[ harangue précedente | harangue suivante ]

ALCESTE À ADMÈTE

Quinzième harangue


ARGUMENT

Admète, roi de Thessalie, et l’un des plus vertueux monarques de la terre, étant tombé si dangereusement malade que tout l’art des médecins ne pouvait plus rien pour sa guérison, eut recours au fameux oracle de Delphes qu’il envoya consulter et qui lui répondit qu’il vivrait, pourvu que quelqu’un fût capable de vouloir mourir pour lui. Mais, comme ce remède était aussi cruel qu’extraordinaire, aucun n’osa jamais le pratiquer en sa faveur. Le père même de ce misérable prince, quoiqu’il fut accablé d’années, refusa d’allonger ses jours en accourcissant les siens de quelques-uns. Sa propre mère, quoique aussi vieille que son mari, ne voulut point sauver la vie à son fils par la perte de la sienne. Et ce pauvre roi malade se vit abandonné de tout le monde et privé de tout espoir de secours. Alceste seule, aussi généreuse que belle, se présenta volontairement à la mort, afin d’être la glorieuse victime que l’on devait immoler pour le salut de son époux.
Or, comme Admète n’était pas moins généreux qu’elle et qu’il ne l’aimait pas moins que lui-même en était aimé, il ne pouvait consentir à se laisser sauver la vie par la mort d’une personne qui lui devait être si chère. De sorte que, comme il s’opposait de toute sa force à cette résolution, Alceste, qui voulait lui faire agréer une chose où elle était absolument déterminée, tâcha de lui persuader QUE L’AMOUR CONJUGALE DOIT SURPASSER TOUTES LES AUTRES.


Vivre pour ce qu’on adore
C’est ce qu’on se dit aujourd’hui,
Mais vouloir mourir pour lui,
C’est ce que le siècle ignore.


Alceste à Admète


Non, non, que l’on ne craigne nullement de manquer de victime pour un sacrifice si nécessaire au bien de toute la Thessalie et que l’on ne s’imagine pas qu’elles soient toutes assez lâches pour s’enfuir du pied des autels, où elles doivent être immolées pour une si juste occasion.
Préparez donc - saints et vénérables ministres des Dieux - préparez donc seulement vos feux sacrés, vos couteaux, vos vases d’or, vos rubans et vos couronnes et commencez à l’heure même de faire retentir les voûtes du temple de ces hymnes et de ces cantiques que la pitié des Grecs a composés pour de pareilles cérémonies. Oui, prenez vos rangs et marchez, car la victime vous suivra sans qu’on la mène et vous n’auriez pas raison d’en douter, puisque cette victime est Alceste.
Je vois bien - ô trop généreux Admète - que ce dessein vous afflige autant qu’il surprend les autres, que ce remède vous tiendra lieu d’un poison et que ce sera vous faire mourir que de vous sauver la vie de cette sorte. Oui, je sais que vous nommerez ma pitié cruelle, que vous regarderez mon zèle comme un sacrilège et que je vous servirai sans vous obliger. Mais quoique je sache toutes ces choses et quoique je ne condamne pas même en vous ces beaux sentiments, il faut toutefois que je suive les miens ; il faut que je fasse voir à toute la terre ce que peut une véritable passion ; et que je tâche de vous faire avouer à vous-même, par les choses que je vais dire, que l’amour conjugale doit surpasser toutes les autres.

En effet, de qui pouvez-vous raisonnablement attendre l’illustre preuve d’amitié que je suis prête de vous donner si ce n’est de votre Alceste, qui seule en est capable et qui seule, en faisant ce qu’elle doit, fait aussi ce qu’elle veut et même ce qu’elle désire ? sera-ce de vos ennemis que vous attendrez ce témoignage d’affection aussi grand que difficile ? Nullement, mon cher Admète, nullement. Ceux qui vous haïssent ne sauraient agir de cette façon, puisque ceux même qui vous aiment ne le peuvent pas. Ceux qui voudraient vous pouvoir perdre n’ont garde de vouloir vous sauver en se perdant et ceux qui voudraient vous pouvoir donner la mort s’empêcheront bien de vous conserver la vie en exposant la leur à ce danger inévitable.
La haine ne produit jamais les mêmes effets de l’amour, la colère et la pitié ne peuvent se trouver ensemble dans un cœur et ceux qui ne respirent que la vengeance et le sang et qui ne cherchent que des victimes pour les immoler à leur fureur ne répandront jamais leur sang en faveur de leur ennemi et ne s’immoleront jamais pour le pouvoir conserver. Cette action ne demande pas seulement une âme ferme et résolue que rien ne puisse ébranler, mais elle demande encore une âme tendre et pitoyable qui souffre le mal qu’elle voit souffrir, qui prenne part à tout ce qui touche la personne aimée, qui confonde ses intérêts dans les siens et qui préfère sa conservation à la sienne. Ce n’est donc point de vos ennemis que vous devez attendre ce secours et si vous ne pouviez le recevoir que par eux votre perte ne serait pas incertaine.
Sera-ce de ceux qui ne vous connaissent point que vous attendrez ce bon office ? Moins encore, mon cher Admète, moins encore, puisqu’il faut connaître pour aimer et qu’il faut aimer parfaitement pour vouloir mourir pour un autre. Oui, sans doute il faut savoir comme je le sais qu’Admète est le meilleur prince de l’univers; qu’Admète est le plus accompli de tous les hommes; qu’Admète a toutes les vertus; qu’Admète n’a pas un de tous les vices; que de sa conservation dépend celle de son état, comme de sa perte dépend celle de toute la Thessalie ; et, bref, que comme il n’est rien qui ne vaille moins que lui, il n’est rien que l’on ne doive exposer pour garantir une personne si chère.
Il faut - dis-je - même savoir qu’Admète ferait indubitablement pour Alceste ce qu’Alceste va faire aujourd’hui pour Admète. Et que, si l’on avait consulté ses sentiments au lieu de consulter l’oracle, ce généreux mari serait mort pour sa femme, comme cette femme va mourir pour son mari. De sorte qu’il est absolument injuste, et même impossible, d’espérer que des gens qui ne vous connaissent point viennent s’offrir volontairement à ce coup inévitable.
De qui pouvez-vous donc attendre un secours qui vous est si nécessaire ? sera-ce de vos esclaves ? Non, non, ces âmes basses et intéressées ne peuvent jamais être capables d’un dessein si haut et si généreux. Il faut porter un sceptre et non pas des fers pour concevoir seulement une pensée si héroïque et, comme l’amour vient de l’inclination qui est toute libre, des personnes qui n’ont point de liberté ne peuvent agir de cette sorte. Tous les valets sont des ennemis domestiques: ils regardent tous leurs maîtres comme leurs tyrans, ils servent tous par crainte et sans amitié et, quoique la mort de leur seigneur ne fasse pas renaître leur franchise, le changement de chaîne leur tient quasi lieu de liberté. Oui, quand ce dernier maître leur devrait être aussi rude que le premier leur était doux, ils ne pourraient pas s’empêcher en cette occasion d’avoir une maligne joie qui, bien loin de leur permettre d’empêcher sa perte par la leur, les obligerait à la hâter s’il était en leur pouvoir.
Mais peut-être sera-ce de vos sujets que vous recevrez ce témoignage glorieux d’une amitié sincère et fidèle [?] Il s’en trouvera quelqu’un qui par une si belle mort voudra s’immortaliser et qui par une si grande action voudra couronner toutes les siennes. De tant d’hommes que vous avez obligés il s’en trouvera quelqu’un qui sera reconnaissant et qui voudra payer vos bienfaits . De tant d’hommes qui ont intérêt au bien de la Thessalie que votre perte perdrait il s’en trouvera quelqu’un qui préférera l’intérêt général à l’intérêt particulier et qui signalera hautement en cette rencontre le zèle qu’il aura pour sa patrie. Le bien de ses enfants le touchera, la conservation de sa femme lui sera chère et le désir de la gloire lui fera tout oser pour l’obtenir. Vous avez sans doute lieu de croire - vu comme vous avez été bon prince - que vous n’avez pas plus de sujets que vous aurez de victimes et qu’il ne faut que compter les uns pour savoir le nombre des autres.
Cependant, mon cher Admète, ne vous flattez point, je vous en conjure, de cette imagination : les sujets sont presque tous persuadés que c’est pour eux que les princes doivent agir et non pas eux pour les princes. Ils croient que les astres et les rois n’ont été mis en l’être des choses que pour leur utilité, et que l’éclat des uns et puissance des autres n’est et ne doit être en la nature simplement que pour leur bien. Ils croient que leur obéissance est d’un prix inestimable; ils croient qu’on ne saurait trop acheter une couronne; ils croient que la félicité des rois égale celle des Dieux et, comme le peuple vous voit déjà couronné, ne doutez pas qu’il ne vous trouve plus propre qu’aucun à passer pour une victime. Ne tournez donc point les yeux en cette occasion vers cette multitude autant ignorante qu’ingrate et n’espérez pas un sentiment généreux et beau d’un animal si peu raisonnable.

Sera-ce parmi les princes voisins que vous trouverez cette illustre pitié que vous cherchez inutilement parmi les vôtres ? l’égalité de vos conditions aura-t-elle fait naître en vos cœurs cette amitié réciproque que l’on remarque quelquefois entre des personnes privées - et pourrez-vous obtenir des étrangers ce que vos sujets vous refusent ? Ah non, non, mon cher Admète, les rois ont des sujets, des esclaves et des flatteurs, mais ils n’ont jamais d’amis. Tous les princes, bien loin d’empêcher votre perte, s’en réjouiront et, comme les maximes d’état et celles de la morale sont fort différentes et que votre infortune leur est peut-être utile, ils songeront bien plutôt à reculer leurs frontières que votre trépas et à satisfaire leur ambition qu’à sauver ma vie et la vôtre. Je les vois déjà ces ambitieux rivaux de votre gloire, ces envieux ennemis de vos prospérités, ces lâches et ces dangereux voisins se servir de cette funeste occasion, arracher les bornes qui séparent vos états des leurs ; ravager toute la Thessalie ; usurper injustement votre sceptre et votre couronne ; exiler ou faire mourir vos enfants ; et fonder leur trône sur votre tombeau. Car, enfin, de quoi n’est point capable cette dangereuse passion de vouloir régner et quels obstacles sont assez forts pour la pouvoir retenir ? Bien loin de respecter des trônes elle renverserait des autels ; bien loin de vouloir sauver des rois elle ferait périr les Dieux, si les Dieux pouvaient périr, et rien n’est sacré pour elle.
Ce serait donc en vain, mon cher Admète, que vous attendriez la tranquillité d’où l’on doit attendre l’orage et votre salut de ceux qui souhaitent votre ruine. Il est vrai - me direz-vous - que ce n’est nullement de là que doit venir cette assistance que j’attends. Il faudrait avoir perdu la raison pour avoir conçu cet espoir et j’aurais mal connu les souverains si je les avais pris pour de véritables amis. Mais j’en ai d’autres que des liens trop étroits attachent à ma fortune pour s’en pouvoir séparer et que le sang me rend trop proches pour n’en être pas aimé. Ils se souviendront sans doute de ce que je suis et de ce qu’ils sont. Ils voudront signaler en même temps leur amitié et leur vertu et j’espère que je trouverai en eux ce qu’ils trouveraient en moi si j’étais en leur place et qu’ils fussent en la mienne.

Quoi, Seigneur ! sera-ce de vos parents que vous recevrez cette importante assistance de laquelle nous parlons, eux qui sont hommes, qui sont ambitieux, qui sont plus près de votre trône que les étrangers et qui n’y sauraient monter si la Parque ne vous en fait descendre ? Ah, ne vous flattez point d’une espérance si peu vraisemblable et souvenez-vous que pour l’ordinaire les rois n’ont guère plus de parents que d’amis, que le même rang qui sépare leurs conditions sépare leurs cœurs et que la nature n’est point assez forte pour s’opposer à cette passion déréglée qui tyrannise tous les grands. Quoi ! Des parents vous sauveraient la vie, eux qui règneraient par votre mort! Quoi, des parents mourraient pour vous, eux qui seraient rois si vous mouriez ! Ah, non, non, Seigneur, c’est ce qui n’a pas d’apparence; c’est ce qui ne peut jamais être et c’est sans doute aussi ce que vous ne croyez pas.
Alceste - me direz-vous peut-être encore - je sais bien que le simple degré de parent est trop bas pour élever un esprit à cette gloire suprême qu’il faut obtenir en se sacrifiant pour autrui et qu’on ne peut gagner qu’en se perdant. Mais j’en ai qui me sont si proches que mes intérêts sont les leurs; qui m’aiment comme je les aime et comme ils me doivent aimer. Et qui, n’étant qu’un même sang avec Admète, croiront régner quand je régnerai, croiront vivre quand ils mourront et n’avoir fait, en faisant tout, qu’une partie de leur devoir.
Sera-ce donc de vos frères et de vos sœurs que vous recevrez ces témoignages d’affection que tant d’autres vous refusent aujourd’hui ? Ah, si vous l’avez cru, vous n’êtes pas moins abusé que l’étiez et votre erreur n’est pas moins grande ! La même ambition n’est pas seulement en leur âme, car elle y est beaucoup plus forte. Et comme ils voient de plus près que tous les autres la grandeur du trône, la majesté du sceptre et la richesse et l’éclat de la couronne, ils souhaitent plus ardemment que tous les autres d’en obtenir la possession. Leur frère passe pour leur tyran dans leur esprit. L’égalité de leur naissance leur rend l’inégalité de leurs conditions insupportable et ils ont une peine étrange à concevoir par quelle raison il est juste qu’ils soient sujets et qu’il soit roi. Et puis, à dire les choses comme elles sont, la simple amitié n’est jamais capable - à quelque degré que la proximité du sang la fasse monter - d’une épreuve si difficile. Tant que l’on n’aime que de cette façon, l’on s’aime toujours un peu mieux que l’on n’aime qui que ce puisse être. Et l’on se flatte si facilement en cette manière, que, même en ne faisant rien, l’on se persuade que l’on fait tout ce qu’on doit. L’intérêt particulier dit dans le cœur de tous les frères qu’il y a des bornes en toutes choses au delà desquelles le sage ne doit point passer. Que l’on se doit plus à soi-même qu’à nul autre; que le principe de cette amitié doit être pour eux comme il est en eux; qu’il faut s’aimer et puis aimer; que l’on peut servir ses parents, pourvu que ce ne soit pas contre soi; que l’on peut même s’exposer à quelque dangereuse occasion pour les garantir, mais non pas à un péril inévitable et qu’enfin ce serait offenser la nature que de paraître de bon naturel de cette sorte.
Ô faibles et peu généreux amis ! Vous avez raison, je l’avoue : ce n’est point à vous à sauver Admète; ce n’est point à vous à faire une si glorieuse action; ce n’est point à vous à remporter une palme que vous ne méritez pas et ce ne sera point à vous que mon cher seigneur demandera cet illustre témoignage d’une amitié véritable.
Sera-ce donc à ceux qui vous ont fait naître à mourir pour vous sauver ? quand ils vous accorderaient ce qu’ils vous refusent voudriez-vous leur devoir deux fois la vie et conserver la vôtre par la perte de la leur ? Non, non, mon cher Admète, vous êtes trop juste pour avoir une pensée si criminelle et trop bon pour n’excuser pas la faiblesse de leur amitié qui vient de celle de leur âge et de leur tempérament. Et puis ceux à qui nous devons tout ne nous doivent rien. C’est assez de nous avoir fait voir la lumière sans la perdre et c’est trop que de vouloir exiger d’eux ce qu’ils ont plutôt droit d’exiger de nous. Qu’elles vivent donc ces chères et ces vénérables personnes et d’autant plus qu’elles peuvent vivre sans que vous mouriez. Qu’elles laissent couler doucement et jusqu’au bout la glorieuse et longue trame de leur destinée; qu’elles descendent insensiblement au tombeau et qu’elles soient certaines que quelque tard qu’elles y arrivent elles y arriveront encore trop tôt selon vos souhaits et les miens.
Que reste-t-il donc à tenter, puisque tant de moyens nous manquent et de qui recevrez-vous à la fin cet important et pieux devoir ? sera-ce de vos enfants ? Ce sont véritablement des victimes innocentes, mais cela ne suffit pas, puisque les Dieux nous demandent des victimes volontaires et que celles-ci n’ont point encore de volonté. En l’état où vos maux et l’ordonnance du Ciel nous réduisent pour entreprendre de vous sauver il ne faut pas seulement mourir, il faut vouloir mourir et c’est une chose dont ces enfants sont incapables, par la faiblesse de leur âge et par leur raisonnement.

Ce n’est donc point à vos ennemis ; ce n’est donc point à des inconnus; ce n’est donc point à vos esclaves; ce n’est donc point à vos sujets; ce n’est donc point à vos voisins; ce n’est donc point à vos parents; ce n’est donc point à vos frères ni à vos sœurs; ce n’est donc point à votre père ni à votre mère; ce n’est donc point à vos enfants à mourir pour vous, c’est à votre Alceste toute seule que doit appartenir cet honneur. C’est à elle à se perdre pour vous sauver; c’est à elle à vous faire voir la grandeur de son affection et c’est à elle à faire voir à toute la terre, par ce qu’elle va faire aujourd’hui, non seulement que l’amour conjugale doit surpasser toutes les autres, mais qu’elle les surpasse en effet.
Oui, mon cher seigneur, elle les surpasse, et nulle autre ne peut entrer en comparaison avec elle, ni nul ne peut lui disputer ce qu’elle prétend sans témérité et sans injustice. Car, pour redire en peu de paroles ce que j’ai déjà dit une fois, vos ennemis vous haïssent et je vous aime de tout cœur. Des inconnus ne savent point ce que vous valez et je sais que votre mérite est sans prix comme sans égal. Vos esclaves vous craignent plus qu’ils ne vous aiment et je vous aime plus que je ne vous crains quoique je vous respecte infiniment. Vos sujets croient que vous leur devez beaucoup et qu’ils ne vous doivent plus rien et je crois que vous ne me devez que de l’affection et que je vous dois toute chose. Vos voisins voudraient renverser votre trône et je ne songe qu’à l’affermir. Vos parents regardent votre succession et je ne regarde que votre personne. Vos frères et vos sœurs croient qu’ils se doivent sauver plutôt que vous et je crois que je vous dois sauver plutôt que moi. Votre père et votre mère vous ont déjà donné la vie, c’est assez et je voudrais en avoir mille à perdre afin de conserver la vôtre. Vos enfants ne peuvent vouloir ce qu’ils doivent et je veux tout ce que je dois, c’est-à-dire je veux et je dois mourir pour vous.
Oui, mon cher Admète, je le dois et je le veux et rien ne m’en saurait empêcher. Ce lien indissoluble qui a joint nos volontés et que la mort ne rompra point veut que votre intérêt soit le mien, que votre conservation soit la mienne et que je ne regarde qu’elle. Toutes choses nous doivent être communes et, comme j’ai partagé vos félicités, il est juste que je partage vos malheurs. Et puis, comme je mourrais si vous mouriez, je vivrai si vous vivez et bien que j’entre dans le cercueil je demeurerais sur le trône si je puis faire que mon cher Admète y demeure. Oui, je règnerai quand il règnera; je serai bien mieux dans son cœur que je ne serai dans la sépulture et comme la Parque ne peut rien sur l’amour, cet amour sera immortel malgré la Parque. Toutes les flammes ont quelque chose de matériel qui les oblige à finir avec l’aliment qui les nourrissait. Mais la seule flamme de l’amitié conjugale est si pure et si détachée de la matière qu’elle subsiste après que nous ne sommes plus et qu’on la voit encore briller dans les ténèbres du tombeau.

Cessez donc, mon cher et bien aimé seigneur, de vous opposer en même temps à votre conservation et à ma gloire et n’espérez pas me détourner d’un dessein qui ne peut que m’être agréable s’il vous est avantageux. Que si mon peu d’adresse est cause que je ne vous aie pu persuader et que la raison ait été mal soutenue par mon éloquence, ne m’écoutez plus, je vous en conjure, mais répondez-moi à votre tour.
Consultez votre jugement, examinez votre raison, cherchez les secrets sentiments de votre cœur, découvrez les mouvements les plus cachés de votre âme et me dites après cela si vous ne feriez pas pour moi ce que je veux faire pour vous ? si vous me verriez en danger sans me secourir ? si vous consentiriez à ma perte lorsque vous la pourriez empêcher ? ou si plutôt vous ne donneriez pas votre vie pour sauver la mienne, comme je vais donner la mienne pour sauver la vôtre et si vous ne feriez pas par amour ce que je veux faire et par amour et par raison ? Oui, sans doute vous le feriez : je vous connais trop bien pour en douter et la difficulté que je rencontre à obtenir ce que je demande en est une preuve assez claire. Pourquoi donc ne trouvez-vous pas bon en moi ce que vous approuveriez en vous ? pourquoi me voulez-vous ravir une couronne pour laquelle il n’est rien que vous ne fissiez ? pourquoi voulez-vous qu’Alceste soit moins généreuse que son mari ? pourquoi voulez-vous qu’elle se rende indigne de son affection plutôt que de se rendre digne et de son affection et d’une gloire éternelle ? et pourquoi voulez-vous que l’amitié conjugale ait la faiblesse des autres puisqu’elle doit être plus forte que toutes les autres ? Non, non, mon cher Admète, ne vous opposez plus à une résolution aussi juste qu’elle est ferme et n’attendrissez plus par vos soupirs une âme qui n’est déjà que trop affligée de ce qu’elle vous va quitter. Je sais que me séparer de vous c’est me séparer de moi-même. Je sais que je perds, en vous perdant, ce que j’estime plus que le jour. Je sais que j’abandonne un mari qui ne me hait pas; je sais que je quitte des enfants que j’aime beaucoup; je sais même que votre vie vous déplaira parce que vous la devrez à ma mort, mais, après tout, je sais aussi que vous mouriez si je vivais; je sais que je dois mourir pour vous faire vivre, je sais que la raison le veut; je sais que le bien de la Thessalie le demande; je sais que celui de mes enfants en a besoin et je sais enfin que l’amour conjugale doit surpasser toutes les autres.

Laissez donc vivre vos ennemis puisqu’ils ne sont pas assez généreux pour vouloir mourir pour vous. Laissez donc vivre ceux qui ne vous connaissent point, puisqu’il faut connaître pour aimer et qu’il faut aimer et aimer beaucoup pour se perdre pour ce que l’on aime. Laissez donc vivre vos esclaves, puisque ceux qui ne servent que par contrainte n’ont garde de se sacrifier volontairement. Laissez donc vivre vos sujets, puisqu’ils croient que leurs rois sont leurs tributaires encore qu’ils les nomment leurs souverains. Laissez donc vivre vos voisins, puisqu’il suffit d’empêcher le progrès de leur ambition sans leur demander une preuve d’amitié de laquelle ils sont incapables. Laissez donc vivre vos parents, puisque c’est assez de vivre avec eux et de leur faire voir occupée une place où leur vanité aspire. Laissez donc vivre vos frères et vos sœurs, puisque ce n’est point de leur bon naturel que vous devez attendre votre guérison. Laissez donc vivre votre père et votre mère, puisqu’on ne les en saurait empêcher sans un effroyable crime. Laissez donc vivre vos enfants, puisqu’ils vous doivent succéder et qu’ils ne sauraient vouloir être immolés pour vous. Et laissez donc mourir Alceste, puisqu’elle le veut, puisqu’elle le doit, puisqu’elle vous en conjure et puisque rien ne l’en saurait détourner.
Adieu donc le plus aimable et le plus aimé de tous les hommes, mais adieu pour la dernière fois. Que l’on marche, que l’on s’avance vers le temple ; je vous quitte, je vais mourir si c’est mourir que de se perdre pour sauver ce que l’on aime et pour témoigner son affection.

EFFET DE CETTE HARANGUE

Admète sans doute fut fort peu persuadé : il aimait trop pour croire ce paradoxe et les yeux d’Alceste l’empêchaient bien d’écouter sa voix. Cependant elle mourut pour son mari, cette généreuse personne et Euripide a feint qu’Hercule la retira des enfers pour nous dire que les belles et grandes actions, telles qu’était celle de cette illustre reine, trouvent enfin toujours quelqu’un qui, par la force de son éloquence, les retire des ombres du tombeau et des ténèbres de l’oubli et qui les ramène à la lumière.

© 2005 publifarum, realizzazione: Simone Torsani