[ harangue précedente | harangue suivante ]

DIDON À BARCÉ


Treizième Harangue

ARGUMENT

J’avoue que je ne me suis pas peu trouvé en peine, lorsqu’il s’est agi de faire parler Didon : car d’introduire des héroïnes, et que celle-là n’en fût point, il n’y avait nulle apparence, vu la haute réputation que Virgile lui a donnée. De la faire parler après lui, ce n’était pas une entreprise ni moins dangereuse ni plus facile. De traduire simplement ce fameux auteur, outre que je l’ai déjà fait une autre fois, c’était travailler beaucoup, et travailler presque sans gloire. D’entreprendre aussi de faire mieux, c’était avoir perdu la raison, et ne connaître ni l’Enéide ni soi-même. Enfin le tempérament que j’ai cherché entre des extrémités également périlleuses, ça a été de prendre les choses de plus haut, et de faire parler cette Princesse, après que Pygmalion, son frère, a tué Sychée son mari. J’introduis donc Barcé, nourrice de Sychée, qui lui conseille de se venger et qui lui donne les moyens de pouvoir faire mourir ce frère avare et cruel ; mais cette illustre personne, aussi généreuse qu’affligée, ne pouvant pas approuver un conseil qui n’est pas moins dénaturé que la première action a été barbare, le rejette absolument, et soutient même à Barcé, QU’ON NE DOIT POINT FAILLIR PAR EXEMPLE.


Dans sa funeste aventure,
Sa vertu parut au jour ;
Puisqu’elle écouta l’Amour,
Sans mépriser la Nature.


Didon à Barcé

Ah, Barcé, que vous êtes inhumaine de toucher à des blessures si sensibles, et que vous êtes injuste de penser que je ne les sente point ! Tout l’art que vous employez à me représenter quelle est ma perte, et quelle est la grandeur du crime que mon barbare frère a commis, ne dit – quoi que vous le pensiez bien dire – ni quel est cet horrible crime, ni quel est aussi le ressentiment que j’en ai. Il faut être Didon, pour savoir ce qu’elle souffre ; il faut avoir perdu Sychée pour savoir ce qu’elle a perdu ; et il faut être sœur de Pygmalion, et femme de celui qu’il a massacré pour connaître parfaitement mon malheur et son injustice.
Non, non ma mère, ne prenez plus une peine absolument inutile, et ne tâchez plus de rappeler dans ma mémoire des choses qui n’en sortiront jamais, que je ne sorte de la vie, et que je n’entre dans le tombeau. L’image de mon cher époux est trop bien empreinte en mon âme pour en pouvoir être effacée, et le souvenir de ses vertus est trop bien gravé dans mon cœur , pour n’y être pas éternellement. Je le vois et je le verrai toujours, cet aimable et cher mari, tel que je l’ai vu pendant que les Dieux et mon bonheur me l’ont laissé et lui ont laissé la lumière : toutes les grâces de son corps apparaissent à mon esprit, tous les charmes de son esprit se présentent à ma pensée et la Nature ne lui avait rien donné d’avantageux que l’Amour ne me fasse revoir à tous les moments, pour m’affliger et pour me plaire. Il me semble entendre sa voix, il me semble voir son visage, il me semble remarquer encore l’amitié qu’il avait pour moi, la complaisance et le respect que lui donnait cette amitié, la tendresse de ses sentiments, le soin qu’il avait de me les faire paraître, l’innocence de ses mœurs, la pureté de ses intentions, l’égalité de son humeur et la bienveillance même qu’il avait pour son meurtrier, parce qu’il était mon frère.
Oui, Barcé, toutes ces illustres marques d’une bonté sans exemple, et d’une vertu sans égale, s’offrent à la fois à mon imagination, et par ma félicité passée ne me font que trop bien juger de mon infortune présente. Les biens que l’on a possédés et que l’on ne possède plus, deviennent des maux pour l’âme qui s’en voit privée, et comme elle est ingénieuse à se tourmenter elle-même, c’est sur le nombre de ses plaisirs qu’elle règle celui de ses douleurs, et par la satisfaction qu’elle a eue qu’elle mesure la peine qu’elle a. Elle rappelle en sa mémoire tous les heureux moments qu’elle a passés, elle retrace en son souvenir toutes les images que le temps en avait à demi effacées, il ne lui échappe rien, de tout ce qui lui plaisait autrefois, ni de tout ce qui l’afflige maintenant ; la moindre action s’offre encore devant ses yeux, la moindre parole se fait encore entendre à son cœur, et par un prodige d’amour, autant inconcevable que cruel, les mêmes choses qui faisaient tout son bonheur font après tout son supplice. Voilà Barcé, l’heureux état où je me suis vue, et voilà Barcé le malheureux état où je me vois.

Mais, hélas, ces sentiments ordinaires ne sont pas les seuls que me donne un désastre si particulier ! Mon effroyable aventure a des circonstances qui me la rendent bien plus insupportable, et qui viennent bien mieux à bout de toute ma patience et de toute ma raison. Toutes les autres douleurs ont quelque chose qui les contrôle, ou qui les doit consoler : la mienne seule est privée de cette assistance générale, et pour elle il n’est point d’autres remèdes que les poignards, les poisons et les précipices. En effet, si la mort m’avait ôté mon Sychée après une longue vie, et qu’il eût approché des bornes que les Dieux ont prescrites à celle de tous les hommes, je dirais pour m’affliger moins, c’est un ordre général, établi en la Nature, c’est une nécessité absolue de laquelle personne ne s’est exempté, de laquelle personne ne s’exempte, et de laquelle personne ne s’exemptera jamais. Les bergers meurent, les Rois meurent, et tout finit en l’univers : ainsi ne nous plaignons point d’une chose que tous les siècles ont vue et que tous les siècles verront, puisque qui dit naître dit mourir, et que l’un n’est pas moins naturel, ni moins ordinaire que l’autre.
Que si même une infirmité aussi courte que violente, m’aurait ravi mon époux dans un âge moins avancé, et dans un âge où l’on doit plus espérer que craindre, et plus attendre de joie que redouter d’affliction, j’aurais au moins eu le triste plaisir de lui rendre les derniers devoirs d’une amitié véritable, de l’assister dans ses maux, de le consoler dans les souffrances, de partager ses douleurs, pour les lui rendre moins rudes, de mêler mes larmes à ses soupirs, de lui dire les derniers adieux et de recevoir les siens.
Que si cette noble maladie des grandes âmes, je veux dire l’ambition, l’avait engagé dans le périlleux dessein de conquêter des provinces, et d’assujettir des Rois, et que dans cette haute entreprise il eût donné des batailles, et fût mort en les donnant, à la tête de son armée : la gloire d’une si belle mort me consolerait de la perte de sa vie, et les trophées que l’on verrait sur son tombeau, le rendant aussi magnifique que son Trône, rendraient en quelque façon ma douleur plus supportable, et mon désespoir plus retenu. Je le verrais non seulement revivre, par ces glorieuses marques de son courage et de son pouvoir, mais je le verrais immortel en la mémoire de tous les hommes, aussi bien qu’il l’est dans mon cœur, et je verrais après sa fin, son illustre renommée en état de ne plus finir jamais.
Que si la fureur de la mer avait brisé contre des rochers une galère qui l’aurait porté, qu’elle l’eût enseveli dans ses ondes, et fait périr dans un naufrage, je dirais pour adoucir l’aigreur de mes sentiments, et pour calmer la violence de mes plaintes, qui sont ceux qui ne connaissent point l’inconstance de ce barbare élément ? qui sont ceux qui peuvent ignorer les effroyables effets de ses tempêtes ? qui sont ceux qui n’ont point entendu parler de l’infidélité des vents et des flots ? qui sont ceux qui s’embarquent sans songer qu’en sortant du port ils peuvent entrer dans la sépulture ? et qui sont ceux enfin qui voient embarquer leurs amis et qui leur disent les derniers adieux sur le rivage, sans songer avec autant de crainte que d’espoir que ces adieux seront peut-être éternels ?
Que si par la fureur égale d’un élément tout contraire, il avait péri dans le feu, au lieu de périr dans l’eau, qu’il eût été accablé sous les déplorables ruines de quelque ville embrasée, ou qu’un coup de foudre tombant du ciel, par un effet aussi étrange que subit, l’eût réduit en cendre, malgré les fameux lauriers dont il était couronné, l’exemple de Troie dont nous venons d’entendre parler, m’aurait fait plus aisément souffrir cette première infortune ; et la crainte des Dieux qui auraient causé la seconde m’aurait empêché d’en mourir, et m’aurait appris qu’il faut vouloir tout ce qu’ils veulent, et se résoudre à ce qui leur plaît.
Que si quelque lâche ennemi, dont la trahison serait aussi détestable et aussi noire que l’enfer qui l’aurait causée, avait attenté sur sa vie, l’avait fait tomber dans le piège que sa malice lui aurait tendu, et par une cruauté de tigre l’avait déchiré, l’avait mis en pièces et l’avait fait nager dans son sang, pourvu que ce monstre ne fût pas du mien si j’étais sans bonheur, je ne serais pas sans consolation, et la funeste mort de mon Sychée ne serait pas sans vengeance.
Quand ce traître aurait autant de soldats qu’il aurait de crimes, quand j’aurais autant de faiblesse qu’il aurait de force, quand il descendrait dans les Enfers, ou qu’il pourrait s’aller cacher dans les Cieux, quand il mettrait tout l’espace de l’univers entre son cœur et mon bras, j’irais – les Dieux m’en sont témoins – le sacrifier à ma haine, et l’immoler à l’ombre offensée de mon époux massacré. J’irais mêler son sang dans le mien, j’irais lui arracher ce lâche cœur qui aurait conçu une si lâche perfidie, j’irais lui faire sentir ce que peut la vertu désespérée, et j’irais enfin signaler ma juste colère et mon juste ressentiment. Rien ne m’en pourrait empêcher, rien ne pourrait retenir ma main et rien ne le pourrait garantir d’un supplice si légitime. Non pas tous les hommes ensemble, non pas tous les Démons avec les hommes et non pas même tous les Dieux avec les Démons : tant je le poursuivrais opiniâtrement, tant mon amour et ma douleur joindraient de force à mon courage, et tant j’aurais d’ennui de me venger, de venger Sychée et de punir son assassin.
Mais hélas, son assassin est mon frère ! Et c’est ce qui rompt tous mes desseins, et c’est ce qui le sauve de ma fureur, et c’est ce qui m’empêche de le punir, et c’est ce qui m’empêche de vous croire, et c’est ce qui m’apprend qu’on ne doit point faillir par exemple.

Oui, la Nature l’avait fait naître mon frère avant que l’amour eût rendu Sychée mon époux ; oui, j’étais obligée de l’aimer avant que de savoir seulement si mon époux était aimable ; oui, je suis encore obligée, sinon de ne le haïr point, car cela n’est pas possible, au moins de ne contribuer rien à sa perte, et de n’imiter pas sa cruauté. Il a oublié que j’étais sa sœur et que Sychée était mon mari, mais comme cet oubli est un crime, je ne dois pas oublier qu’il est mon frère et que mon père était le sien, de peur d’être criminelle comme lui. Le sang de Sychée crie vengeance, mais qu’il la demande aux Dieux, qui se la sont réservée, et non pas à moi qui ne saurais répandre le mien. Je serais indigne du jour si la perte de mon Sychée ne me donnait une affliction inconsolable, mais je serais indigne de l’amour de Sychée si je pouvais tremper mes mains dans le sang de Pygmalion.
Toutes les choses du monde ont des bornes légitimes, qu’on ne saurait passer sans injustice ; et la Nature a des privilèges qu’on ne saurait violer sans impiété. Rien ne peut excuser un crime que l’on commet volontairement, et rien ne peut jamais dispenser une personne raisonnable de ces saints devoirs, qui comme les liens indissolubles l’attachèrent en naissant. Plus la faute de Pygmalion me paraît horrible, plus je dois apporter de soin à m’empêcher d’en commettre une semblable ; et si je l’ose dire une plus grande, puisque enfin il est mon frère et que Sychée n’était pas le sien. Plus j’ai de colère en cette occasion, moins je la dois croire, de peur de tomber dans le même abîme où ce malheureux est tombé ; et plus j’ai de moyens de contenter cette passion, moins je la dois satisfaire, de crainte que la colère des Dieux ne veuille punir la mienne, et que leur clémence n’approuve ma rigueur. Car à dire les choses comme elles sont, toutes les passions déréglées sont également criminelles, quand les effets qu’elles produisent sont également mauvais ; si je suivais le conseil violent que vous me donnez, le barbare Pygmalion n’aurait rien fait par avarice, que Didon ne fît par fureur ; et qu’importe si c’est la loi de l’or ou du sang qui fait commettre ce crime, puisque ce crime est commis ? Ce sont deux chemins dangereux qui, quoique différents, vont au même lieu, et qui conduisent les pas de ceux qui s’égarent en les suivant dans les mêmes précipices. L’avarice est le crime d’une âme lâche, et le fratricide est le crime d’une âme enragée. L’avarice trouve son excuse en l’utilité qui la suit, et le fratricide n’en saurait jamais trouver. L’avarice a mille exemples qui l’autorisent ou qui semblent l’autoriser, et le fratricide à peine en peut trouver un dans la suite de tous les siècles, tant il est vrai que les monstres sont plus rares que les méchants.

Je sais bien que, dans une aventure pareille à la mienne, tout est permis au ressentiment pourvu qu’il soit prompt, ou du moins que la surprise que les sens font à la raison en ces funestes rencontres, trouve de la pitié dans l’âme des juges les moins indulgents. Oui, l’on peut faire armes de tout en ces occasions, l’on peut repousser la force par la violence, et l’on n’est pas obligé de sauver celui qui tâche à nous perdre. Mais lorsqu’un espace considérable a séparé l’outrage de la vengeance, qu’un temps assez long a dû calmer le tumulte qu’excite le premier mouvement dans un esprit offensé, et que l’ennemi que nous poursuivons ne peut se tourner vers nous sans nous faire voir sur son visage que nous poursuivons un frère : il faut que la raison nous retienne le bras, quoiqu’il soit déjà levé, il faut que la Nature nous fasse tomber le poignard de la main, quoique nous soyons en état de lui percer le cœur, et il faut même qu’une tendresse légitime nous fasse verser des larmes, au lieu de verser du sang.

Vous savez ma mère - hélas pourrai-je me souvenir de ce que je vais dire, et ne mourir pas ! – vous savez - dis-je – que lorsque mon barbare frère attaqua mon aimable époux - je n’oublie rien de tout ce qui pouvait sauver le dernier, et de tout ce qui pouvait perdre l’autre - je m’exposai hardiment à la fureur de ce sanguinaire : je lui voulus arracher les armes, je lui voulus arracher les yeux, je lui lançai tout le feu du sacrifice, et je me jetai moi-même au devant du coup mortel pour le recevoir, et pour en garantir mon cher mari, qui le reçut malgré tous mes soins, et malgré tous mes efforts inutiles. Ce fut là - vous ne l’ignorez pas – que je tâchai d’achever ce que je ne veux, et ce que je ne dois pas faire maintenant ; ce fut là que parus fidèle épouse de Sychée, comme ici je parais sœur de Pygmalion ; ce fut là que je fis ce que je devais, comme ici je m’empêche de faire ce que je ne dois pas ; ce fut là que je suivis les premiers mouvements de ma douleur, comme ici je suis les derniers conseils de la Raison ; et, bref, ce fut là que j’écoutai l’Amour, et ici que j’écoute la Nature. Le premier parce qu’il aurait fallu être sans âme pour être sans ressentiment, et le second parce qu’il faudrait être sans vertu, et sans la crainte des Dieux, pour suivre ce ressentiment, et pour ne se souvenir pas qu’on ne doit point faillir par exemple.
Ce n’est pas, ma chère Barcé, que je condamne absolument en vous ce que je n’approuve point en moi : je sais que celui que nous regrettons vous tenait quasi lieu de fils, et que si vous l’aimiez comme tel il vous honorerait comme sa mère. Je sais que vous lui aviez donné le premier lait, je sais que vous aviez formé ses premières inclinations, et que vous l’aviez conduit – s’il faut ainsi dire – depuis son berceau jusqu’au pied des autels des Dieux, dont il était sacrificateur. De sorte que je ne m’étonne pas que la perte d’une personne si chère, et qui vous la devait tant être, vous porte aujourd’hui à des résolutions violentes, contre celui qui fut son meurtrier.
Mais hélas, Barcé, vous ne songez pas en m’y voulant porter comme vous que vous aviez bien élevé Sychée, mais que Pygmalion n’est pas votre frère ! Vous faites peut-être ce que vous devez, en me conseillant ainsi, mais je ne ferais pas ce que je devrais si je suivais votre conseil. Une nourrice et une sœur n’ont pas les mêmes pensées, et l’austère vertu dont je fais profession ne me permet pas d’écouter tout ce qui me pourrait plaire - si toutefois quelque chose me pouvait plaire qui s’éloignait de cette vertu.

Ah, non, non, il n’est ni juste ni possible que Barcé et Didon aient les mêmes sentiments : leurs naissances sont inégales, leur éducation l’a été de même, et il faut quasi nécessairement que leurs inclinations le soient aussi. Cessez donc, ma bonne mère, de murmurer de ma patience, d’accuser d’insensibilité un cœur qui n’est que trop sensible pour son repos, et comme je ne blâme point ce que l’amitié vous fait dire, ne condamnez pas s’il vous plaît, ce que l’amitié me fait faire, et ce que vous feriez aussi bien que moi si le Ciel et votre malheur vous avaient mise à ma place et que je fusse à la vôtre.
Ah non, Barcé, l’Ombre même de mon Sychée n’approuverait jamais ce que vous me conseillez : quoique Pygmalion soit digne de châtiment, elle aurait horreur de le voir punir par ma main et cette Ombre aussi raisonnable que généreuse, après une action si dénaturée, me regarderait plutôt comme une Furie, que comme sa fidèle compagne. Oui, elle aimera mieux sans doute voir mes yeux baignés de larmes, que ma main teinte de sang, et fera plus de cas d’une douleur innocente, que d’une vengeance coupable ; elle aimera mieux que Pygmalion ne soit pas puni quoique criminel, que si Didon devenait criminelle en le punissant ; elle aimera mieux que toute la Terre parle de mon affliction, que si toute la Terre parlait de mon fratricide ; et elle aimera mieux indubitablement que mon Ombre entre toute pure dans le tombeau, comme la sienne y est entrée, que de la voir toute noircie, après cette barbare action, errer éternellement à l’entour de ce tombeau, pleine de honte, de repentir et de tristesse, sans oser ni pouvoir prendre part comme elle au repos de la sépulture.

Ô toi chère Ombre de mon cher époux, si des lieux où l’équité du Ciel et ton innocence t’ont mise, tu peux voir ce que l’on fait ici parmi les hommes : si tu peux – dis-je –apercevoir encore les sentiments d’un cœur qui ne t’a jamais déguisé aucun des siens, pendant l’illustre cours de ta glorieuse vie, jette un de tes regards immortels sur ce cœur affligé qui t’en conjure, porte ces rayons lumineux et perçants jusque dans les secrets les plus cachés de mon âme désespérée, et vois si elle n’a pas encore pour toi toute l’estime, toute la tendresse et toute la passion qu’elle doit avoir. Considère tous ses soupirs, examine toutes ses paroles, pénètre même toutes ses pensées, et remarque si ses pensées, si ses paroles et si ses soupirs n’ont pas toujours pour unique objet l’amour de Sychée et le regret de sa perte.
Observe, observe, je t’en conjure encore une fois, tous les mouvements de ma douleur et de mon esprit et si tu n’en es pleinement satisfaite, je suis prête à te satisfaire. Ma main, qui veut épargner le sang de ton assassin, n’épargnera pas celui de Didon, si Didon se trouve coupable, et si la pitié que j’ai pour un criminel me rend criminelle moi-même, je te proteste que je n’en aurai point pour moi, après en avoir eu pour lui et que j’exécuterai en ma personne ce que l’on me conseille d’exécuter en la sienne.

Mais cependant, me direz-vous, Sychée était votre mari, mais vous répondrai-je, Barcé, Pygmalion est mon frère. Mais il a répandu le sang de votre époux, mais je répandrais mon propre sang en celui de ce barbare. Mais il a outragé votre amour, mais j’outragerais la Nature. Mais Pygmalion est un méchant, mais je serais une abominable. Mais il a failli le premier, mais on ne doit point faillir par exemple. Mais aucun ne saurait votre crime, mais ne le saurais-je pas moi-même ? Mais personne ne le verrait, mais les Dieux ne le verraient-ils pas ? Mais vous demeurerez sans vengeance, mais je demeurerais sans gloire. Mais si vous ne perdez Pygmalion, il vous perdra : et bien, qu’il me perde, l’injuste et le sanguinaire qu’il est, et qu’il achève de me tuer, après avoir commencé de m’ôter la vie, en l’ôtant à mon Sychée. Ce second crime sera peut-être plus grand que le premier, mais j’en serai bien moins affligée. Je me plaindrai toujours de l’un et je lui rendrai grâce de l’autre. En m’ôtant mon époux, il m’a ravi tout ce que j’aimais, en me privant du jour, il m’ôtera ce que je déteste. Oui, la clarté du jour m’est odieuse, parce qu’elle ne me fait plus voir mon mari et qu’elle me fait voir ce perfide. Tout ce qui me plaisait m’est insupportable, tout ce qui me demeure ne m’est plus rien, tout ce que les autres fuient est ce que je cherche, et la mort qui est l’objet de la crainte de tout le monde, est maintenant l’unique objet de mes désirs. Il n’y a plus aucune chose en la Nature qui touche mes inclinations, il n’y a plus rien en tout l’univers qui les puisse jamais toucher ; et quand, par un désordre général, cette grande et merveilleuse machine serait renversée, si le tombeau de mon époux demeurait débout, je n’aurais rien perdu dans une perte si universelle, et en conservant ces chères cendres, j’aurais conservé tous mes trésors.

Cependant Barcé - je vous l’avoue – quelque grand que soit ce détachement, il y a encore deux choses qui ne peuvent m’être indifférentes, et que je ne saurais jamais oublier. C’est l’innocence et la gloire, c’est ma vertu et c’est ma réputation. Je les aimais avant que d’avoir aimé Sychée ; je les aimais tant que Sychée a vécu ; je les aime après que Sychée est mort ; et je les aimerai tant que je meure moi-même. Elles sont – s’il faut ainsi dire – des parties essentielles de mon âme, qui ne peuvent m’abandonner qu’avec elle, et qui ne peuvent finir qu’avec moi. La fortune peut tout m’ôter, puisqu’elle m’a ôté Sychée, mais j’en excepte toujours l’innocence et la gloire, qui ne relève point de son pouvoir. Pygmalion peut m’ôter la vie, puisqu’il m’a déjà ôté ce que j’estimais plus qu’elle, mais j’espère qu’il ne m’ôtera point cette innocence et cette gloire, qui ne dépendent pas de sa cruauté.

Vous pouvez redoubler mes peines, par vos injustes reproches ; vous pouvez tenter ma vertu par vos injustes conseils, mais si les Dieux ne m’abandonnent aux mauvais conseils de votre colère et de mon désespoir, cette innocence et cette gloire triompheront des uns et des autres, et loin de faillir par exemple, le crime me fera tant d’horreur en autrui que je n’en commettrai jamais. Plus je les verrai horribles en la personne du barbare Pygmalion, plus je tâcherai de le bannir de la mienne ; plus je serai sollicitée de me venger, plus je m’éloignerai d’une vengeance si criminelle, et plus le sang de Sychée mon époux me donnera de fureur, plus le sang de Pygmalion mon frère me donnera de respect, quelque méchant qu’il puisse être. J’ai été fidèle au premier, je ne serai point cruelle au second ; j’ai tâché de conserver l’un, je ne saurais me résoudre à perdre l’autre ; j’ai blâmé la perfidie de cet inhumain, je ne saurais approuver la trahison en moi, et bref, je ne saurais cesser d’être Didon, c’est-à-dire, sans vanité, je ne saurais cesser d’être vertueuse, je ne saurais cesser d’être pitoyable, je ne saurais imiter mon frère, je ne saurais oublier que je suis sa sœur, je ne saurais suivre vos avis et je ne saurais faillir par exemple.

Cessez donc ma mère, cessez de tenter une vertu qu’un si juste ressentiment n’a point ébranlée ; et ne trouvez pas mauvais que j’écoute plutôt que vous la Raison et la Nature. Ce n’est pas que je me fie assez à l’une ni à l’autre, pour croire qu’avec leur assistance je puisse toujours vaincre ce ressentiment, si je voyais toujours la cause de mes infortunes ; non, je sais la force de ma douleur et la faiblesse d’une âme offensée : je saurais toujours ce que je dois, mais je ne ferais pas peut-être toujours ce que je devrais. Ainsi pour ne nous rendre pas criminelles en pensant punir un crime, ôtons-nous les occasions de pécher qui pourraient enfin nous séduire. Fuyons, c’est tout ce que je puis en cette rencontre : témoignons par cette fuite, ne le pouvant autrement, que le crime nous fait horreur, puisque nous craignons de le commettre, et que nous nous en ôtons les moyens. Mais en fuyant de cette sorte, portons notre innocence et notre gloire jusqu’au plus haut point où elles puissent monter, et souhaitons, en partant, non pas de tuer nous-mêmes le barbare Pygmalion, mais que personne ne le tue. Non pas qu’il succombe sous notre fureur, mais qu’il évite celle des Dieux. Non pas qu’il répande son sang dans son crime, mais qu’il répande des larmes dans son repentir. Non pas que je puisse oublier qu’il est mon frère, mais qu’il se puisse souvenir que j’étais sa sœur. Et non pas enfin que ce cruel meure comme il a fait mourir Sychée, et comme il me va faire mourir, mais qu’il vive et qu’il se repente, s’il est capable de ce sentiment, après avoir perdu la raison.
Voilà Barcé, tout ce que vous peut dire une personne qui ne s’éloigne jamais de la vertu, qui ne quitte jamais l’innocence, qui n’aspire jamais qu’à la gloire, et qui ne se laisse jamais persuader qu’on puisse faillir par exemple.


EFFET DE CETTE HARANGUE

Le Lecteur peut juger que Barcé ne résista point a des raisons si puissantes, puisque Didon ne fit point mourir son frère, puisqu’elle s’enfuit de son Pays, si nous en voulons croire Virgile, puisqu’elle fut en Afrique bâtir les murs de Carthage, et puisque Barcé même l’accompagna dans sa fuite. Quoiqu’il en soit, je ne serais pas peu glorieux, si cette belle Phénicienne persuadait le Lecteur, en persuadant la nourrice de son mari, et si son éloquence barbare était soufferte de l’Europe civilisée.

© 2005 publifarum, realizzazione: Simone Torsani