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Chariclée à Théagène


Quatorzième harangue

ARGUMENT

Lorsqu’après avoir souffert tous ces illustres malheurs qui composent l’histoire éthiopique, Chariclée et Théagène se virent élevés sur le trône, cette belle et fameuse héroïne, dans une conversation particulière qu’elle eut avec son amant, rappela dans sa mémoire toutes les peines passées et, les comparant à ses félicités présentes, il lui sembla que cet agréable souvenir les augmentait en quelque sorte, si bien que, dans les transports de sa joie, elle parla ainsi à Théagène, pour lui prouver que QUI N’A POINT EU DE MAL NE CONNAÎT PAS LE PLAISIR.


Sa belle et fameuse histoire
Enseigne à notre désir
Que du mal vient le plaisir
Et de la peine la gloire.

Chariclée à Théagène

Enfin, mon cher et bien aimé Théagène, nous avons passé une glorieuse carrière, au bout de laquelle nous trouvons une couronne qui ne l’est pas moins : c’est du port qu’il fait bon songer à l’orage et, parmi le repos et la tranquillité de la terre, qu’il y a plaisir de se remettre en mémoire la fureur et l’agitation de la mer. Ces images, quoique tumultueuses et troublées, ne laissent pas de plaire à l’esprit : elles ont du désordre, mais il est beau ; et, comme la diversité est le grand charme de la nature, celle des évènements merveilleux qui composent une vie, aussi traversée que la nôtre l’a été, ne manquent jamais d’exciter de la joie dans une âme qui se ressouvient de ses douleurs. Toutes choses - il est certain - paraissent par leurs contraires et ce n’est que par la seule opposition que leur différence se fait remarquer et que leurs avantages deviennent sensibles. C’est à l’ombre que la lumière doit son éclat; c’est de la nuit que le jour tire sa clarté; c’est par les ténèbres que le soleil fait connaître la splendeur de ses rayons; c’est la rigueur de l’hiver qui relève l’aimable douceur du printemps ; ce sont les épines qui font estimer les roses et, bref, c’est certainement des infortunes que viennent les félicités, étant très véritable que qui n’a point eu de mal ne connaît pas le plaisir.

En effet, ceux qui n’ont jamais eu que d’heureuses aventures, qui n’ont jamais éprouvé l’inconstance du sort et auxquels les contentements les plus sensibles n’ont jamais coûté un soupir ni fait répandre une larme les possèdent sans en être possédés, en jouissent sans en jouir et font l’objet de leur froideur et de leur mépris de ce qui pourrait être l’objet de désir de tout le monde. Ils sont riches sans le savoir, ils ont des trésors sans les connaître, ils ont des biens sans les goûter et leur abondance les fait pauvres. Cette longue suite de félicités assoupit une âme plutôt qu’elle ne la réveille et l’habitude n’ôte pas moins la délicatesse du plaisir qu’elle ôte l’aigreur de la peine. L’on s’accoutume au sceptre aussi bien qu’aux fers ; le trône n’est pas meilleur pour ces gens-là qu’un siège ordinaire, et tel porte une couronne sur la tête qui ne sait quasi pas s’il en est paré. Ces princesses, qui après être nées dans la pourpre en ont toujours eu un manteau royal et qui, depuis leur berceau jusques à leur sépulture se sont toujours vues sous le dais, dans les balustres, et parmi la pompe et la majesté, ne sauraient comparer leur satisfaction à celle de Chariclée : elle que l’on exposa en naissant, elle qui n’était connue de personne, elle qui ne se connaissait pas elle-même, elle qui n’était parée que de ses grâces naturelles et elle, enfin, qui de l’extrême misère a passé en un moment à la suprême grandeur. Pour moi - je vous l’avoue Théagène - il me semble que j’ai conquêté le royaume que la fortune me rend; il me semble que je le tiens de ma vertu et non pas de ma naissance ; et il me semble que mon mérite m’a donné tout ce que mon amour veut donner à votre mérite.
Or, comme ce que nous tenons de notre industrie ou de notre générosité nous est infiniment plus précieux que ce que nous tenons de la nature, il ne faut pas s’étonner si je préfère une gloire qui m’a coûté cent travaux à cette gloire que les autres ont sans peine et si je trouve que ce n’est que par les difficultés que l’on arrive au souverain bien.
Non, mon cher Théagène, ce n’a été que par mes disgrâces que j’ai obtenu mon bonheur; ce n’a été que par mon bannissement que j’ai eu votre connaissance, et ce n’a été qu’en m’éloignant de l’Ethiopie qui m’a vu naître que l’on a vu naître notre amour dans le temple d’Apollon à Delphes. Ainsi ne saurait-on nier que de mon mal n’ait procédé mon bien et que de mes traverses ne soit venu mon repos.
Qui n’eût dit, lorsque nous eûmes quitté le rivage de la Grèce et que le corsaire Trachinus se fut rendu maître de notre vaisseau, qu’il n’y avait plus de félicité pour nous ? qui n’eût dit, lorsque ce pirate devint amoureux de moi, qu’il aurait fallu avoir perdu la raison pour pouvoir conserver quelque espérance ? qui n’eût dit, lorsqu’une grande tempête s’éleva, que les vagues nous portaient jusque dans le Ciel et nous laissaient après tomber jusqu’au centre de la Terre, que la mer nous allait engloutir et que la fureur allait briser notre navire contre les pointes des rochers ? qui n’eût dit, lorsque ces infâmes corsaires furent arrivés à l’embouchure d’un grand fleuve et qu’ils commencèrent un combat entre eux, dont je devais être le prix, que la fortune allait décider leur différend et donner à l’un des partis la victoire et Chariclée ? qui n’eût dit après, me voyant sur ce rivage désert, au milieu de tant de morts et vous tenant blessé entre mes bras, presque aussi mort qu’ils l’étaient et presque aussi morte que vous l’étiez, que nous allions trouver notre tombeau sur ce bras du Nil que l’on appelle Héracléotique et que l’illustre race de Persée, dont je suis descendue, et que le noble sang d’Achille, dont vous êtes descendu, allaient périr dans un lieu sauvage et inhabité ? Cependant, par la beauté des Dieux qui nous protégèrent, rien de tout cela n’arriva et nous sommes encore en état de nous consoler de ces infortunes passées, ou plutôt de nous en réjouir par nos félicités présentes.

Mais aimable Théagène, dites-moi la vérité, je vous en conjure et ne me la déguisez non plus que je vous déguise mes sentiments : pouvez-vous vous souvenir de la mine affreuse de ces premiers voleurs qui nous prirent, de l’équipage extravagant des seconds qui nous ôtèrent aux premiers, sans sentir quelque joie en votre âme d’être hors d’un si grand péril ? ne les voyez-vous point encore, aussi bien que moi, sortir d’entre ces rochers, le visage hâve et brûlé du soleil, les cheveux longs et négligés, le corps a demi armé et à demi nu et ne vous donnent-ils point maintenant autant de plaisir qu’ils me donnèrent lors de crainte ? C’est d’ici que nous pouvons considérer en liberté, et sans une aucune frayeur cette belle Ile des Pâtres, qu’une si longue espace de terre marécageuse et qu’un si grand nombre de cannes et de roseaux sépare de la terre ferme et dérobe aux yeux de ceux qui y sont. Vîtes-vous jamais rien de plus agréable et de plus industrieux que ce labyrinthe d’eau, que tant de petits sentiers, qui s’entrelacent, forment entre ces roseaux et ces cannes, par où les nacelles de ces brigands se font un passage et savent trouver un chemin que nul autre qu’eux peut démêler ? vîtes-vous jamais un objet rustique qui fût plus divertissant, après avoir débrouillé dans une nacelle tous ces détours couverts dont je vous parle, que l’est celui de cette île, qui semble s’être cachée au milieu de tant d’herbes aquatiques et de tant de plantes qui ne croissent que dans les marais ? vîtes-vous jamais rien de plus artiste et de plus plaisant tout ensemble que ne l’étaient toutes ces cabanes, faites de branches de palmier entrelacées et couvertes de longues palmes et de grands rameaux de laurier entremêlés ? et cet objet étant joint à tant d’armes différentes, que ces larrons tenaient pendues sur tous les arbres d’alentour, n’eût-on pas dit que cette petite montagne était un de ces grands et superbes trophées que les Grecs élèvent lorsqu’ils sont victorieux ? Je sais bien que vous me direz que ces plaisirs innocents n’avaient garde de nous être sensibles et que l’amour que Thiamis conçut pour moi - lui qui était chef de ces voleurs - nous fit souffrir d’étranges peines ; je sais bien que vous me direz que je me vis séparée de vous et que je me vis ensevelie toute vivante dans une profonde caverne; je sais bien que vous me direz que lorsque les Egyptiens et les Perses vinrent attaquer ces voleurs, la jalousie de Thiamis me pensa faire perdre la vie et qu’il me l’aurait sans doute ôtée, si l’obscurité de cette spélonque ne lui eût fait prendre la malheureuse Thysbé pour moi; je sais bien que vous me direz que la flamme dévora presque en un instant toutes les cannes, tous les roseaux, toutes les herbes, toutes les plantes,tous les arbres, toutes les armes, et toutes les cabanes de ces voleurs et que l’on eût dit que par quelque enchantement cet agréable objet était disparu et n’avait laissé en sa place que de la flamme, des cendres et de la fumée; je sais bien que vous me direz que vous eûtes une extrême douleur lorsque vous me crûtes perdue, et plus encore lorsque, prenant Thysbé pour moi, vous crûtes que j’étais morte; mais je sais bien que je vous dirai que cette douleur n’approcha point de votre joie et de la mienne lorsque vous me vîtes vivante et que je vous retrouvai vivant.
Rappelez mon cher Théagène, rappelez dans votre mémoire, je vous en conjure, mes ravissements et vos transports en cette occasion; retracez bien dans votre souvenir cette image que le temps et une longue suite d’autres malheurs en ont peut-être effacée ; examinez bien votre coeur, comme j’examine le mien et dites-moi après cela si vous eûtes jamais un contentement plus sensible, si les peines que vous aviez souffertes n’augmentaient pas vos félicités et enfin s’il n’est pas véritable, ainsi que je le soutiens, que qui n’a point eu de mal ne connaît pas le plaisir ?

Mais peut-être, me direz-vous encore, que ces félicités furent si courtes, qu’elles ne purent quasi passer que pour un agréable songe, que la fortune qui nous avait rejoints nous sépara bientôt après, par la cruauté de Mitranes et que cette dernière séparation, trouvant notre âme toute disposée à la tristesse, cette tristesse entra dans notre âme avec toute la furie d’un insolent vainqueur qui ravage et qui bouleverse tout dans une place qu’il a surprise. Il est certain –et je vous l’avoue - que rien ne se peut comparer aux sentiments d’affliction que nous eûmes en cette rencontre et que, pour les connaître parfaitement, il faut les avoir éprouvés, car l’éloquence la plus forte et la plus persuasive n’en saurait tracer qu’un crayon fort imparfait. Je me voyais sépar[ée] de tout ce que j’aimais ; vous vous voyiez séparer de tout ce que vous aimiez ; et séparé pour toujours. Vous me voyiez au pouvoir d’un Barbare, je vous voyais un maître cruel et bientôt après - ce qui était le plus inhumain- vous ne voyiez plus Théagene et je ne vous voyais plus. Sans doute ces funestes moments furent si douloureux pour vous et pour moi que ceux mêmes qui les ont soufferts ne peuvent trouver l’art de le dire.
Que si de cette triste aventure je passe encore à l’apparition de ce mort, que je vis mourir et parler par la force de la magie et par l’impiété de sa mère, dont la tendresse dénaturée troublait le repos de son tombeau et violait les dernières lois de la nature, je ne doute nullement que je ne vous donne quasi autant de frayeur que j’en eus en cette occasion et que je ne vous fasse partager ma crainte. Car figurez-vous une fille et le bon Calasiris, seuls au milieu d’une grande plaine, toute couverte d’armes rompues, de chars renversés, de sang répandu, de soldats morts et de toutes ces tragiques marques qui ont accoutumé de signaler ces funestes lieux où une bataille s’est donnée. Représentez-vous - dis-je - que vous m’y voyez et que vous y voyez tous ces funèbres objets, par la sombre clarté de la lune de laquelle les faibles rayons perçaient quelquefois les nuages et laissaient voir confusément tout ce que je dis, et quelquefois s’ensevelissant dans ces nuées, ne laissaient sur ces campagnes qu’horreur et qu’obscurité. Figurez-vous - dis-je - que vous me voyez au milieu de cet épouvantable désordre et que, du milieu de ces soldats massacrés, vous voyez tout à coup un mort, par un mouvement aussi subit que peu naturel, se lever, comme on lèverait une statue, et se tenir quelque temps debout. Deux fois je le vis lever comme un vivant; deux fois je le vis tomber comme un mort; deux fois je vis son visage pâle et défiguré, deux fois je vis ses yeux tous éteints et tous renversés, quoiqu’ils parussent ouverts; deux fois sa bouche s’ouvrit, toute morte qu’elle était, et deux fois elle parla, mais avec moins de paroles que de soupirs et d’un ton capable de transir d’effroi l’âme la plus assurée.
Cependant mon cher Théagène, toute cette affliction et toute cette frayeur ne servirent après qu’à augmenter notre joie, lorsque, par la bonté des Dieux, nous nous rencontrâmes devant les murailles de la ville de Memphis. Ce fut là que j’éprouvai encore une fois que qui n’a point eu de mal ne connaît pas le plaisir; ce fut là que je connus sensiblement que l’absence fait trouver ensuite la vue de l’objet aimé plus agréable et ce fut là, mon cher Théagène, que j’appris par expérience que ceux qui sont toujours heureux ne le sont pas à demi [sic]. En effet, ceux qui n’ont jamais perdu un trésor ignorent la joie qu’il y a à le retrouver et ne connaissent presque pas celle que la possession donne. Il n’appartient qu’aux infortunés à parler de la bonne fortune ; et comme il faut être dans les profondes vallées pour juger de la hauteur des montagnes, il faut avoir été dans la misère et dans l’affliction pour connaître parfaitement la félicité et l’abondance. Il passe en ce bienheureux moment d’une rencontre inopinée certains rayons invisibles, des yeux d’un amant à l’autre, qui portent avec eux jusques dans leur coeur ce que l’on ne saurait dire. Les mots de plaisir, de contentement, de joie, de satisfaction et de gloire, sont trop faibles pour exprimer un sentiment si tendre et si délicat et le silence éloquent de ces deux heureuses personnes le dit beaucoup mieux que ne le peuvent dire toutes les paroles et que ne le peuvent représenter toutes les figures de cet art impérieux qui se vante d’être le maître des esprits libres et le tyran de la volonté.

Mais, Théagène, comme j’ai dit que les yeux d’un amant étaient éloquents et qu’ils se savaient faire entendre, les vôtres me confirment en mon opinion: et j’entends bien sans que vous parliez ce qu’ils veulent que je comprenne et ce qu’ils veulent remettre en mon souvenir. Non, non, je n’ai pas oublié l’indigne amour de ce digne objet de ma haine et de vos mépris, d’Arsace en un mot, cette cruelle soeur du Roi de Perse, qui nous donna tant de peine et qui nous pensa faire périr. Je sais que j’avais en elle une redoutable rivale, je sais qu’elle vous fit porter des fers, à vous qui méritiez de porter un sceptre, je sais qu’ayant découvert notre innocente passion son artifice criminel me voulut contraindre d’épouser Alchamène, l’un de ses esclaves ; je sais que sa fureur vous fit ensevelir tout vivant dans l’obscurité d’un profond cachot; je sais que vous y reçûtes des outrages qui me firent horreur et qui signalèrent hautement votre amour et votre constance; je sais que le désespoir de cette enragée exposa ma vie au poison et que si l’équité des Dieux ne l’eût fait prendre à Cibèle, qui voulait me le donner, votre Chariclée était perdue; je sais que l’effroyable malice de cette Persienne m’accusa de cette mort dont elle était cause et dont j’étais innocente; je sais que je me vis prisonnière aussi bien que vous et que je sus partager vos chaînes; je sais que des hommes qui étaient ensemble juges et esclaves me condamnèrent au feu pour contenter cette furieuse; je sais que je me vis sur le bûcher, toute prête à y être consumée; je sais que la flamme m’environna de toutes parts et que jamais l’innocence et l’amour ne furent mises à une épreuve si dangereuse; mais je sais aussi que par l’assistance des Dieux et par la vertu de cette pierre que je portais, que vous autres Grecs appelez pantarbe, je marchai sur les brasiers comme sur des fleurs et que ce bûcher infâme devint le trône de ma gloire. Ô mon cher Théagène, dites moi - je vous en conjure par notre amour - si mon triomphe ne fut pas causé par mon supplice ? si votre joie ne surpassa pas votre douleur ? et si, après m’avoir plainte comme morte, rien approcha de votre contentement lorsque vous me vîtes vivante ou, pour mieux dire, ressuscitée ? Pour moi, je vous avoue qu’après ce miracle, que les Dieux, l’amour et la nature firent ensemble en notre faveur, j’eus des transports d’allégresse que je ne saurais exprimer et que je fus libéralement récompensée par eux de toutes les peines que j’avais souffertes, et même de tous les maux que je devais encore souffrir. Vous savez de plus que, comme les félicités sont ordinairement enchaînées aussi bien que les disgrâces, celle-ci - quoique très grande - ne nous arriva pas seule : car nous sortîmes des prisons d’Arsace par l’ordre d’Orondate que, par un sentiment de jalousie, de dépit et de vengeance, Alchamène était allé avertir de l’impudicité de sa femme. Vous savez même que nous eûmes la satisfaction d’apprendre que la justice du Ciel s’était servie de la propre main d’Arsace pour punir ses crimes dans la peur qu’elle eut que son mari ne les punît et qu’ainsi toutes nos traverses augmentèrent nos contentements et ne servirent qu’à nous en faire mieux connaître la grandeur.

Qui si vous me dites qu’aussitôt après nous éprouvâmes une nouvelle affliction, étant pris par des inconnus qui nous ôtèrent à Bagoas, lequel nous voulait conduire vers son maître Orondate, je vous répondrais qu’aussitôt après nous éprouvâmes aussi une nouvelle joie, puisque ces soldats qui nous prirent étaient d’Ethiopie où nous désirions aller. En effet, ils nous présentèrent à Hidaspe, qui sembla d’abord nous vouloir favoriser puisque par ses ordres nos chaînes de fer furent changées en des chaînes d’or et que nous fûmes traités avec beaucoup de respect. Cependant, mon cher et bien aimé Théagène, c’est ici qu’il faut que je confesse que cette espérance fut trompeuse et que nous [nous] revîmes de nouveau dans un déplaisir qui n’avait rien qui lui fût égal que le danger que nous courions. Car enfin, si l’on nous para, ce fut comme des victimes que l’on devait sacrifier et si l’on eut quelque respect pour nous, ce fut comme à des offrandes que l’on destinait aux Dieux.
Certes je ne saurais nier qu’en cette occasion ma douleur ne fût incomparable et que je ne murmurasse longtemps contre l’Oracle qui m’avait envoyée en Ethiopie et qui semblait absolument être faux, puisque nous trouvions le tombeau où il nous avait fait espérer que nous trouverions le trône. Mais, Théagène, que la conduite des Dieux est cachée et merveilleuse ! et que l’esprit humain est faible pour la pouvoir découvrir ! Sur le point que nous étions au pied des autels, sur le point que nous allions être immolés, sur le point qu’Hidaspe avait le bras levé pour poignarder sa propre fille en pensant faire une action de piété et, bref, sur le point que nous allions mourir l’un et l’autre, et mourir d’une façon si pitoyable, le destin changea la face des choses : je fus reconnue pour ce que j’étais, devant la ville de Meroé; mon sacrificateur se trouva mon père; la victime se trouva sa fille; Hidaspe et Persine se trouvèrent une héritière; le peuple d’Ethiopie se trouva une nouvelle Reine et Théagène et Chariclée, qui savent que qui n’a point eu de mal ne connaît pas le plaisir, se trouvèrent presque heureux.
Je dis presque - généreux prince - parce que nos appréhensions ne cessèrent pas encore et que la dévotion scrupuleuse de mon père crut que la nature était trop faible pour l’empêcher de s’acquitter de ce qu’il devait aux Dieux. Mais si ce zèle trop exact nous donna de la douleur, la voix publique qui le fit cesser ne nous donna pas moins de joie. Vous me direz - peut-être - que ce bonheur inespéré ne regardait que moi seule; que ce qui me sauvait ne vous sauvait pas; que la main qui m’épargnait voulait encore vous sacrifier; que vous combattîtes un taureau dont la fougue était redoutable; que vous combattîtes un géant dont la force ne l’était pas moins; que l’on voulut me faire épouser Meroebe; que l’on voulut vous mettre devant les yeux le bandeau mortel au même temps que l’on me mettait le bandeau royal sur le front et qu’il me fallut marcher encore une fois sur des charbons ardents, sans autre secours que celui de ma pureté, car j’avais quitté ma pantarbe.

Mais enfin, Théagène, ce bonheur nous fut commun; vous fûtes sauvé comme je fus garantie; la main qui m’épargna ne vous frappa point; le taureau ne vous fit ni peur ni mal; le géant ne fit qu’augmenter votre gloire; Meroebe fut le captif qui orna votre triomphe; la flamme par son éclat, en donna à votre vertu et à la mienne; Chariclée et Sisimèthre achevèrent nos prospérités; et au pied des autels des Dieux où nous étions, nous fûmes glorieusement élevés sur le trône des rois où nous sommes. Avouez donc - mon cher Théagène - aussi bien que moi, qu’il n’appartient qu’à ceux qui ont été infortunés de se dire heureux; que ce n’est qu’après les disgrâces que les félicités sont douces; que ce n’est que par le travail que l’on peut juger du repos et qui n’a point eu de mal ne connaît pas le plaisir. Pour moi, je trouve tant de satisfaction à me souvenir de mes peines et la mémoire m’en est si agréable et si précieuse que, bien loin de vouloir la bannir de mon âme, je souhaite non seulement qu’elle y soit toujours mais que cette glorieuse image puisse être toujours en la mémoire de tous les hommes, qu’il se trouve un peintre assez fidèle, assez adroit et assez heureux pour en tracer un tableau que la postérité puisse voir; que nos aventures soient connues partout où le soleil est connu, que l’on parle de nos amours en toutes les langues de la terre; que l’histoire éthiopique ne soit ignorée d’aucun; que nous ayons cent imitateurs de nos plaisirs et de nos souffrances; que nous soyons la règle et le modèle de tous les autres amants; que de siècle en siècle l’Univers admire toujours Théagène et Chariclée.

EFFET DE DETTE HARANGUE

Véritablement on peut dire que ces derniers souhaits ont obtenu l’effet de cette harangue puisque la réputation de ce beau Roman ne finira jamais et qu’il en est peu d’autres qui ne lui doivent quelque chose. Son auteur, qui préféra la conservation de cet agréable livre à celle de son Evêché, ne rendit pas un mauvais office à tous ceux qui, depuis lui, se sont voulus mêler d’en composer de semblables et eux et moi sommes obligés d’avouer que, quoique nous ne l’ayons pas imité servilement, il est pourtant certain que nous devons beaucoup à ce grand exemple.

© 2005 publifarum, realizzazione: Simone Torsani