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Briséis à Achille

Douzième harangue

ARGUMENT


Achille étant devenu amoureux de Polyxène aux funérailles d’Hector, voulut pour faciliter l’heureux succès de ses amours, faire la paix entre les Troyens et les Grecs : et pour revoir sa nouvelle maîtresse sur un si beau prétexte, il fut même dans Troie pendant que la trêve durait. Une chose si extraordinaire fit murmurer tout le monde dans le camp, et le rendit suspect à toute l’armée : mais entre les autres, Briséis, Princesse captive qu’Achille avait beaucoup aimée avant cette infidélité, en reçut une affliction sans égal. De sorte que par son intérêt, et par celui qu’elle était obligée de prendre à la gloire de ce prince, elle eut enfin la hardiesse de lui représenter le tort qu’il lui voulait faire, et celui qu’il se faisait à soi-même. Or comme il avait l’humeur violente, et l’esprit aisé à émouvoir, cette sage remontrance ne fit qu’irriter sa colère, de façon qu’il traita Briséis d’esclave et lui parla d’un ton de maître, c’est-à-dire fort impérieux. Cette injuste procédure mit cette fille au désespoir ; et comme le désespoir fait armes de tout, et que de l’extrême timidité l’on va quelquefois jusqu’à l’audace, elle entreprit de lui soutenir qu’ON PEUT ÊTRE ESCLAVE ET MAÎTRESSE.


Ô volage autant que brave,
Vois les maux qu’elle a soufferts !
Brise ta chaîne, ou ses fers ;
Sois libre ou sois son esclave.


Briséis à Achille

Oui, oui, cruel Achille, je vois mes fers, et je sens bien que je suis esclave ; quand je n’aurais jamais vu les uns, et que j’aurais toujours ignoré l’autre, le traitement que je reçois aujourd’hui ne m’apprendrait que trop quelle est ma condition, et quel est aussi le malheur qui l’accompagne, et la honte qui la suit. Vous êtes sans doute mon maître, vos actions et vos paroles me le témoignent assez ; et passant même de bien loin, au delà des justes bornes de la puissance légitime, de mon maître vous devenez mon tyran, et vous me faites souffrir un supplice indigne de vous et de moi. Mais quelque orgueil que vous ayez, et quelque humilité que vous désiriez que j’aie, je ne saurais oublier en portant vos fers que je devais porter une couronne ; que je ne suis pas née ce que vous voulez que je meure ; que ma main était destinée au sceptre et non pas aux chaînes, et qu’en m’ôtant le trône vous ne m’avez pas ôté le cœur. Comme on tient les royaumes et les empires de la fortune, et qu’elle est avare et capricieuse, elle peut ôter ce qu’elle a donné ; mais comme on ne tient la générosité que de la nature, et qu’elle est trop sage pour changer d’avis, et trop libérale pour reprendre jamais ses dons, on la conserve jusqu’au tombeau ; on la fait voir libre au milieu de la servitude ; et on la fait enfin triompher des tyrans, comme de la tyrannie. N’attendez donc pas que je continue à me plaindre lâchement de votre infidélité, que je verse des larmes honteuses, et que je les verse inutilement ; que je donne la satisfaction à ma rivale de voir ma honte au jour de sa gloire et ma douleur parmi ses plaisirs, et bref, que j’ajoute moi-même à mes disgrâces celle de ne les savoir pas souffrir.

Non, Achille, non, je ne me plaindrai plus de votre inconstance, je ne vous appellerai plus ingrat, je ne vous nommerai plus volage, et ne vous ferai plus des reproches que vous n’écouteriez pas, ou que vous écouteriez en faveur. Continuez de me trahir si bon vous semble, passez du camp des Grecs parmi les Troyens, de nos tranchées dessus leurs remparts, et si ce n’est encore assez, adorez vos ennemis. Baisez - dis-je - la main de Polyxène si elle est assez lâche pour endurer que celle du meurtrier d’Hector son frère ose approcher de la sienne, et n’oubliez rien de tout ce qui la peut satisfaire, de tout ce qui me peut causer de l’affliction, et de tout ce qui vous peut déshonorer. J’y consens, Achille, j’y consens ; si c’est par force ou volontairement, il n’importe, pourvu que vous soyez content ; pourvu que vous paraissiez mon maître ; pourvu que je paraisse votre esclave, et que je souffre votre légèreté sans en murmurer.
Mais n’attendez pas que j’endure que de l’inconstance vous alliez jusqu’à l’orgueil, et l’orgueil au mépris : que vous me reprochiez des fers, que votre seule cruauté me fait porter ; et que vous me traitiez indignement, parce que je ne suis pas libre, parce que vous n’êtes pas généreux, et parce que je suis infortunée. Non, je vous le dis encore une fois, et je vous le dirai plus de mille ; je ne saurais avoir cette bassesse, et quand votre inhumanité devrait me condamner au supplice, j’aimerais encore mieux le souffrir que le mériter. Quoi, Achille ! ne vous souvient-il plus déjà que je vous ai vu baiser mes fers par respect, et n’oser baiser la main qui les portait ? que je vous ai vu faire gloire d’obéir à celle que vous pouviez commander ? que je vous ai vu traiter de reine celle que vous traitez d’esclave ? et pour dire tout en peu de paroles, que je vous ai vu captif de votre propre captive ? d’où vient donc un changement si étrange ? étais-je plus libre que je ne suis, ou suis-je plus esclave que je n’étais ? étiez-vous moins souverain que vous n’êtes maintenant, ou êtes-vous plus absolu que vous ne l’étiez alors ? avons-nous changé de condition l’un et l’autre, ou si j’ai changé de visage ? étiez-vous aveugle, barbare Achille, ou si vous l’êtes devenu ? manquiez-vous de jugement, au temps où vous m’avez adorée, ou si vous en manquez aujourd’hui, que vous ne m’adorez plus ? en un mot, étiez-vous idolâtre en ce temps-là, ou si vous êtes impie en celui-ci ?

Ah, non, non, nulle de toutes ces choses n‘est advenue : je suis toujours ce que j’étais, vous êtes toujours ce que vous étiez, au moins quant à la fortune . Et s’il n’était non plus arrivé de changement en votre cœur qu’en mon visage et qu’en votre condition, je verrais encore à mes pieds celui qui ne souffrirait qu’à peine que je me jetasse aux siens ; j’entendrais encore prier celui qui me dit des injures ; je recevrais encore des soumissions de celui dont je reçois des outrages ; je verrais encore son humilité et ne verrais point son orgueil ; et bref, j’aurais encore en vous un amant respectueux et non pas un tyran superbe.
Vous croyez donc - à ce que je puis comprendre, par l’impitoyable et fière réponse que vous m’avez faite - vous croyez, dis-je, que le commandement et la servitude sont des choses incompatibles en amour, comme elles le sont à la guerre ; qu’on ne saurait donner des lois, et en recevoir ; et qu’on ne saurait servir et régner. Mais que vous êtes abusé, si vous avez cette croyance ! et que vous connaissez peu la puissance de l’amour, si vous la faites relever de celle de la fortune ! Quand ceux de qui je tiens la vie n’auraient jamais porté que des houlettes, ni vu de sceptres qu’en la main d’autrui ; quand je serais née dans une cabane, et non pas dans un palais ; disons plus, quand je serais née avec ces chaînes, dans lesquelles vous me voulez faire mourir ; quand je serais non seulement esclave, mais fille d’un père qui l’aurait été ; et au contraire, quand votre empire serait aussi grand que toute la terre ; quand la province de Phitie serait maîtresse de tout l’univers ; et que Pelée, ou Achille même, commanderait à tous les hommes, comme il commande aux Mirmidons ; cela n’empêcherait pas que Briséis ne fût souveraine, si Briséis était aimée ; et qu’Achille ne lui obéit, si Achille savait aimer. C’est une des marques les plus illustres de la puissance de l’amour, que celle d’abaisser des trônes, ou d’y élever des bergères, de faire voir la couronne sur un beau front, qui n’avait jamais porté que des guirlandes ; en un mot, de faire voir des esclaves reines, comme des rois enchaînés. Lorsque deux aimables personnes sont véritablement touchées de cette noble passion, comme elles n’ont rien ni l’un ni l’autre qui ne leur devienne commun, elles font un échange glorieux des marques du malheur de l’une et de la grandeur de l’autre, afin de n’avoir rien de séparé, ni rien qui les rende différentes. L’amant prend les fers de sa maîtresse, la maîtresse prend le sceptre de son amant ; celui qui commandait obéit, celle qui obéissait commande ; et comme l’obéissance est volontaire, le commandement n’est point rigoureux. Il tremble cependant, ce vainqueur qui faisait trembler des provinces ; il observe les moindres regards de cette reine élective ; il est complaisant, il est humble, il est même respectueux ; il craint de la fâcher, il cherche à lui plaire ; et comme il aime, il ne veut aussi qu’en être aimé. Il préfère la moindre faveur à l’or de son sceptre, et aux perles de sa couronne ; il se croit riche quand il donne tout ; et bref, il croit que c’est régner que servir ainsi.

Voilà, orgueilleux et fier Achille, voilà, de quelle façon on voit vivre les véritables amants, et les véritables généreux. Jamais aucun reproche ne leur échappe, jamais aucune aigreur ne se mêle à leur discours : au contraire, la moindre injure leur semblerait un blasphème, et la moindre insolence un sacrilège indigne de pardon et digne d’un grand supplice. Que si quelque autre avait l’audace d’oser fâcher leur maîtresse, bien loin de la fâcher eux-mêmes, une passion en exciterait une autre ; l’amour les porterait à la haine, la haine à la fureur et la fureur à la vengeance. Ils seraient prodigues de leur sang, comme ils l’auraient été de leurs richesses ; ils s’exposeraient pour sa gloire, et croiraient s’exposer pour la leur ; et quand ils perdraient le sceptre et la vie pour la défendre, ils croiraient encore gagner en perdant, et n’avoir fait que ce qu’ils devaient ; tant il est vrai que l’amour égale les personnes différentes et confond leurs intérêts. En effet, comme l’amour des sages ne doit jamais être un amour aveugle, et qu’ils doivent toujours aimer par connaissance, comme par inclination ; que la beauté de la vertu leur doit autant plaire que celle d’un visage aimable ; que les perfections de l’esprit les charment autant que les perfections du corps ; et que leur cœur est plus touché par les qualités de l’âme que par les dons de la fortune : pourquoi faut-il qu’après avoir aimé ce qu’ils ont jugé digne de l’être ils veuillent ne l’aimer plus ? pourquoi faut-il qu’on les voie changer, puisque la vertu ne change point ? et pourquoi faut-il qu’ils perdent jusqu’au respect puisque même cette beauté qui les rendait respectueux n’a rien perdu de son éclat ? Croyez-moi, Achille, soit que la vertu règne ou obéisse, soit qu’elle soit sur le trône ou dans les fers, et soit même qu’elle soit née dans la pourpre ou sous les lambeaux, elle est toujours également aimable, et toujours également digne de respect et de vénération. Il n’y a que le peuple grossier et stupide qui juge des choses par l’éclat qui les environne et qui l’éblouit ; et qui fasse la différence des personnes par la différence des conditions. Tous ces ornements empruntés n’ont rien d’essentiel ni de solide : et si l’on n’est estimable que par l’or et par les diamants des couronnes, il ne faut estimer que les orfèvres et les lapidaires qui les font briller ; ou tout au plus, que la terre qui les produit.

Ah, non, non, toutes ces choses que le vulgaire appelle précieuses, le sont trop peu pour être l’objet d’un esprit grand et raisonnable ; et tout ce qui vient de la fortune a trop peu de prix pour n’en estimer moins la vertu quand elle n’en est plus parée, et pour empêcher avec injustice qu’on ne puisse être esclave et maîtresse.
Mais supposons - quoique faussement et sans raison - qu’il faille que la naissance soit illustre, pour pouvoir prétendre à la gloire de retenir un illustre prisonnier, qui se l’est rendu de sa prisonnière ; qu’il faille - dis-je - que les fers de cette heureuse esclave aient été forgés du même or dont était le sceptre que son père portait autrefois ; où trouvez-vous par là que Briséis soit indigne de l’amour d’Achille, et digne de s’en voir méprisée ? Vous êtes fils d’un roi, je l’avoue ; mais le mien ne l’était-il pas ? Il y a des couronnes dans votre maison, je le confesse ; mais n’y en a-t-il pas eu dans la mienne ? Vous devez monter au trône, je ne le puis nier ; mais ne m’en avez-vous pas fait descendre ? Vous nous avez vaincus, j’en suis d’accord ; mais ne pouvions-nous pas vous vaincre ? Je suis votre esclave, il est certain ; mais ne pouviez vous pas être le nôtre ? Je porte vos fers, chacun le voit ; mais ne pouviez-vous pas porter nos chaînes ? Vous me pouvez maltraiter, je n’en doute point ; mais ne serez-vous pas un barbare si vous le faites ? Vous pouvez m’abandonner, il est vrai ; mais ne serez-vous pas un perfide si vous m’abandonnez ? Vous pouvez aimer Polyxène, je le vois trop ; mais ne serez-vous pas sans raison, si vous aimez vos ennemis ? Vous pouvez aller dans Troie, je le concède ; mais ne serez-vous pas insensé de vous fier aux Troyens ? Vous pouvez même trahir les Grecs, qui ne le sait ; mais ne serez-vous pas un lâche de les trahir ?

Ah, je vois bien, cruel Achille, que ce dernier reproche vous est plus insupportable que tous les autres ; que vous avez beaucoup de peine à le souffrir ; et que ce n’est pas sans difficulté que vous retenez en quelque façon la fureur qui vous est si naturelle. Il n’importe toutefois, il n’importe ; et quand vous la devriez faire éclater sur ma tête, la part que je prends encore malgré moi à tout ce qui vous regarde, m’oblige à ne point vous celer ce que les autres n’osent vous dire.
Apprenez donc - si vous êtes assez aveugle pour ne l’apercevoir pas - que tout le camp murmure contre vous ; qu’Agamemnon que vous avez offensé se sert de cette conjoncture pour se venger, et pour vous décrier parmi les Grecs ; qu’Ulysse ne fait plus agir son éloquence que sur ce sujet, et que la facilité qu’il a de parler, et de parler bien, vous est une dangereuse ennemie ; que le sage Nestor vous blâme tout haut, lui qui, en toute autre occasion, a toujours témoigné tant de retenue ; qu’Ajax même qui n’est pas peu de vos amis est réduit à la fâcheuse nécessité ou de ne pouvoir rien dire pour vous défendre, ou de quereller à faute de meilleures raisons ceux qui condamnent votre procédure ; que Thersite par une raillerie piquante s’attaque à votre réputation, et fait rire tout le monde à vos dépens ; et bref, qu’Idoménée, Diomède, et tous les autres princes grecs sont résolus de n’endurer pas une chose si peu raisonnable.
Chacun vous observe soigneusement ; chacun remarque toutes vos paroles ; chacun considère toutes vos actions ; et vous passez aujourd’hui dans notre camp plutôt pour un espion des Troyens que par un des chefs de notre armée. Je vois bien que vous me voulez répondre, par la colère qui s’allume dans vos yeux ; que vous savez l’art de les faire taire ; que votre main est plus redoutable que leur langue ; et que s’ils savent vous faire un outrage, vous saurez encore beaucoup mieux les punir et vous venger. Mais Achille, il faut donc tailler en pièces toutes nos troupes, combattre tous nos capitaines et faire mourir tous nos soldats, c’est-à-dire, il faut faire ce que les Troyens ne peuvent et n’osent entreprendre ; il faut aller tenir la place d’Hector ; il faut aller vous déshonorer. Peut-être n’avez-vous pas une pensée si criminelle ; peut-être ne voulez-vous seulement que vous retirer dans vos tentes, comme vous fîtes autrefois, afin que par le désavantage que les Grecs auront lorsqu’ils combattront sans vous, ils connaissent et sentent en même temps le tort qu’ils ont de vous fâcher, et n’approuver pas aveuglement tout ce qui vous plaît, et tout ce qui vous peut plaire.

Ô Achille ! Sont-ce là les sentiments d’un héros qui n’a que la gloire pour objet, et qui par mille grandes actions aspire à l’immortalité ? doit-on préférer son intérêt particulier à l’intérêt général, son injuste passion à l‘équité ; et le bien des ennemis au respect de la Patrie ? doit-on se croire plus sage que tous les autres, quand on ne l’est point du tout ? doit-on être juge en sa propre cause ? doit-on écouter ses propres désirs, et n’écouter pas la raison ? et s’il est vrai que l’on ait su bien aimer - ce que je ne saurais croire - doit-on orgueilleusement soutenir qu’on ne peut être esclave et maîtresse ? Certainement, Achille, il y a quelque chose de si étrange en votre procédure, qu’on ne la saurait comprendre : plus on la considère, moins on l’entend et je pense que vous ne l’entendez pas vous-même. Pour moi je vous avoue qu’elle m’est inconcevable, et que je ne puis imaginer par quels bizarres motifs pouvez-vous y porter : car pourquoi quereller outrageusement Agamemnon, lorsqu’il m’arracha d’entre vos mains, si vous ne me trouvez point aimable ? pourquoi vous retirer dans vos pavillons, et y soupirer amèrement, puisque vous n’aimez point la cause de votre retraite ? pourquoi voir défaire nos bataillons, et ne les secourir pas, si l’on ne vous ôte que ce que vous voulez perdre ? pourquoi souffrir qu’Hector rompe les portes de notre camp sans vous y opposer, si cette cause de vos différends vous peut être indifférente ? pourquoi endurer qu’il porte la flamme dans nos vaisseaux sans y courir pour l’éteindre, si celle de l’amour que vous aviez pour moi est éteinte dans votre cœur ? pourquoi exposer la vie de Patrocle, le plus cher de vos amis, et être cause de sa mort, si ma vie ne vous est point chère ? et pourquoi enfin me reprendre des mains d’Agamemnon si je ne vous suis plus agréable ?

Répondez Achille, répondez à ce que je veux savoir ; je vous en supplie avec humilité, si je ne suis qu’esclave seulement ; et je vous le commande, si je suis encore esclave et maîtresse. Ne m’avez-vous reprise auprès de vous, superbe et fier ennemi, pour m’employer à des choses basses et serviles ? avez-vous beaucoup de captives qui portent des fers, dont les pères aient porté des couronnes ? croyez-vous qu’une main destinée au sceptre sache bien s’aider d’une aiguille, et que celle qui est accoutumée à commander puisse s’accoutumer à obéir ? croyez-vous quand vous me traiterez ainsi, que je le puisse voir et vivre ? croyez-vous que je sois sans courage, comme vous êtes sans raison et sans pitié ? croyez-vous que vos chaînes arrêtent l’âme comme le corps, et qu’un coup généreux ne me puisse pas rendre la liberté, et m’affranchir de vos tyrannies ?
Ah, si vous le croyez de cette sorte, que vous connaissez peu vos cruautés, et que vous connaissez mal Briséis ! Que vous savez peu ce qu’est la mort, et que vous savez peu ce que je souffre ? Quand elle se présenterait à mes yeux, avec tout ce funeste et sanglant équipage que la barbarie des tyrans peut lui donner ; quand je la verrais accompagnée de bourreaux, de fouets et de flammes ; quand on inventerait de nouveaux supplices pour vous plaire et pour m’affliger, je préférerais toutes ces choses au misérable état où je me vois ; et me résoudrais plutôt à les souffrir toutes, qu’à souffrir vos outrages et vos mépris . Car enfin l’on peut être esclave et maîtresse, mais l’on ne peut être esclave sans être maîtresse, après la gloire de l’avoir été.
Je pouvais vivre sans cette gloire, mais je ne puis vivre et la perdre ; je pouvais me résoudre à demeurer dans vos fers, mais je ne puis me résoudre à y rentrer ; je pouvais endurer la colère de mon vainqueur, mais je ne saurais endurer le mépris de mon amant ; je pouvais lors me souvenir que j’étais votre esclave, mais je ne puis maintenant oublier que vous avez été le mien . En un mot, vous pouvez être inconstant et barbare, mais je ne puis être insensible, et n’avoir point de ressentiment.

O cruel et déraisonnable Achille ! Ne l’êtes-vous point encore assez pour croire que je serais même trop honorée de servir l’aimable et nouvel objet de votre nouvelle flamme ? n’avez-vous point assez d’aveuglement pour espérer que je serais sa captive, comme vous dites que je suis la vôtre ? n’attendez-vous point de ma complaisance et de mon adresse le soin de lui choisir un habillement qui la pare, le soin de lui ajuster les cheveux, celui d’orner sa coiffure de pierreries et celui de tâcher encore d’ajouter de nouvelles grâces à celles qu’elle reçut en naissant, afin que l’art achève en elle ce que la nature a si glorieusement commencé ? ne voulez-vous point que je vous vante ses attraits, que je vous fasse remarquer l’éclat de ses yeux, l’éclat de son teint et celui de tout son visage, afin d’augmenter votre amour et votre plaisir tout ensemble ? ne voulez-vous point qu’ensuite j’aille entretenir cette belle Phrygienne des rares qualités qui sont en vous ? que je lui vante votre cœur, que je lui parle de votre adresse, et surtout que je lui fasse valoir votre constance que je connais bien, afin d’allumer dans son âme ce beau feu qui brûle la vôtre ? mais ne voulez-vous point pour prouver ce que je lui dois dire de votre valeur, que je la fasse souvenir que vous avez assiégé Troie, que vous avez mille fois battu les Troyens, et que vous avez fait perdre la vie à son frère ? ne voulez-vous point que je lui fasse connaître hautement votre libéralité par l’argent que vous prîtes pour rendre le corps d’Hector, et votre courtoisie par les menaces que vous fîtes à Priam, lorsqu’il vint vous le demander dans vos tentes ? O barbare que vous êtes ! Sont-ce là vos intentions ? Mais ô lâche que je suis moi-même ! N’ai-je point de honte de ce que je fais ? Et ne dois-je pas rougir de ce que, malgré mon dessein et mes premiers discours, ma colère même est une marque de ma passion, ou pour mieux dire de mon erreur ?

Non, non, ne m’écoutez plus, et n’écoutez plus l’amour, qui vous parle comme moi, ni la raison, qui vous parle comme lui : partez, puisque vous voulez partir, et passez du camp des Grecs dans les troupes de Phrygie, où la gloire vous attend, aussi bien que Polyxène. Quittez vos anciens amis et allez embrasser ceux que vous avez combattus et que vous devriez combattre. Oubliez l’intérêt de votre nation, et perdez tout, jusque à l’honneur, pour revoir votre maîtresse. Voyez en riant les larmes de Briséis et vous moquez de sa douleur si toutefois sa douleur ne vous met point en colère ; joignez les chaînes aux armes d’Hector, et portez les unes et les autres aux pieds de cette Troyenne ; et enfin, allez sur le tombeau d’un généreux frère épouser une lâche sœur. Vous le voulez, le destin le veut, et quoique je ne le veuille pas, il y faut bien consentir ; car qui peut résister au destin, et à l’opiniâtreté d’Achille ? Mais souvenez-vous, cruel et aveugle que vous êtes, qu’un Dieu vous a dit par ma voix - oui je vous jure que je sens qu’un Dieu m’inspire ce que je dis - que vous trouverez la haine où vous croyez trouver l’amour ; que vous n’aurez que du regret où vous pensez n’avoir que du plaisir ; que vous serez trahi par les Troyens, comme vous trahissez les Grecs ; qu’ils auront autant de finesse, que vous avez de simplicité ; que si Polyxène vous attend, la Parque vous attend auprès d’elle ; que si vous approchez de Troie, votre heure fatale s’approche ; que le premier jour de ce tragique mariage, sera le dernier de votre vie ; et que votre mort me va bientôt faire mourir. Voilà ce que le Ciel m’inspire ; voilà ce que vous devriez croire ; voilà ce que vous ne croirez pas ; et voilà, insensible et insensé, la cause de votre perte, et la cause de la mienne.
Justes Dieux, il ne m’écoute plus, il s’en va : la force de la destinée l’entraîne ; je ne le reverrai point, il ne me reverra pas ; il me quitte, il va mourir, et je vais mourir moi-même.


EFFET DE CETTE HARANGUE

L’infortunée Briséis n’obtint rien de l’impitoyable Achille, mais sa prédiction ne fut pas fausse. Il fut revoir Polyxène, pour ne revoir plus le jour et chacun sait qu’une des flèches de Pâris l’envoya dans le tombeau, pour n’avoir pas voulu croire cette aimable esclave qui sans doute méritait d’être ensemble esclave et maîtresse.

© 2005 publifarum, realizzazione: Simone Torsani