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ANDROMAQUE À ULYSSE

Onzième harangue


ARGUMENT

Les Grecs étaient enfin prêts de faire voile pour leur retour, lorsque Calchas leur dit que le fils d’Hector demeurait en vie, Troie n’était pas si bien ruinée qu’elle ne pût un jour relever ses remparts détruits et des mêmes tisons de son embrasement porter la flamme dans toutes les villes de la Grèce. De sorte que, pour éviter ce malheur, ils résolurent de ne partir point qu’Astyanax ne fût mort et ils donnèrent la commission à Ulysse de trouver cet enfant qu’ils redoutaient pour les délivrer, par sa perte, des maux que sa conservation leur pourrait causer. Ce sanglant dessein ne put être si secret qu’Andromaque n’en découvrît quelque chose, ou du moins qu’elle n’en eût quelque soupçon. Si bien que pour tâcher de sauver son fils elle le cacha dans le tombeau de son père. A peine y était-il entré qu’Ulysse arriva, qui, par cette éloquence artificieuse qui lui était si naturelle, tâcha de savoir de cette mère affligée ce que son enfant était devenu. Mais, voyant que son travail était inutile, ce Grec, aussi rusé que cruel, ayant peut-être observé quelques regards que la malheureuse Andromaque jetait vers le tombeau d’Hector, malgré le soin qu’elle apportait à ne le regarder pas, cet impitoyable – dis-je – commanda aux soldats qui l’accompagnaient d’abattre cette sépulture. Ce fut à ce funeste moment que cette infortunée Princesse voulut faire ses derniers efforts pour essayer de sauver son fils sans témoigner qu’elle y songeât et qu’elle tâcha de persuader à Ulysse QUE LES TOMBEAUX DOIVENT ÊTRE INVIOLABLES.


Que la douleur est amère !
Que son deuil est étouffant !
Lorsqu’elle cache un enfant
Dans le tombeau de son père.

Andromaque à Ulysse

Arrêtez-vous, sacrilège, arrêtez-vous et n’approchez du tombeau du grand Hector que comme vous approcheriez d’un autel, c’est-à-dire avec un profond respect. Avez-vous oublié que l’urne funèbre qui contient ses cendres contient celles d’un héros et d’un demi Dieu et que ces tristes lieux sont consacrés et dignes de vénération ? Pouvez-vous même regarder une sépulture toute couverte de vos dépouilles et des trophées remportés sur les plus vaillants des Grecs et ne vous en éloigner pas, sinon par respect, au moins par honte et par dépit ? Ignorez-vous qu’il n’y a que les corbeaux et les vautours qui fassent la guerre aux morts, que les sépulcres doivent être inviolables et qu’après les travaux de la vie, le repos des trépassés doit être éternel ?
Ah, inhumain ! et -si je l’ose dire- barbare Ulysse, quelle procédure est la vôtre et quelle cruauté pourrait jamais égaler celle que vous témoignez aujourd’hui ? Les peuples les plus farouches et les plus éloignés des bonnes mœurs n’en seraient jamais capables. Ceux mêmes qui n’ont de lois que celles de la Nature et qui n’ont jamais appris que ce qu’elle leur a enseigné, par un instinct aussi général qu’il est pieux, honorèrent les cimetières et n’en peuvent presque approcher sans être saisis d’une sainte horreur. Les animaux mêmes, oui les animaux sans raison, ne font durer leur haine qu’autant que durent leurs ennemis. Et si la faim ne les sollicite, ils ne sont pas plutôt tombés que leur colère tombe avec eux, que leur furie se laisse apaiser et que leur ressentiment s’évanouit.

En effet, est-il une lâcheté égale à celle d’attaquer un adversaire qui ne se peut plus défendre et qui s’est si bien défendu ? Tant qu’ il a les armes à la main, tant qu’il attaque ou qu’il résiste et qu’il peut faire courir le même danger qu’il court, on peut employer ses plus grands efforts pour le vaincre et n’oublier rien pour y parvenir. Mais lorsque la fortune a trahi son courage ; mais lorsqu’il a subi la nécessité générale de finir, mais lorsqu’il est mort, il faut que la haine meure comme lui et qu’on l’ensevelisse dans son cercueil.
Si votre Achille - ô Dieux de quoi me vais-je souvenir – si votre Achille – dis-je – n’eût fait aller sa vengeance que jusqu’à la mort d’Hector ; qu’il se fût contenté de lui ôter ses armes, et même de lui ôter la vie, il n’aurait point terni sa mémoire et ne se serait pas déshonoré comme il fit. Il était grec, mon Hector était troyen. Ils étaient tous deux ennemis, ils étaient tous deux armés et, par la loi des combats, il pouvait et devait le vaincre si ses forces le lui permettaient. Oui, bien loin d’en remporter de la honte il pouvait par cette illustre mort se rendre lui-même immortel, au lieu que par cette barbare action qu’il fit de l’attacher à son char et de le traîner tout mort qu’il était, il combattit et vainquit sans gloire, il ternit tout l’éclat de sa réputation et fit que la postérité le mettra plutôt au nombre des bourreaux qu’en celui des fameux vainqueurs.
Cependant -ô cruel Ulysse- il est certain que ce fier et cet impitoyable Achille fut moins barbare que vous : Hector respirait encore, Achille sentait encore les grands et les redoutables coups dont un bras si fort l’avait frappé, il voyait à ce déplorable héros les funestes dépouilles de Patrocle, le plus cher de ses amis. Il lui voyait ses propres armes et teintes d’un sang qui lui avait été fort considérable. Tout cela – dis-je – pouvait exciter la fureur dans une âme beaucoup plus sage que la sienne et pouvait servir d’excuse à son crime – si toutefois l’on peut excuser une si grande lâcheté.
Mais pour vous, Ulysse, nul prétexte bon ni mauvais n’autorise les impiétés que votre main veut commettre. Vous ne voyez point Hector, ce héros ne vous frappe pas et ne vous saurait frapper. Vous ne lui voyez les armes ni de Laërte votre père, ni de Télémaque votre fils, ni même de Diomède votre ami. Pourquoi donc voulez-vous encore le poursuivre après qu’il n’est plus ? Pourquoi voulez-vous jeter au vent des cendres si précieuses ? Pourquoi voulez-vous violer la sainteté des tombeaux ? Et pourquoi voulez-vous attaquer mort un guerrier que vous n’avez osé attaquer vivant ? Il le fallait voir sur son char et non pas dans son cercueil. Il le fallait voir libre au milieu de votre camp et non pas enfermé dans sa sépulture et, bref, il le fallait voir sous son bouclier et non pas le voir sous la tombe.
Or pour continuer de me servir du même exemple, puisque sans doute il vous est le plus agréable, ne vous souvient-il plus que, pendant la trêve, Achille, qui fut son meurtrier, assista à ses funérailles ? qu’il y versa même des pleurs tout impitoyable qu’il était ? que ses yeux tâchèrent d’effacer le crime que sa main avait commis et que, du consentement de tous les Grecs et même du vôtre, Hector, mon cher Hector, reçut les honneurs de la sépulture et les devoirs du tombeau ? Pourquoi donc - ô peu généreux Ulysse ! - vous efforcez-vous de lui ravir ce que vous lui avez accordé ? Pourquoi voulez [-vous] faire errer son ombre dolente dans ces campagnes désertes, sur ces rivages abandonnés et parmi les tristes ruines de Troie ? Pourquoi ramenez-vous cette ombre affligée du silence, de l’obscurité et du repos du sépulcre au bruit, à la lumière et à l’inquiétude des vivants ? Pourquoi voulez-vous faire voir aux Cieux ce que l’on cache sous terre ? Pourquoi votre main sacrilège veut-elle abattre ce que la piété seule fait élever ? Et pourquoi nous voulez-vous ravir ce que nous avons acheté ?

Vous le savez, Ulysse, vous le savez. Achille ne rendit pas gratuitement le corps de l’invincible Hector. Il le vendit à Priam son père, il en fit le marché, le barbare qu’il était. Et son avarice épuisa toutes les richesses d’un empire pour nous redonner des os qu’il n’estimait point et que nous estimions plus qu’elles. Laissez-nous donc un trésor que nous possédons à si juste titre, ou, pour mieux dire, laissez ce trésor enseveli dans la terre qui les garde tous et qu’il vous suffise de nous emmener captives.
Oui, il me semble qu’il vous doit suffire que Priam ait perdu son état, qu’Hécube ait perdu ses enfants, qu’Andromaque ait perdu son mari et qu’Hector ait perdu sa vie, sans vouloir qu’il perde encore son tombeau. Vous avez abattu ses palais : il n’en a que faire, mais n’abattez pas son sépulcre dont il a besoin. Vous avez mis la ville en cendres et sa ville subsisterait inutilement pour lui. Mais ne brisez pas l’urne sacrée où ses cendres sont en dépôt. Vous lui avez arraché le sceptre : il n’importe, puisqu’il ne le saurait plus porter, mais laissez au moins en repos la main qui le devait tenir. Vous l’avez fait tomber du trône, il s’en console, car le trône n’est pas un grand bien, mais ne le faites pas sortir de la sépulture où vous l’avez fait tomber.
Certainement, Ulysse, il y a quelque chose de si dénaturé en votre action qu’elle passe au-delà de la cruauté, non seulement d’un barbare, non seulement d’un Grec, mais de la cruauté d’Ulysse même. Car que vous ayez formé le dessein de vous venger d’une injure, ce sentiment est assez naturel et le crime de Pâris l’autorise en quelque sorte ; que vous nous ayez assiégés, vous n’étiez partis de Grèce qu’avec cette seule intention ; que vous nous ayez combattus, vous n’étiez venus que pour nous combattre ; que vous ayez fait mourir plusieurs Troyens, ils étaient tous vos ennemis ainsi que vous êtes les nôtres ; qu’Hector même ait perdu la vie, Hector était né pour mourir et sujet à la loi commune ; que Troie après dix ans ait été prise, la victoire est toujours la fin de la guerre, ou du moins l’objet de ceux qui la font ; qu’elle ait même été saccagée et qu’elle ait souffert le fer et le feu, peu de victorieux ont assez de générosité pour être cléments et peu de villes sont surprises ou forcées sans souffrir les mêmes malheurs. Enfin il n’y a rien d’extraordinaire en toutes ces choses. Mais qu’après avoir combattu les vivants l’on veuille combattre les morts ; que l’on attaque les tombeaux après avoir attaqué les villes ; que l’on renverse les sépulcres après avoir renversé les remparts et que l’on tâche d’abolir la mémoire des grandes actions après avoir perdu ceux qui les ont faites, c’est ce que l’on n’avait jamais vu, c’est ce que l’on ne voyait point et c’est ce que l’on ne verrait jamais si l’on ne voyait pas Ulysse.
Tant que les hommes sont vivants ils sont en état d’acquérir de l’honneur et de la gloire. Ils peuvent chaque jour ajouter de nouveaux lauriers à leur couronne et entasser de nouveaux trophées sur ceux qu’ils avaient déjà gagnés. Ils peuvent – s’il faut ainsi dire – se vaincre eux-mêmes après avoir vaincu les autres et se surpasser autant qu’ils avaient surpassé leurs ennemis. Le champ de la gloire n’a point de bornes pour ceux qui veulent y courir : plus ils vont loin, plus ils aperçoivent que cette carrière n’est point limitée ; plus ils cueillent de palmes, plus ils voient qu’il en reste à cueillir et, lorsqu’on les croit à la fin de leurs nobles travaux, ils trouvent qu’à peine en sont-ils au commencement.
De là vient qu’on peut avec moins de crime tâcher de leur ravir un avantage qu’ils peuvent recouvrer après. C’est ne leur ôter que ce qu’ils peuvent ôter à d’autres ; c’est s’enrichir sans les ruiner et c’est plutôt les exciter aux grands desseins que leur dérober leur réputation.

Mais, Ulysse, il n’en va pas ainsi des pauvres morts ! Eux seuls ont vu le bout de cette carrière où les autres courent encore, eux seuls ne sont plus en état de gagner de nouveaux trophées et, ce qui est le plus pitoyable, ils ne sont pas seulement en celui de pouvoir défendre ceux qu’ils ont gagnés autrefois. Le moindre ennemi leur est redoutable ; le plus faible peut triompher d’eux et comme il n’y a jamais que des lâches qui les attaquent, par une injustice effroyable, les lâches offensent les vaillants et les offensent impunément.
Cependant ils ne songent pas que ces piques, ces dards, ces boucliers et ces drapeaux appendus sur les sépultures sont les seules richesses des défunts ; cependant ils ne songent pas que les inscriptions et les épitaphes que l’on grave sur les tombeaux donnent une seconde vie aux morts et que si leur brutalité les efface c’est les faire mourir de nouveau, et les faire mourir pour toujours.
Oui, la mémoire des bonnes actions s’éteint insensiblement si l’on en détruit ces tristes et belles marques et le premier siècle est à peine révolu que l’on voit finir un renom qui devait être éternel. Et puis, à dire les choses comme elles sont, pourquoi faut-il que les vivants attaquent les morts qui ne songent plus aux vivants ? pourquoi faut-il que vous conserviez de la haine pour eux puisqu’ils n’en ont plus pour vous ? pourquoi persécuter dans l’ombre du tombeau ceux qui n’ont plus de part à la lumière ? et pourquoi avoir de la fureur quand vous devez avoir de la pitié ? Les morts ne sont plus ni grecs ni troyens. Ils n’ont plus de différends ni de guerres ; ils sont sans intérêts et sans passions ; ils sont sans colère et sans haine. Et si la magie ou l’impiété ne trouble le repos de leurs ombres ou de leurs cendres, ils n’ont plus nul commerce avec les hommes, ils n’ont plus rien à démêler avec eux et ce repos n’a point de fin.

Hélas, sacrilège que vous êtes ! Si nulle considération qui nous regarde n’est capable de vous arrêter, arrêtez-vous au moins par celle de tant d’amis que vous avez perdus à ce long et funeste siège. Songez que la fortune n’a pas toujours été dans votre camp, qu’elle a changé de parti plus d’une fois et que si beaucoup de Troyens ont été blessés, tous les Grecs n’ont pas été invulnérables.
De ce lieu même où nous sommes qui a quelque élévation, jetez les yeux sur cette vaste campagne et la parcourez d’une vue, depuis le pied du mont Ida jusqu’à celui de nos murailles, et depuis les eaux de Simoïs jusqu’à celles de Scamandre. Voyez-y – dis-je- ce nombre innombrable de tombeaux qui la couvrent de toutes parts et qui composent, s’il faut la nommer ainsi, une funèbre ville de morts qui n’est guère moins grande que Troie le fut autrefois. Remarquez-en la structure aussi bien que la quantité et voyez si l’architecture grecque n’y paraît pas aussi bien que la phrygienne ? Oui, Ulysse, elles y paraissent également et cette grande plaine a peu de lieux où l’on puisse voir l’une sans l’autre. D’ici vous voyez le vain tombeau de Sarpédon, mais vous voyez encore le véritable tombeau de Tlépolème. D’ici vous voyez celui de Penthésilée qui combattait pour nous, mais vous voyez aussi celui de Protésilas qui mourut le premier de tous les Grecs. D’ici vous voyez celui de l’illustre Memnon qu’Achille tua. Mais vous voyez aussi celui du vaillant Patrocle, auquel Hector fit perdre la vie. D’ici vous voyez celui de Troïlos, l’un de mes beaux frères, mais vous voyez aussi celui d’Antiloque, le fils de Nestor. D’ici vous voyez celui de Pâris, qui fut la cause de cette guerre, mais vous voyez aussi celui d’Ajax, qui la fit durer si longtemps. D’ici vous verriez celui de Priam, si les Dieux eussent permis qu’il en eût eu un ; mais vous verriez aussi, en même temps, celui de Palamède, qui fut un de vos généraux. Enfin d’ici vous voyez le tombeau d’Hector, mais vous voyez aussi celui d’Achille, tant il est vrai que nos pertes sont égales et tant il est vrai que le vent victorieux doit pleurer aussi bien que les vaincus. Car ce que je dis des principaux chefs, je le puis dire encore d’une multitude effroyable de simples soldats, de l’un et de l’autre parti, qu’une même terre couvre et dont elle garde les os. Ici l’on voit un troyen, comme là on voit un grec et presque en aucun lieu l’on ne peut voir l’un sans l’autre.

Craignez donc, Ulysse, craignez que l’impiété de quelqu’un n’imite celle que vous voulez avoir aujourd’hui ; que les Dieux qui vous regardent ne tirent la cause de votre châtiment de celle de votre crime et qu’ils ne se servent d’un méchant pour punir votre méchanceté et de la main d’un impie pour venger un sacrilège. Craignez -dis-je- que les cendres de votre Achille ne reçoivent le même traitement que les cendres de mon Hector, que son tombeau ne soit violé comme vous voulez violer le sien, que sa gloire ne soit effacée comme vous voulez effacer la sienne et que ses os ne soient dispersés et peut-être jetés dans la mer, comme vous voulez jeter au vent les cendres de mon mari.
Ah, Ulysse ! Je ne vous prie point de cesser entièrement d’être barbare, car je sais que vous ne le pourriez pas ; mais je vous prie seulement de l’être un peu moins. Continuez de persécuter les vivants, mais laissez les morts en repos. Percez le cœur d’Andromaque, mais ne rompez pas l’urne d’Hector. Accablez-moi sous les chaînes, mais n’abattez pas son tombeau et puisqu’il ne me reste ni palais, ni maison, ni cabane, laissez-moi cette sombre sépulture pour y vivre et pour y mourir.
Ainsi les vents favorables puissent enfler les voiles de vos galères et les reconduire au port. Ainsi pour votre voyage la mer ne puisse avoir ni bancs, ni rochers. Ainsi puissiez-vous revoir votre Ithaque, votre père et votre fils et vous revoir entre les bras de votre chère Pénélope. Et, pour faire un souhait plus difficile, ainsi puissent reposer en paix les os du cruel fils de Pélée , lui qui tua le roi de Thèbes, mon père, qui fit perdre le jour à sept frères que j’avais et qui massacra mon époux. Que la terre lui soit légère, que tous les éléments respectent sa sépulture, que le temps ne la détruise jamais et qu’il ne se trouve jamais d’Ulysse qui veuille faire ce que le temps n’aura pas fait.

Mais, ô Dieux, insensible que vous êtes ! Rien ne vous peut émouvoir. Je vous vois rire de mes larmes et rire malicieusement. Ah impitoyable et barbare ! J’en conçois bien la raison : vous voulez avoir mon fils et voulez m’épouvanter pour l’avoir. Vous feignez d’en vouloir au père et vous en voulez à l’enfant et vous ne me menacez de m’empêcher de voir ce sépulcre qu’afin que je vous montre son berceau.
Et bien, il faut vous contenter, Ulysse, en dusse-je mourir de regret. Il faut faire voir mon malheur aussi grand qu’il est et élever moi-même un nouveau trophée à la vanité de votre nation. Partez, partez quand il vous plaira, peuple que la fortune favorise. Faites lever les ancres, faites lever les voiles, rien ne peut plus vous retenir sur ces funestes rivages. Troie n’est plus, Priam est tombé, Hector est mort et Astyanax est dans le tombeau. J’avais caché cette dernière infortune afin de n’avoir pas encore la douleur de vous en voir réjouir. Je l’avais tenue secrète afin qu’on me la laissât pleurer avec plus de liberté et j’en soupirais en particulier pour ne vous en voir pas rire en public.
Mais, puisqu’il faut que je le dise encore une fois, partez, Ulysse, partez, éloignez-vous d’une terre que l’ire du Ciel foudroie à tous les moments et dans laquelle on ne voit que de sanglantes marques de sa fureur. Allez respirer sous un ciel plus doux ; allez revoir votre patrie après avoir détruit la nôtre et ne mêlez pas la crainte et l’affliction des vaincus à l’assurance et à la joie des victorieux.
Hélas, Ulysse, que craignez-vous ? Sont-ce les cendres de Troie ou les cendres des Troyens ? Redoutez-vous l’ombre d’Hector ou prenez-vous son tombeau pour le rempart d’Illion ? Est-ce le devin Calchas qui vous donne ces terreurs, ou si elles sont des terreurs paniques ? Et quoi, tant de capitaines et de soldats peuvent-ils craindre un enfant et un enfant qui n’est plus ? Non, non, ne le craignez point : le malheur invincible qui nous persécute a coupé la trame de ses jours et l’a fait mourir en un âge où à peine les autres commencent à vivre. Il est descendu dans les enfers, il est allé revoir son illustre père et l’infortuné qu’il est n’a pas même encore de sépulcre, si, comme à tous nos citoyens, Troie ne lui sert d’un sépulcre général. N’appréhendez donc point qu’il épouvante jamais vos enfants, qu’il répare jamais les ruines de notre ville, qu’il peuple jamais un nouveau royaume en ces lieux déserts, qu[’il] rassemble jamais en un corps les misérables Troyens que le sort aura garantis de vos fers ou de vos [ar]mes; qu’il paraisse jamais sur vos rivages à la tête d’une armée, ni qu’il assiège jamais Argos ou Mycènes.
Non, non, vous ne devez rien craindre de tout cela, puisqu’ Astyanax n’est plus en vie, car, soit que la flamme l’ait dévoré, soit que le toit des palais ruinés l’ait accablé de sa chute ou que l’impitoyable soldat l’ait privé du jour, il est certain – et je vous le jure par les Dieux - qu’il n’est plus parmi les vivants et qu’il est entre les morts. Oui, ce malheureux enfant est certainement où est l’invincible Hector, où est Priam, où est Troïlos, où sont tous les Phrygiens, bref où Troie est elle-même. Et ne me menacez point de me faire changer de discours par la violence des tourments, car il n’en est aucun qui le puisse.
Ne me menacez non plus de la mort, menacez-moi plutôt de la vie, puisque je la crains plus que l’autre et qu’elle m’est aujourd’hui un supplice insupportable.
Quoi, vous ne me croyez pas ! Quoi, vous ne m’écoutez point ! Et vous persistez encore au dessein impie que vous avez de violer la sainteté des tombeaux ! Ecoutez-moi toutefois, Ulysse, écoutez-moi et ne doutez nullement de l’imprécation que je vais faire. Puisse-je éprouver de nouvelles infortunes, puisse-je sentir tous les maux qu’un ennemi en colère me peut souhaiter, si Astyanax n’est entre les morts et si ce malheureux enfant n’est sous la tombe.

Ah, le barbare ne me croit pas ! Ou peut-être il me croit trop et je l’ai mieux persuadé que je ne voulais qu’il le fût. Il me quitte, il va toujours, il touche déjà ce tombeau qui contient tout ce que j’ai aimé et de plus tout ce que j’aime. C’en est fait, je suis perdue, c’en est fait, Astyanax est perdu et rien ne nous peut secourir.
Oh toi, ombre du grand Hector, qui vois l’intention sanguinaire de ce bourreau : sors, sors, dis-je, de ta sépulture pour défendre ton fils et le mien. Montre-toi au cruel Ulysse, mais montre-toi aussi redoutable que tu le parus à tous les Grecs lorsque tu rompis les portes de leur camp et que tu fus porter la flamme jusque dedans leurs vaisseaux. Apparais terrible à ses yeux, oppose-toi devant ses pas, repousse sa main sacrilège et, s’il est possible, défends encore mieux ton tombeau que tu ne défendis nos murailles.
Sors enfin, sors, il en est temps si tu veux sauver ce que je t’ai baillé en garde.
Ah, juste Ciel ! Tout m’abandonne en ce malheur et même jusqu’à mon Hector.
Sors donc toi-même, Astyanax, sors de cette sépulture où l’on te va faire rentrer, puisque c’est en vain que j’ai tâché de te faire trouver la vie où les autres trouvent la mort. Sors, dis-je, enfant infortuné et viens toi-même essayer d’obtenir ta grâce que je demanderais inutilement.
Le voilà Ulysse, le voilà cet ennemi redoutable qui fait tant de peur aux Grecs. Voyez si ses mains sont fort propres à réparer les ruines de Troie et si elles sont assez fortes pour relever les superbes murs d’Illion. Et toi, mon fils, prosterne-toi devant Ulysse, embrasse-lui les genoux, oublie ce que tu as été et ne te souviens que de ce que tu es. Demande-lui qu’il sauve tes jours, puisque lui seul en est le maître. N’aie aucune répugnance à cette bassesse, puisqu’elle n’est pas moins forcée qu’elle est nécessaire. Ne te souviens en cette occasion ni de tes aïeuls, ni des sceptres qu’ils ont portés, ni d’Hector même et te souviens seulement que tu n’es pas moins esclave qu’ils furent Rois. Prie, mon enfant, prie Ulysse qu’il ait quelque pitié de ta jeunesse. Accorde quelques larmes aux miennes et à mes prières pour en mouiller la main de ce Prince grec et pour lui amollir le cœur.
Il m’obéit, Ulysse, il m’obéit malgré cette noble fierté qu’il tient de son père et vous le voyez à vos pieds ainsi que moi.
Tiendrez-vous contre une innocence si aimable et contre une affliction si digne d’être consolée ? Oui, barbare, oui, je le vois bien dans vos yeux et votre silence me le dit assez. En vain ce généreux infortuné a fait ce qu’il désirait et ce qu’il ne devait pas faire. Et en vain j’ai fait tout ce que j’ai dû. Et bien, mon cher et malheureux enfant, meurs, puisque tu ne saurais plus vivre et que ce tigre ne le veut pas. Tu n’as qu’à rentrer dans ce tombeau duquel tu viens de sortir. Mais rentres-y pour toujours, déplorable créature, de peur que le barbare Ulysse ne le profane ou ne l’abatte et rends au moins en mourant ce pieux office à ton père. Oui, va mon cher et trop aimable fils, va quelques moments devant moi rejoindre l’ombre du grand Hector et lui porter mes dernières plaintes. Il te présente déjà la main et déjà toute notre ville t’attend comme lui, car Troie est entièrement ensevelie comme il l’est et comme nous l’allons être.
Meurs donc, mon Astyanax, puisqu’il faut mourir, mais meurs en fils d’Hector, c’est-à-dire généreusement.
Oh Ciel ! Il m’obéit encore une fois ! Il part plus fier que celui qui le mène ! Il marche, il va, je ne le vois plus et je ne le verrai jamais.
Ah, je tombe ! Je pâme ! Et, si les Dieux ont quelque pitié, je meurs.

EFFET DE CETTE HARANGUE

Elle n’obtint rien, cette misérable mère, car les Grecs précipitèrent son fils du haut d’une tour et elle ne mourut pas. Véritablement il était difficile d’être assez éloquente pour persuader dans une affliction si grande. Il semble toutefois qu’elle le fit en quelque façon, puisque, ayant entrepris de prouver que les tombeaux doivent être inviolables, celui d’Hector ne fut pas enfin violé.

© 2005 publifarum, realizzazione: Simone Torsani