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PÉNÉLOPE À LAERTE

Seizième Harangue


Argument

Pénélope, cette vertueuse femme d’Ulysse de laquelle la réputation dure encore depuis tant de siècles et qui des bords peu fréquentés de l’île d’Ithaque a fait voler sa renommée par tout l’univers, se trouvant un jour extraordinairement affligée de l’éloignement de son mari qui, depuis la fin du siège de Troie, avait erré près de dix ans à la merci des vents et des flots sans pouvoir revoir son pays, voulut soulager sa douleur par ses plaintes et faire avouer au père de son cher époux par le discours que vous allez voir QUE L’ABSENCE EST PIRE QUE LA MORT.


Soit que la nuit eût son voile,
Soit qu’on revit le matin ;
Sa douleur n’avait de fin,
Non plus qu’en avait sa toile.

Pénélope à Laerte


Celui qui entreprend de soutenir que la mort est le plus sensible et le plus grand de tous les maux, ou n’a jamais aimé, ou n’a jamais été absent de la personne aimée. Non, seigneur, ce monstre qui désole toute la terre, qui fait par la fuite des temps changer de face à tout l’univers, qui traite également et le vice et la vertu, qui blesse des mêmes traits et les rois et les bergers, et dont la peinture seulement donne de l’horreur aux âmes les plus fermes n’est point ce que je mets au nombre des choses que l’on doit le plus appréhender. L’absence que l’on peut dire avec vérité être le commencement de toutes les douleurs et la fin de tous les plaisirs a quelque chose de plus rude et de plus insupportable : car si la première est ce qui détruit la prospérité, la seconde est ce qui fait des malheureux parmi l’abondance et même sur le trône.
Il y a toutefois beaucoup de différence entre elles, car la mort nous ravit également et le bonheur et l’infortune : si elle nous ôte des fleurs, elles ne nous laisse point d’épines, elle brise de la même main et nos couronnes et nos fers et, pour tout dire, elle éteint en nous, en éteignant notre vie, toutes les flammes de l’amour et de la colère, tous les ressentiments de la haine, de la vengeance et de toutes les autres passions. Elle fait - dis-je - mourir avec nous et la joie et la douleur en même temps ; au lieu que l’absence non seulement nous dérobe tous les biens que la mort nous emporte, mais elle nous cause encore tous les maux que l’autre fait finir.
La vie, en cette occasion, ne nous est laissée que pour être sensibles à la plus aigre douleur que l’on puisse jamais sentir ; et s’il se trouve quelquefois des gens qui préfèrent l’absence de la personne aimée à la mort, c’est qu’ils se laissent éblouir par les apparences ; c’est que ce funeste appareil avec lequel on nous la représente leur fait peur ; c’est qu’ils la voient plus des yeux du corps que de ceux de l’âme ; c’est qu’ils ne la considèrent que par où elle est effroyable et c’est enfin qu’ils s’aiment un peu moins que leur maîtresse, qu’ils préfèrent les rayons du soleil à l’éclat de ses yeux et qu’ils aiment mieux ne la voir plus que ne voir plus rien. Ah que ces gens-là sont ignorants des véritables sentiments que l’amour inspire !

Mais - me direz-vous seigneur - peut-être ne considérez-vous pas comme il faut quelle doit être la violence qui désunit cette étroite liaison de l’âme et du corps. Mais - vous répondrai-je - vous ne considérez pas vous-même comme il faut quelle doit être la violence qui désunit pour longtemps ce que l’amour, la raison et l’inclination semblent avoir joint d’une chaîne éternelle. La mort, sage Laërte - comme vous le savez mieux que moi - nous est aussi naturelle que la vie : si c’est un mal, c’est du moins un mal qui ne nous surprend point ou qui ne nous doit pas surprendre ; dès que nous commençons de naître, nous devons commencer d’apprendre à mourir, en ouvrant les yeux, nous devons déjà voir notre tombeau ouvert et tous les rois qui sont au monde, s’ils n’ont pas renoncé au sens commun, ne peuvent ignorer en montant au trône qu’ils descendront un jour dans le cercueil.
Il n’en est pas ainsi dans les choses de l’amour : cette passion toute divine s’empare si fortement de ceux qu’elle possède et la vue de la personne aimée occupe si absolument celui qui l’adore, que cette absence est un mal qui le surprend toujours et qui, par conséquent, le rend plus malheureux que la mort que l’on doit toujours attendre.
Cet effroyable instant, qui sépare deux personnes qui s’aiment parfaitement, est une chose que je ne saurais exprimer quoique je l’aie éprouvée plus cruellement que nulle autre ; mais pour vous la faire comprendre en quelque sorte, imaginez-vous, seigneur, que vous êtes ambitieux et que l’on vous ôte une couronne ; imaginez-vous que vous êtes avare et que l’on vous dérobe tous vos trésors ; imaginez-vous que vous êtes victorieux et que l’on vous arrache la victoire d’entre les mains ; imaginez-vous que l’on vous enchaîne avec des fers dont la pesanteur est insupportable ; imaginez-vous que vous perdez tout ce qui vous est cher au monde ; imaginez-vous que l’on vous prive de la lumière et que vous demeurez dans les ténèbres ; imaginez-vous que l’on vous arrache le cœur sans vous faire mourir et imaginez-vous enfin que non seulement je souffris toutes ces douleurs, mais que la mort, tout épouvantable qu’elle est, fut le terme de tous mes souhaits lorsque le terme du départ d’Ulysse fut arrivé. Ah seigneur - encore une fois - que ce funeste moment est terrible !
La mort est plutôt un endormissement de toutes les douleurs que non pas un mal sensible et elle n’a rien de rude que le chemin qui nous y conduit. Mais l’absence est un enchaînement d’infortunes qui ne peuvent trouver de bornes que par la fin de notre vie ou par le retour de la personne aimée. Le dernier soupir que la mort nous fait jeter a toujours cet avantage d’être le dernier, mais le premier que l’absence nous oblige de faire est suivi de tant d’autres et accompagné de tant de larmes, de tant d’inquiétudes, de tant de tourments ou, pour mieux dire, de tant de morts que ce mal ne peut être comparé à rien. Et puis, à parler raisonnablement, la mort et l’absence peuvent être prises l’une pour l’autre par le rapport qu’elles ont ensemble puisque l’une et l’autre nous privent également de tout ce que nous pouvons aimer. Mais comme il est impossible que la perte de toutes les richesses qui sont en l’univers ne soit jamais aussi sensible que l’absence de la personne que nous aimons, puisqu’elle nous tient lieu de toutes choses, il est impossible aussi que ce qui nous en prive ne nous soit pas plus rude que la mort, qui ne nous ôte que des biens que nous estimons moins qu’elle.

Mais- me direz-vous encore - la mort qui vous ôte une couronne, qui renverse votre trône, qui vous prive de la lumière, vous dérobe aussi à la personne que vous aimez, elle ne vous quitte pas, il est vrai, mais vous la quittez et de cette façon vous la perdez aussi bien de vue par la mort que par l’absence et même vous la perdez pour toujours. J’avoue - sage Laërte - que cette objection est forte, néanmoins, il n’est pas impossible de la détruire. Mourir devant les yeux de ce que l’on aime est quelque chose de plus doux que de demeurer vivante, éloignée de son amant et de son mari tout ensemble ; mêler ses dernières larmes avec les siennes est moins insupportable que de demeurer seule à pleurer continuellement ; et laisser son âme entre ses bras est plutôt s’unir à lui plus étroitement que s’en séparer. Enfin, pour le dire en peu de paroles, après lui avoir dit adieu, après avoir eu la satisfaction de connaître la grandeur de son amour par la grandeur de son déplaisir, après avoir - s’il est permis de parler ainsi - résigné son âme entre ses mains, l’on a toujours cet avantage de cesser de vivre en cessant de le voir, de perdre la lumière en perdant sa présence et de cesser d’être sensible à la douleur comme à la joie.
Le repos et l’obscurité du tombeau valent mieux, en ces rencontres, que la vie et la lumière ; cette funeste léthargie qui endort nos sens pour toujours dans la sépulture est le seul remède qui pourrait charmer tous les maux que je souffre pour l’absence de mon cher Ulysse ; et comme le sommeil égale tous les jours les heureux aux misérables et les plus grands princes aux moindres de leurs sujets, la mort aussi met en même rang les amants qui jouissent de la vue de leurs maîtresses et ceux qui en sont privés. L’épaisseur des ténèbres que l’on trouve dans le cercueil ne nous permet plus de distinguer rien des choses du monde et la mort, tout impitoyable qu’on nous la dépeint, ne l’est toutefois pas si fort qu’elle ne nous guérisse promptement de tous les maux qu’elle nous cause. Si elle fait perdre une couronne à un ambitieux, elle lui ôte en même temps et la couronne et l’ambition qui la lui rendait agréable ; si elle dérobe des trésors à un avare, elle arrache aussitôt de son cœur l’avarice qui les lui faisait aimer ; et si elle désunit deux personnes qui s’aiment, la moins malheureuse est sans doute celle qui perd la vie, puisqu’en la perdant elle perd le sentiment, la connaissance et la mémoire de l’objet aimé.
Il n’en est pas ainsi de l’absence : nous mourons véritablement par elle à tous les plaisirs, mais ce n’est que pour vivre à toutes les douleurs. Dès que nous perdons de vue la personne qui règne en notre cœur, toutes les passions y entrent en foule pour le déchirer. L’amour, la haine, la colère, la vengeance, la jalousie, la crainte et l’espérance même nous persécutent et nous font la guerre. Nous n’aimons jamais davantage que lorsque nous perdons de vue l’objet de notre affection ; nous ne haïssons jamais rien avec plus de violence, que ce qui nous dérobe un amant ; nous ne sommes jamais plus irrités que lorsqu’on détruit notre félicité ; nous ne souhaitons jamais plus ardemment de nous venger que lorsque l’on nous réduit aux termes de nous désespérer ; nous ne sommes jamais plus jaloux que lorsque nous ne pouvons être témoins des actions de ceux qui nous doivent de la fidélité ; nous ne sommes jamais plus à plaindre que lorsque nous craignons la mort en la personne aimée et l’on peut même dire que nous ne sommes jamais plus malheureux que lorsque nous sommes réduits au point de n’avoir pour toute consolation qu’une espérance incertaine et douteuse, qui pour l’ordinaire sert plutôt à accroître nos déplaisirs qu’à les soulager, tant il est vrai que l’absence est un mal terrible et épouvantable et tant il est vrai qu’elle fait du poison de tous les remèdes qu’on lui présente.
Ne vous imaginez pas – seigneur - que j’aie appris ce que je dis ou par l’exemple d’autrui ou par la raison, qui nous apprend souvent plusieurs choses que nous n’avons pas éprouvées. Non, seigneur, je ne dis rien que ce que ma propre expérience m’a enseigné et plût au Ciel que j’ignorasse encore de si fâcheuses vérités et que la mort fût le seul mal que je pusse appréhender.

Lorsque mon cher Ulysse fut résolu à partir et qu’emporté par la force de son destin il se sépara de moi, l’amour - pour me rendre cette séparation plus cruelle - me le représenta plus aimable que je ne l’avais jamais vu. Sa douleur augmentant ses charmes, son silence causé par l’affliction qu’il avait de me quitter, me le rendit plus agréable que son éloquence n’avait jamais fait, quoique son éloquence ait enchanté toute la terre. Enfin, sage Laërte, je connus lors beaucoup mieux que je ne l’avais jamais connu la valeur et le prix du bien que je possédais et du bien que j’allais perdre. Mon amour s’en augmenta, je l’avoue, et quoique j’eusse cru toute ma vie que je ne pouvais aimer mon mari plus ardemment que je l’aimais, je ne puis toutefois nier que je ne ressentisse en ce funeste moment que mon affection se redoublait. Mais, lorsque après l’avoir perdu de vue, l’image de Ménélas qui causait son départ se présenta à mon esprit, la haine s’en empara si fortement, qu’il n’est point d’injustes souhaits que je ne fisse contre lui. La colère suivit la haine et le désir de la vengeance suivit la colère : je désirai qu’il ne pût reconquérir Hélène, je souhaitai qu’il éprouvât toute sa vie ce qu’il me faisait éprouver et je pense même que dans l’ardeur de mon ressentiment j’eusse fait des vœux pour obtenir du Ciel qu’il eût été battu et que son armée eût été défaite par les Troyens si je ne me fusse souvenue qu’il ne pouvait être vaincu que mon cher Ulysse ne le fût aussi, puisqu’il était engagé dans sa querelle.
Mais, seigneur, trouverez-vous bon que je vous montre toutes mes douleurs et que je vous découvre toutes mes faiblesses ? Oui, puisque ce n’est que par là que je puis vous prouver que l’absence est pire que la mort.
Après avoir donc ressenti tous les plus violents efforts de l’amour, de la haine, de la colère et de la vengeance, je me trouvai encore attaquée par la jalousie : Ulysse allait en un lieu où l’on pouvait faire des prisonnières capables de donner des fers à leurs vainqueurs et à leurs maîtres, comme l’exemple d’Agamemnon et d’Achille nous l’ont enseigné depuis. Imaginez-vous donc, sage Laërte, le trouble que cette pensée excita dans mon cœur ; il fut si grand que, si la crainte de la mort d’Ulysse pendant un si dangereux voyage n’eût modéré la violence, je crois que je l’aurais accusé dans mon esprit comme s’il eût été déjà coupable ; que je lui eusse fait des reproches et qu’il eût eu quelques instants ou peut-être je l’eusse haï. Mais la pensée des périls où il s’allait exposer ne me vint pas plutôt à l’imagination que ce tumulte s’apaisa ; je n’en fus pas toutefois moins malheureuse, puisqu’il n’est point de malheurs que je n’appréhendasse pour lui et, par conséquent, que je ne souffrisse. Je le vis en état de faire naufrage, je le vis dans les combats, je le vis blessé, je le vis prisonnier, je le vis près d’expirer et je pense même que la seule crainte de sa mort m’aurait fait mourir, si l’espérance, plus pour me faire souffrir que pour me soulager, ne m’eût conservé la vie.

J’espérai donc, seigneur, mais à dire les choses comme elles sont, ce fut si faiblement et avec tant d’incertitude que cet espoir me fut plutôt un mal qu’un bien. Cette espérance mal fondée n’avait pas sitôt mis une agréable pensée dans mon cœur que la crainte la détruisait : si l’une me faisait voir Ulysse revenu victorieux, l’autre me le montrait prêt à mourir dans les ondes ; si l’une me faisait voir le port, l’autre ne me représentait que des tempêtes et des écueils. Enfin, je le voyais toujours ou inconstant ou mort et le règne successif de deux sentiments si contraires tyrannisait si fort mon âme que, pour être en état de n’avoir plus rien à craindre, ni à espérer, je souhaitai la mort plus de cent fois. Vous pouvez connaître de là - si je ne me trompe - que l’absence est plus à craindre qu’elle, puisqu’on la désire comme un remède aux maux que cette dernière fait souffrir. En vérité, seigneur, ils sont si grands et si sensibles que, s’il était possible de pouvoir comprendre qu’il pût y avoir une plus aigre douleur, ni une plus grande infortune que la mort de la personne aimée, on pourrait même dire que sa perte causerait moins d’affliction que la longueur d’une absence, dont la durée est incertaine. Oui, seigneur, celles qui n’aiment pas assez leurs maris pour les suivre dans le cercueil et qui ont assez de force, ou pour mieux dire assez d’insensibilité, pour souffrir cette séparation sans se désespérer, ont plus de repos que je n’en ai: ce mal qui ne peut jamais avoir de remède se laisse soulager par le temps et par la raison dans le cœur de celles qui le souffrent. Elles ont cet avantage de savoir qu’elles sont seules malheureuses et que ceux qu’elles regrettent sont en repos ; elles ne craignent ni leur inconstance, ni leur mort, puisqu’elle est déjà arrivée, et elles ne peuvent plus rien appréhender, ni de ce monstre impitoyable, ni de la fortune, puisqu’il ne leur demeure plus rien à perdre que la vie, qui ne leur est plus agréable.
Mais que dis-je, insensée que je suis ! Non, non, seigneur, n’écoutez pas ce que la douleur me fait dire et ne pensez pas que je pusse jamais préférer la mort de mon cher Ulysse à son absence, quelque rigoureuse qu’elle me soit. Qu’il vive, et qu’il vive même heureux éloigné de sa Pénélope, plutôt que j’apprenne qu’il ne vive plus. J’aimerais mieux ne le voir jamais, que le voir mourir ; et j’aimerais mieux encore apprendre qu’il fût inconstant, que d’apprendre la fin de sa vie.
Ô Ciel en quelle étrange nécessité me réduisez-vous de faire des souhaits contre moi-même ! Et de me mettre en état que l’infidélité d’Ulysse soit le moindre des maux que je doive craindre ! Encore une fois, seigneur, l’absence n’est-elle pas pire que la mort et n’ai-je pas raison de dire que je suis la plus malheureuse personne de mon sexe ? Ceux qui meurent ont cette triste consolation en perdant la lumière de pouvoir penser que, depuis le commencement des siècles, tous les hommes ont éprouvé ce qu’ils éprouvent et que tant que le monde durera tous ceux qui naîtront éprouveront la même chose. Mais de toutes les princesses grecques, dont les maris ont suivi Ménélas, je suis la seule qui n’ait point eu de nouvelles du mien ; je suis la seule qui soupire encore ; je suis la seule qui n’ait point de part à la joie publique ; et je suis la seule qui n’ose préparer des couronnes, ne sachant si ces couronnes doivent être de laurier ou de cyprès.
La victoire n’a été funeste que pour moi seulement, et Polyxène et Hécube mêmes - quoique les plus malheureuses d’entre les Troyennes - le sont toutefois moins que Pénélope. La première mourût avec constance et par conséquent avec gloire, et la dernière eut du moins cet avantage de pouvoir pleurer sur les corps de ses enfants et de venger la mort de ses fils, au lieu que je pleure sans savoir quel objet doivent avoir mes larmes. Peut-être, hélas ! Que ne pensant pleurer que pour l’absence d’Ulysse, je suis obligée de pleurer pour son inconstance, ou peut-être encore pour sa mort. Car, seigneur, le moyen de penser qu’il soit vivant et qu’il ne soit pas criminel, puisqu’il ne vient point ? Il sait qu’il est roi d’Ithaque et que ses sujets ont besoin de lui ; il sait que vous êtes son père et que vous souhaitez son retour ; il sait que Télémaque est son fils et qu’il désire le connaître, car il était si jeune quand il partît que le temps lui en a dérobé le souvenir ; il sait enfin que Pénélope est sa femme et que de ce bienheureux retour dépend sa félicité. Cependant, il y a bientôt vingt ans qu’il est parti, il y a bientôt dix ans que les Grecs ont vaincu et nous ne savons encore si nous le devons plaindre comme un malheureux ou l’accuser comme un coupable.

Quoi qu’il en soit, il est toujours certain que j’ai sujet de me plaindre et de me désespérer. De quelque côté que je me tourne, je vois toujours de nouveaux sujets de douleur : votre vieillesse m’afflige, la jeunesse de mon fils me donne de l’inquiétude, ceux qui me veulent consoler augmentent mes déplaisirs, ceux qui ne prennent point de part à mes maux les irritent et les discours des uns et le silence des autres me sont également insupportables. Ce qui m’est toutefois le plus cruel, c’est que le temps et l’affliction n’ont point effacé sur mon visage ce peu de beauté qui charma autrefois Ulysse : ce n’est pas, si je le dois revoir, que je ne fusse bien aise de l’avoir conservé, mais en l’état où je suis, je trouve qu’il m’est honteux de pouvoir encore faire des conquêtes. Cependant, vous n’ignorez pas quel est ce nombre d’importuns qui me persécutent et que je méprise. Pour moi, je doute si je leur dois cacher ou ma personne ou mes larmes : car, à dire les choses comme elles sont, je ne pense plus avoir rien d’aimable, ni rien digne d’être estimé que l’excessive douleur que me cause l’absence de mon cher mari.
Cependant Hélène n’a quasi pas eu plus d’esclaves que j’ai de captifs, quoique Hélène et Pénélope soient des personnes bien différentes, et quoique j’apporte autant de soins à rompre leurs fers qu’elle en apportait à leur en donner. Ô Ciel, qui entendit jamais de pareils discours d’amour à ceux que ces indiscrets me tiennent pour me faire approuver leur passion et pour me prouver que leurs intentions sont légitimes ? Ulysse est mort - me disent ces insensés - et par conséquent notre amour ne vous offense pas. Ah, si Ulysse est mort - leur répliquai-je avec des larmes - il ne faut qu’un cercueil pour Pénélope, et s’il ne l’est pas, vous êtes cruels et peu judicieux de venir soupirer auprès d’une personne qui soupire pour son absence et qui ne vous peut jamais regarder que comme ses ennemis plutôt que comme ses amants.

Jugez après cela, Seigneur, si l’on peut rien ajouter aux maux que je souffre ? Laissez-moi donc la liberté de préférer la mort à l’absence : l’une fait plus souffrir le corps que l’esprit et l’autre tourmente plus l’esprit que le corps ; l’une fait finir toutes les infortunes, l’autre fait naître toutes les douleurs ; l’une est un mal qui ne dure qu’un instant, l’autre est un désespoir qui peut durer toute la vie ; l’une n’est qu’un assoupissement de toutes les passions, l’autre est un tyran qui les fait régner successivement en notre âme. Enfin, la mort n’est qu’une seule mort et l’absence est un enchaînement de supplices, de tourments, d’inquiétudes, de craintes, de jalousies, de colères, de désespoirs et de morts continuelles. L’on fait des vœux qui se contredisent, l’on fait des souhaits dont on se repent, l’on attend toujours ce que l’on craint de ne voir jamais, l’on espère et l’on appréhende en même temps, l’on se forme des périls qui n’ont jamais été, l’on accuse avec injustice ceux que l’on plaint et que l’on chérit avec raison, l’on se hait quelquefois soi-même, l’on blâme sa propre douleur et l’on ne voudrait pas en être consolé, l’on cache ses larmes et l’on ne voudrait pas que le temps les eût essuyées, l’on envie le bonheur d’autrui, l’on fuit la société et la solitude est insupportable, l’on voit tout ce que l’on ne veut point voir et l’on ne voit point ce que l’on voudrait voir toujours, l’on cherche ce que l’on est bien assuré de ne trouver pas et, pour tout dire en une seule parole, l’on se trouve en état de préférer la mort à l’absence et de faire des vœux pour obtenir ce que tout le monde craint et ce que tout le monde fuit.

EFFET de cette harangue


L’on peut croire que le retour d’Ulysse fut l’effet de cette harangue et que l’équité du Ciel l’accorda à des sentiments si tendres et si passionnés, puisque, après avoir erré tant d’années sur la mer et sur la terre, il se revit entre les bras de Pénélope sa femme, de Laërte son père et de Télémaque son fils, et que cette illustre et sage personne le revit enfin dans Ithaque, où elle l’avait tant souhaité.

© 2005 publifarum, realizzazione: Simone Torsani