ne haïr pas ce qu’il aime.

Mais – me direz-vous mes chères compagnes – après avoir excusé votre rivale comment pouviez-vous excuser un infidèle ? Je l’excusais comme je l’excuse aujourd’hui. Et certes, à dire les choses comme elles sont, il était aussi digne de ma compassion que de mes reproches. Son inconstance a été un effet de son mérite, de mon malheur, et de son destin. Le moyen d’être aimé d’Hélène et de n’être pas inconstant ? Cet astre de la beauté qui n’a jamais éclairé personne sans l’éblouir, pouvait-il échauffer le cœur de Pâris sans le réduire en cendre et sans en effacer l’image de la malheureuse ŒNONE ? Il y avait trop d’inégalité en ce combat secret que Pâris sans doute sentit dans son cœur lorsqu’il fallut m’abandonner pour espérer d’en remporter la victoire : le souvenir d’une simple bergère ne pouvait pas s’opposer à la présence de la plus belle Princesse qui fut jamais. La peinture d’ŒNONE qu’il avait en l’âme ne lui faisait voir que des guirlandes de fleurs sur la tête et l’autre mettait effectivement une couronne à ses pieds. Il se ressouvenait peut-être que lorsqu’il me visitait je ne quittais que des sièges de gazon pour aller au devant de lui ; et il voyait qu’Hélène descendait du trône pour le recevoir. Se servir d’une houlette avec adresse, ou tenir un sceptre de bonne grâce sont des choses toutes différentes : tant que Pâris a été berger, j’ai eu assez de charmes pour le conquérir et pour conserver ma conquête, mais dès qu’il a commencé de vivre comme un prince, il a commencé d’aimer une Princesse, et de mépriser une bergère.

Pâris mourut pour ŒNONE le jour qu’il l’abandonna, et je puis dire maintenant qu’il est mort pour Hélène, et qu’il est ressuscité pour ŒNONE , puisqu’il a quitté sa rivale, et qu’il vivra toujours dans mon cœur. En l’état que la cruauté de la mort l’a mis, il n’est plus ni Prince ni berger : il n’a emporté ni sceptre ni houlette dans le cercueil ; l’obscurité du monument ne lui permet plus de se faire juge de la beauté d’Hélène, ni de la mienne, et si quelque connaissance lui demeure, c’est sans doute celle de la différence de l’amour que lui a porté cette belle Grecque, à celle que je lui porterai toute ma vie. Oui – discrètes bergères – je suis quasi assurée que l’aimable Pâris se repent de ce qu’il a fait : il voudrait pouvoir revivre pour me donner de nouvelles marques de sa servitude, et pour me demander pardon d’une faute où le pouvoir de la destinée l’a forcé.
Mais quand il serait encore aussi coupable dans le tombeau, qu’il vous l’a paru en quittant ŒNONE , il ne faut pas qu’ŒNONE se rende criminelle à son exemple : s’il a été inconstant, il ne faut pas qu’elle soit inhumaine ; s’il l’a quittée avec ingratitude, il ne faut pas qu’elle le quitte avec injustice et qu’elle change le dessein qu’elle a de le pleurer toujours. Lorsque la femme de Ménélas m’eût dérobé le cœur de Pâris, et que la renommée ne l’eût fait savoir, vous vîtes quelle fut la douleur que j’en ressentis ; cependant, il m’était encore permis d’espérer que la même inconstance qui me l’avait ravi me le redonnerait, qu’il changerait une seconde fois à mon avantage, que la beauté de mon âme reviendrait en sa mémoire et l’obligerait peut-être à la préférer à la beauté d’Hélène. Je pouvais – dis-je – penser que les Grecs ayant reconquis cette Hélène, ŒNONE pourrait reconquérir l’aimable Pâris ; mais aujourd’hui que Pâris est perdu pour toujours, pourquoi ne voulez-vous pas que je m’en afflige, ou pour mieux dire, que je m’en désespère ? La première fois que je le perdis, celle qui me l’avait dérobé pouvait me le rendre, ou par vice, ou par vertu, mais cette impitoyable qui l’a enlevé ne rend jamais rien de tout ce qu’elle prend. Elle cache sous la terre tous les trésors qu’elle dérobe ; ou pour mieux dire encore, elle anéantit toutes ses conquêtes. Elle ne se fait des sujets que pour les faire périr, et ne gagne tout, que pour tout perdre. Pourquoi donc – ô cruelles personnes que vous êtes – ne voulez-vous pas que je plaigne le pitoyable destin de Pâris ? Mais – me direz-vous – il était coupable ; mais – vous répondrai-je – il a cessé de l’être en cessant de vivre.
Croyez, aimables filles, croyez que puisque j’ai pu aimer Pâris lorsqu’il était amant d’Hélène, il me doit bien être permis de l’aimer maintenant qu’il n’est plus, et qu’il est dans la sépulture. Puisque je l’ai pu aimer inconstant je puis sans doute l’aimer mort, et puis, à parler selon la raison, je tiens qu’il est non seulement injuste, non seulement cruel, mais impossible encore que la haine puisse aller au-delà du tombeau. Les plus inhumains et les plus irréconciliables s’ils voyaient les monuments de leurs ennemis ouverts, en auraient de la compassion et ne pourraient retenir leur haine à la vue d’un si pitoyable objet. Quand un Prince ambitieux verrait celui qui lui aurait voulu arracher la couronne de dessus la tête réduit en cendre, et toute son ambition renfermée dans une urne, il le plaindrait plutôt que de le haïr, et il pleurerait sans doute, comme le vaillant Achille pleura aux funérailles d’Hector, quoiqu’il fût son ennemi. Jugez donc s’il est possible de voir un amant en cet état déplorable, sans verser des larmes ? De voir tout ce que l’on a aimé entièrement détruit sans s’en affliger ? Et de voir une partie de soi-même dans le cercueil, sans en sentir une séparation avec amertume ? C’est un sentiment naturel que de haïr ce qui nous peut nuire, mais de vouloir mal à ce qui n’est plus en pouvoir de nous en faire, c’est aller contre la raison et contre la nature.

Tous les malheureux doivent attirer la compassion, tous les morts doivent faire verser des larmes, et la haine enfin ne doit au plus s’attaquer qu’aux heureux lorsqu’ils sont indolents et qu’ils nous persécutent et ne doit jamais s’attaquer aux misérables qui ne nous peuvent plus nuire. Quand j’aurais haï Pâris tant qu’il a vécu, ma haine respecterait son tombeau, elle sortirait de mon cœur, pour faire place à la pitié, et je plaindrais par générosité celui dont je me serais plainte avec justice.
Jugez donc si je puis commencer de haïr dans les bras de la mort celui que j’ai pu aimer aux pieds de ma rivale ? Non, non, n’espérez pas me persuader qu’il est juste de porter la haine au-delà du cercueil : ce sentiment est trop bas pour le faire et trop injuste pour l’écouter. Il choque toutes les vertus héroïques, et ne peut produire rien de bon ; c’est être lâche inutilement que de conserver de la haine pour un ennemi dont on ne se peut plus venger. C’est se venger sur soi-même que d’en user ainsi, puisque pour l’ordinaire cette passion incommode plus ceux chez qui elle est, que ceux à qui elle s’attache et si les hommes étaient équitables, il n’y aurait que la haine du vice qui passât pour juste dans leur esprit.
Car à raisonner sans intérêt et sur toutes les conditions, ceux qui haïssent leurs souverains feraient mieux de les respecter ne pouvant s’en venger sans se perdre et sans perdre leur innocence ; ceux qui veulent mal à leurs égaux feraient mieux, ne les pouvant aimer, de les tenir pour indifférents ; et ceux qui ne peuvent souffrir leurs inférieurs feraient mieux aussi de les mépriser que de les haïr. La haine est une passion farouche, qui fait du mal à tout ce qui l’approche ; les traits qu’elle tire sur ceux qui l’ont fait naître rejaillissent jusques dans le cœur de celui qu’elle possède ; il sent une partie du mal qu’il fait à ses ennemis, et n’est jamais sans inquiétude et sans chagrin, tant que cette fâcheuse hôtesse est dans son âme. Que s’il est donc vrai que ce soit manquer de courage que de vouloir mal à ses égaux, et que ce soit manquer de vertu que de persécuter ses inférieurs, il est encore plus certain que c’est manquer tout à la fois et de prudence, et d’équité, et de courage, et de vertu, que de conserver la haine au-delà du tombeau, principalement lorsque ceux qu’il enferme ont été aimés de nous pendant qu’ils ont vécu.

Mais – me direz-vous – ils se sont rendus coupables ; mais – vous répondrais-je – la mort les justifie en les punissant. Pourquoi donc voudriez-vous que par une haine injuste, j’allasse insulter sur un malheureux innocent ? L’amour de Pâris pour Hélène ayant cessé d’être, la haine d’ŒNONE pour Pâris devrait cesser tout de même si elle en avait eu, puisque sans doute il n’a plus de sentiments injustes pour elle. Quel objet aurait cette haine, sages et discrètes bergères ? En l’état qu’est ce déplorable Prince que peut-on voir en lui, qui ne demande des larmes de compassion ? Ce n’est plus cet esclave révolté qui m’abandonna et qui ne fit néanmoins que changer des chaînes de roses en des fers plus précieux, mais plus perçants ; ce n’est plus cet aimable infidèle, qui tout inconstant qu’il était, me plaisait encore plus que tout le reste du monde ; ce n’est plus cet adorable berger, qui fut si longtemps l’ornement de nos campagnes ; ce n’est plus ce Prince généreux qui vengea la mort du vaillant Hector ; ce n’est plus ni le ravisseur, ni l’amant d’Hélène ; mais c’est celui de la malheureuse ŒNONE , que la mort a détruit, et que la pitié des Troyens a réduit en cendre.
Voyez, mes compagnes, si cette urne funeste peut donner des sentiments de haine, et si au contraire, elle n’excite pas de la pitié ? Il est vrai que celui qu’elle enferme m’a fait verser beaucoup de larmes par son changement, mais à dire les choses comme elles sont, je pense que j’en dois quasi plutôt accuser ma fermeté que son inconstance. Car encore que ce soient deux causes toutes différentes, et directement opposées, elles ont toutefois produit deux effets tous semblables dans mon cœur : l’une en me donnant sujet de me plaindre, et l’autre de me désespérer. J’avais toujours cru que le plus aigre effet d’une injure consistait en la délicatesse du ressentiment de celui qui la recevait, et j’ai bien connu à mes dépenses, que la chose était comme je la pensais, car si j’eusse pu obtenir de moi de ne me soucier pas du changement de Pâris, ou que, tournant ailleurs ma pensée, j’eusse fait avec raison ce qu’il faisait avec injustice, j’eusse vécu en repos, et je pourrais aujourd’hui être capable de quelque consolation. Vous voyez donc bien que la douleur la plus violente que je souffre ne vient pas de ce que Pâris a faussé sa foi à ŒNONE , mais de ce qu’ŒNONE lui garde la sienne. Elle ne vient pas de ce qu’il éteignit les feux qu’il avait pour elle, mais de ce qu’elle conserve encore la flamme qu’elle a eue pour lui. Son inconstance a fait son crime, je l’avoue, mais moi seule ai fait mon malheur. Ne nous plaignons donc plus de lui et plaignons seulement sa perte.

Que sais-je – discrètes bergères – si ce n’a pas été plutôt la main d’ŒNONE que celle de Philoctète qui l’a réduit en cet état déplorable ? que sais-je si c’est pour le ravissement d’Hélène, ou pour l’abandonnement d’ŒNONE , que le Ciel l’a puni ? que sais-je si mes larmes n’ont point attiré le malheur sur sa tête ? que sais-je si les imprécations que j’ai faites dans les premiers transports de ma douleur n’ont point été écoutées trop favorablement des Dieux ? et que sais-je enfin, si je ne suis point la seule cause de sa mort ? Ah, s’il est ainsi, trop justes Dieux que vous m’avez mal expliqué mes sentiments ! Que vous m’avez été rigoureux en voulant m’être favorables ! Et que vous m’avez outragée en me voulant venger ! Il fallait exaucer les vœux secrets de mon cœur, et non pas écouter les plaintes de ma bouche ; il fallait me redonner Pâris, et non pas me le ravir pour toujours ; il fallait récompenser ma constance par son repentir, et non pas punir son infidélité par un châtiment qui m’est plus rude, qu’il ne lui est rigoureux ; enfin, il valait mieux encore le laisser vivre coupable et impuni, que le faire mourir pour me rendre la plus malheureuse personne qui fut jamais sur la Terre. Mais le Destin en a disposé autrement. Hélène toute criminelle qu’elle est, échappe à la justice des Dieux, et ŒNONE , toute innocente qu’elle a vécu, ne laisse pas de sentir leur rigueur avec amertume. Car non seulement elle pleure la perte de Pâris ; non seulement elle aime celui qui ne l’a pas toujours aimée, mais elle craint encore que son innocence, sa vertu et son amour n’aient contribué quelque chose à sa perte.

Oui, mes chères compagnes, peu s’en faut que je ne sois affligée de n’avoir pas été criminelle, de n’avoir pas été inconstante, et de n’avoir pas haï Pâris, puisque si j’avais mérité mon infortune, il n’aurait peut-être pas ressenti la fureur du Ciel. Mais puisqu’il plaît au Destin qu’il soit malheureux et que je sois innocente, ne ternissons pas du moins notre gloire, par une haine remplie de cruauté et de faiblesse. Aimons dans le cercueil celui que nous avons aimé dans nos bois, et ne nous laissons jamais persuader que la haine doive aller au-delà du tombeau. L’inconstance même de Pâris est plus excusable que ne serait mon inhumanité, si je le haïssais dans la sépulture : car quoi que vous me puissiez dire, ce sentiment ne peut jamais être raisonnable. Toutes les passions doivent mourir avec ce qui les a fait naître, et le feu de l’amour seulement a ce privilège particulier, de pouvoir être conservé dans les cendres de la personne aimée.
L’on peut enfermer son cœur et ses plaisirs dans l’urne de son amant ; l’on peut errer toute sa vie à l’entour de son tombeau ; l’on peut révérer sa mémoire comme sa personne ; enfin l’on peut aimer ce qui n’est plus, mais l’on ne doit jamais haïr ce qui a cessé d’être, ni penser à se venger de ce qui n’est plus en pouvoir de nous nuire. En un mot, si un homme qui jette ses armes dans un combat particulier désarme son ennemi quand il est généreux et l’empêche de le poursuivre parce qu’il ne le pourrait faire sans avantage, quel manquement de générosité n’est-ce pas de poursuivre au-delà du monument, celui que la Mort a vaincu ; celui qu’elle a désarmé de tout ce qui le pouvait défendre ; celui qui ne peut plus repousser la force par la force ; celui qui ne peut même plus fuir ceux qui le suivent avec opiniâtreté ? Oui, mes compagnes, que les plus enragés aillent dans les tombeaux de leurs ennemis, et qu’ils y portent avec eux la haine, la vengeance et la fureur ; quand ils auront employé toute leur cruauté ; qu’ils auront violé le respect que l’on doit aux morts ; qu’ils auront dissipé les ombres de ces funestes lieux par leur violence ; que trouveront-ils qui puisse être un digne objet de leur haine, de leur vengeance, et de leur fureur ? Ils trouveront un peu de poussière enfermée dans une urne. Ne voilà pas – mes compagnes – un pitoyable objet pour faire naître la haine ? Ah non, non, ne vous y trompez plus ! Croyez avec moi qu’il faudrait que je cessasse de haïr Pâris si j’avais commencé de le faire, et croyez encore avec plus de raison que l’ayant toujours parfaitement aimé, je ne dois pas commencer de lui vouloir mal.
Car puisqu’il y a de la lâcheté à haïr son ennemi lorsqu’il a perdu la lumière, il y aurait de l’inhumanité à haïr son amant lorsqu’il est privé du jour. Les coups qu’Achille donna au vaillant Hector après qu’il fut mort ont déshonoré sa victoire : tant il est vrai que la haine est injuste, dès que nos ennemis ont perdu la vie. La fureur des bêtes sauvages s’alentit aussitôt qu’on cesse de leur résister, pourquoi donc ne voudrait-on pas que les hommes fissent par raison ce qu’elles font par un instinct naturel, et pourquoi voudrait-on qu’ils fussent plus cruels que les tigres ?
Pour moi dont les sentiments sont trop tendres pour être capables d’une passion si barbare que celle-là, j’aimerai toute ma vie le malheureux Pâris, tout inconstant qu’il a été ; j’arroserai ses cendres de mes larmes, je conserverai son image dans mon cœur ; je chasserai de ma mémoire tout ce qui pourrait me le rendre moins aimable ; je me souviendrai de tout ce qui me l’a fait aimer ; je ne le regarderai point comme le fils de Priam qui m’a abandonnée, je le considérerai comme un simple berger, qui m’a fidèlement servie tant qu’il l’a été ; enfin, je ne le verrai jamais des yeux de l’esprit comme le captif d’Hélène, mais comme l’amant d’ŒNONE . De sorte que bien loin de porter la haine au-delà du tombeau, je conserverai ma première flamme, malgré les ombres du cercueil, et je porterai l’amour que j’ai dans l’âme du monument de l’aimable Pâris à celui de la malheureuse ŒNONE .

EFFET DE CETTE HARANGUE

Il paraît bien que ces paroles, ou de semblables persuadèrent les compagnes de cette belle affligée, et que sa douleur eut toute la liberté qu’elle demandait, puisque, pour représenter l’excès de son affliction, et l’abondance de ses larmes, l’antiquité nous a dit qu’elle se fondit toute en eau, et qu’elle fut attirée par le Soleil comme une vapeur de laquelle il fit après éclater des foudres capables d’effrayer tous les inconstants et de faire peur à tous les coupables.

© 2005 publifarum, realizzazione: Simone Torsani