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ANGÉLIQUE À MÉDOR

Dixième Harangue

ARGUMENT

Angélique, cette belle reine indienne qui faisait courir après elle tant de généreux amants et qui dédaignait leur affection, ne put enfin empêcher que la beauté d’un simple soldat ne triomphât de la sienne et de son orgueil et ne vengeât l’injuste mépris que cette superbe avait fait de l’amour de tant de Rois et des vœux de tant de héros dont elle s’était moquée et qu’elle n’avait jamais bien aimés. Or, nous supposons qu’après que l’heureux Médor eût assujetti son cœur, elle eut quelque honte de sa défaite et, jugeant bien qu’une passion si extraordinaire serait condamnée de toute la terre, vu l’inégalité de leurs conditions, un jour qu’ils étaient sous ces beaux ombrages où ils passaient ensemble de si agréables moments, elle entreprit de lui soutenir, par un sentiment de gloire et avec son adresse accoutumée, QUE L’AMOUR VIENT DE LA SEULE INCLINATION.

angelique
Elle met sceptre et couronne
Aux pieds d’un jeune vainqueur ;
Mais ayant donné son cœur
Est-il rien que l’on ne donne ?


Angélique à Médor

Toutes les fois -aimable Médor- que vous entreprendrez de m’entretenir de la grandeur de votre affection, ne me parlez jamais ni de ma naissance, ni de mon mérite, ni des obligations que vous m’avez, ni de la gloire que vous rencontrerez à me servir, ni des avantages que la nature m’a donnés, ni de ceux que je tiens de la fortune mais, pour me satisfaire en cette occasion, dites-moi seulement que vous m’aimez parce que votre inclination vous y porte et parce que vous ne pouvez vous en empêcher.
Croyez-moi, Médor, ce n’est ni à ma naissance, ni à mon mérite, ni aux obligations que vous m’avez, ni à la gloire que vous trouvez à me servir, ni aux avantages que j’ai reçus de la nature, ni à ceux que je tiens de la fortune que je veux devoir toute la tendresse que j’attends de vous, et, pour tout dire, ce n’est ni de votre raison, ni de votre reconnaissance, ni même de votre volonté que je veux tenir l’amour que vous avez pour Angélique.
Si les chaînes que je vous ai données n’étaient pas plus fortes que celle-là, je vous croirais capable de les rompre facilement et je me tiendrais peu assurée de ma conquête. Mais, pour ma satisfaction, je suis persuadée du contraire et je crois certainement que quand je ne remonterais pas sur le trône où je suis née, que quand j’aurais moins de bonnes qualités que je n’en ai, que quand vous ne me seriez point redevable, que quand il n’y aurait point de gloire à être mon esclave et que quand la nature, ni la fortune ne m’auraient donné ni beauté, ni richesse, vous ne laisseriez pas de m’aimer aussi parfaitement que vous faites, pourvu que votre inclination vous y portât, comme je sais qu’elle vous y force.
C’est une erreur de penser que l’amour puisse être un effet du raisonnement et de la volonté. on, Médor, cette passion cesserait d‘être passion si elle naissait en notre âme par connaissance et par jugement.
On peut et on doit choisir ses amis, mais on ne peut ni on ne doit point choisir une amante. Il faut l’aimer quasi sans la connaître, il faut que le premier instant de la vue soit le premier de la servitude où l’on s’engage ; il faut se trouver tout chargé de fers auparavant que l’on ait eu le loisir d’examiner s’il est glorieux ou non de les recevoir ; il faut que le jugement soit aveugle ; il faut que la raison soit bannie, il faut que la volonté soit enchaînée et il faut, enfin, que l’inclination que l’on a pour la personne que l’on aime triomphe impérieusement de toutes les puissances d’une âme qui est touchée comme elle doit l’être d’une véritable passion.
C’est d’elle seulement que l’amour doit prendre naissance et non pas de ce grand nombre de choses où l’intérêt particulier nous porte bien plutôt qu’elle. Aussi vous puis-je assurer que, dans les sentiments où je suis, j’aimerais mieux recevoir une couronne de votre main que vous la donner, comme j’en ai l’intention. J’aimerais mieux vous voir mépriser toutes les princesses du monde pour l’amour de moi que de mépriser moi-même, comme je fais, tous les plus grands princes de la terre pour l’amour de vous, puisqu’enfin, si les choses étaient ainsi, je ne pourrais jamais douter que votre amitié ne fût plutôt un effet de votre inclination que de votre choix.

Néanmoins, puisque cela ne peut être, je ne suis pas marrie de vous faire voir que la mienne ne peut être intéressée et qu’elle n’est point volontaire.
En effet, si le raisonnement pouvait agir avec liberté en cette rencontre, Médor n’aurait point trouvé le cœur d’Angélique en état de recevoir son image : tant d’illustres captifs, que sa beauté ou son bonheur lui ont donnés, auraient sans doute engagé son âme. Oui ! de tant de princes, de tant de rois et de tant de héros qui l’ont aimée et qui l’ont suivie, il s’en serait trouvé quelqu’un que sa raison n’aurait pas jugé indigne d’elle.
Si l’ambition pouvait être un chemin pour l’amour, je règnerais sur l’Empire des Tartares ; si la valeur pouvait assujettir l’esprit, Roland serait le vainqueur d’Angélique ; si la sagesse, la vertu, la naissance et le courage pouvaient suffire à faire naître cette ardeur ou à la conserver, j’aimerais encore Renaud plus que moi-même ; si les témoignages d’une affection violente en pouvaient produire une semblable, je n’aurais point résisté à mon frère lorsqu’il me voulut faire accepter celle de Ferragus, fils du Roi d’Espagne. Enfin, si cette passion venait en notre cœur sans contrainte et par jugement, le Roi de Circassie n’aurait pas laissé le mien en état de vous être donnée et il eût été impossible que de tant de couronnes que l’on a mises à mes pieds il ne s’en fût rencontrée quelqu’une que j’eusse trouvée assez belle pour souffrir que l’on me l’eût mise sur la tête.
Cependant, parce que tous ces princes, tous ces rois et tous ces héros n’ont satisfait que mon jugement et n’ont point touché mon inclination, je les ai tous méprisés ; et le seul Médor, sans couronne, sans royaume, tout couvert de blessures et étendu presque mort sur la poussière, a eu plus de pouvoir sur mon âme que tous ceux qui, par leurs richesses, par leur naissance ou par leur courage, ont tâché de me conquérir.

Il est vrai que l’on me pourrait peut-être dire que j’ai plus trouvé de mérite en vous qu’en tous les autres et que celui qui venait de verser son sang, d’exposer sa vie pour donner sépulture au corps de son roi méritait d’être roi lui-même et de mettre dans le cœur d’Angélique des sentiments que les autres n’y avaient point mis.
Toutefois, à dire les choses comme elles sont, cette vertu héroïque que vous témoignâtes en cette occasion ne vous donna point l’empire de mon âme et si cette puissante inclination dont je parle et qui est la mère de tous les amours ne m’eût point contrainte à vous aimer, je n’aurais eu que de la compassion et de l’estime pour vous. Mais cette puissance supérieure qui nous incline ou, pour mieux dire, qui nous force à faire ce qu’il lui plaît, fit que, sans vous connaître et quasi sans vous avoir vu, j’eus plus de soin de votre vie que de la mienne et que je crus trouver en votre personne ce que je n’aurais point trouvé en celle des autres. Tout ce que vous appelâtes d’abord compassion et générosité en moi était déjà un effet d’amour : je faisais non ce que je voulais mais ce que je ne pouvais m’empêcher de faire. Je cherchais les herbes qui devaient guérir vos blessures avec trop d‘empressement et trop d’inquiétude pour croire que je ne prisse aucun intérêt en votre vie que celui de cette compassion et de cette générosité. Non, Médor, cela ne fut point ainsi : je ne vous vis pas plutôt que, sans l’aide de mon jugement, je vous ai aimé autant qu’on peut aimer, quoique je ne susse pas moi-même si ce que je sentais pour vous était amour.

En effet, la raison est plus accoutumée à combattre l’amour qu’à le faire naître ou qu’à le conserver quand il est né. Cette reine sévère et impérieuse, bien loin d’approuver les fers, les chaînes et les folies des amants, ne parle que de liberté, de franchise et de sagesse. Elle veut que tous les sens lui soient assujettis, que la volonté suive ses intentions, que la mémoire ne reçoive que ce qu’elle juge digne d’y être conservé et que l’imagination ne lui présente que des choses toutes sérieuses et toutes solides. Un amant aux pieds de sa maîtresse lui est un objet digne de risée ou de pitié ; elle se moque de sa faiblesse ; elle condamne tout ce qu’il fait et elle voudrait enfin, s’il était en sa puissance, détruire tous les sentiments de la nature, ôter toutes les passions du cœur des hommes et régner elle seule par tout l’univers.
Jugez après cela, Médor, si la raison peut introduire l’amour dans une âme et si je n’ai pas droit de dire qu’il y a quelque chose en nous de plus puissant qu’elle qui nous y pousse puisque, malgré ses conseils et son pouvoir, nous faisons bien souvent tout le contraire de ce qu’elle veut que nous fassions?
Il y a cette différence entre la raison et l’inclination que l’une veut, pour l’ordinaire, nous obliger à faire des choses qui nous déplaisent et que cette dernière ne nous porte jamais qu’à ce qui nous est agréable. C’est sans doute ce qui rend son pouvoir si grand que l’autre ne lui peut résister : il faut qu’elle cède, toute clairvoyante qu’elle est, à cette aimable aveugle qui nous guide et qui nous conduit comme elle veut, qui nous fait aimer et haïr selon sa fantaisie et qui, seule, introduit l’amour dans le cœur de tous les hommes.

Lorsque la raison nous veut porter à quelque chose, quoique impérieuse, comme je l’ai déjà dit, elle ne laisse pas d’employer du temps et de l’artifice à nous persuader de lui obéir. Elle fait voir à ceux qu’elle veut exposer dans les grands périls la gloire qui s’y rencontre ; elle représente à ceux qui trouvent une occasion d’être libéraux, que c’est mettre ses trésors en lieu sûr que de les donner à ses amis ; enfin elle fait voir la laideur du vice et la beauté de la vertu afin que l’on puisse éviter l’un et que l’on suive l’autre avec plus d’ardeur. Elle n’agit donc pas avec une puissance si absolue que l’inclination qu[i], sans nous faire voir ni le bien ni le mal qui nous peut arriver des choses où elle nous porte, nous y pousse ou, pour mieux dire, nous y contraint avec tant de violence que nous n’y pouvons résister.
Ces aversions naturelles que l’on voit entre des personnes raisonnables témoignent assez que notre jugement n’est pas le maître absolu de nos actions : ceux qui haïssent les roses tombent d’accord que la couleur en est belle, que la forme en est agréable et que l’odeur même en est douce ; cependant, malgré cette connaissance qu’ils ont de leur beauté, ils en détournent la vue avec soin et les fuient comme les autres pourraient fuir un objet épouvantable. Cette faiblesse de leur tempérament est même chose que celle qui se trouve en notre âme lorsque l’inclination la contraint à faire ce qu’elle veut et non pas ce qui lui plaît.
Quand j’ai cessé d’aimer Renaud, je n’ai pas cessé de savoir qu’il était digne de mon estime et, lorsqu’à son tour il a cessé de m’aimer, il n’a pas laissé sans doute aussi d’avouer qu’Angélique avait de la beauté. Cependant, parce que ce n’est pas le jugement qui fait naître l’amour, nous nous sommes connus aimables sans nous aimer et peut-être nous étions-nous aimés sans savoir si nous étions aimables, tant il est vrai que la raison agit avec peu d’empire et tant il est vrai que l’inclination est puissante.
Cette première ne se fait obéir que par les moyens que les rois légitimes emploient contre leurs sujets, mais l’autre se fait craindre et se fait suivre comme les tyrans victorieux. Elle n’emploie que la force contre nous, mais, comme cette force est presque inévitable et qu’elle n’a pas moins de douceur que de pouvoir, il s’en faut peu qu’elle ne surmonte tout ce qui lui résiste. L’honneur, la gloire, l’intérêt particulier et la vertu même sont quelquefois de trop faibles obstacles pour empêcher ses desseins : elle fait que des rois aiment des bergères, que des bergers lèvent leurs regards jusques à leurs souveraines et, sans distinction de qualité ni de mérite, elle fait un mélange de sceptres et de houlettes, de couronnes et de fers, de personnes libres et d’esclaves et témoigne assez par ces effets extraordinaires que nous ne sommes pas les maîtres de notre volonté ni de nos affections et que la raison n’est pas toujours assez forte pour la vaincre.

En effet, si nous n’agissions que par ses conseils, que l’amour vînt ensuite de la connaissance et que ce fût de son consentement que nous portassions des chaînes, il est certain que nous n’en userions qu’une en notre vie. Ce que nous aurions trouvé beau une fois, nous le serait toujours, nous aimerions jusques à la mort ce que nous aurions trouvé aimable et l’inconstance, enfin, ne se trouverait jamais parmi les amants. Depuis le commencement du monde le soleil a donné de l’admiration à tous les hommes, l’or, les perles et les diamants n’ont trouvé personne qui ait mis leur beauté en doute. Bref, toutes les choses universellement connues demeurent constantes. Pourquoi donc, si l’amour naissait par une connaissance parfaite et par les opérations du jugement, ne demeurerait-il pas toujours dans les cœurs qu’il possède ? Ah, non, non, Médor, cela ne peut être ainsi et c’est pourquoi tous ceux qui sont infidèles ne sont pas aussi blâmables qu’on les croit et c’est pourquoi ceux qui sont constants ne méritent pas tant de louanges qu’on leur en donne. Les uns et les autres font ce qu’ils sont forcés de faire : les uns brisent leurs fers et les autres les conservent parce qu’ils y sont contraints. Vous en voyez qui, après avoir rompu leurs chaînes, les renouent eux-mêmes avec soin et se rattachent plus étroitement qu’ils ne l’étaient auparavant. Il y en a qui sont accablés par leur pesanteur, qui soupirent sous le joug qui les presse et qui, pouvant s’en dégager, ne le font pourtant pas et préfèrent la servitude à la liberté.
Croyez-vous, Médor, que ces bizarres effets puissent venir d’une raison clairvoyante et d’une volonté libre ? et ne croyez-vous pas, au contraire, que la seule inclination est ce qui nous enchaîne ou nous délie, ce qui nous fait inconstants ou fidèles et ce qui nous fait aimer ou haïr ? qu’on ne s’étonne donc plus si l’on voit des reines descendre du trône pour y mettre leurs amants, quoiqu’ils ne soient pas de naissance royale ; qu’on ne s’étonne plus de voir des princes ne recevoir que des mépris, des couronnes rejetées et des héros malheureux en amour puisque ce n’est ni de la raison, ni de l’intérêt, ni de l’ambition, ni de la gloire que cette noble ardeur prend naissance.

Mais -me direz-vous- quelle obligation peut avoir un amant à sa maîtresse, s’il est vrai qu’elle ne l’aime que parce qu’elle ne peut s’empêcher de l’aimer ?
Nulle, mon cher Médor, nulle et c’est pour cela que l’amour passe dans mon esprit pour la plus noble de toutes les passions puisqu’elle n’est point mercenaire. Il est permis dans l’amitié commune de compter les services que l’on rend et qu’on reçoit et de nommer obligation une chose que l’on fait volontairement, mais dans l’amour il n’en doit pas aller ainsi. Les personnes qui s’aiment, se devant toutes choses, ne se doivent point de remerciements pour les bons offices qu’elles se rendent : de sorte que quand je vous aurai donné ma couronne, comme je vous ai déjà donné mon cœur, je ne prétends point que vous m’en soyez plus obligé puisque, parmi ceux qui savent aimer, quiconque donne son affection donne en même temps et sceptre et royaume, et bref tout ce qu’il possède. Que si, par malheur, il fût arrivé que votre inclination eût été contraire à la mienne, que vous m’eussiez autant haïe que je vous ai aimé et que je vous aime, pensez-vous, mon cher Médor, que je vous en eusse blâmé ? Non, je me serais plainte sans vous accuser et, comme, par ma propre expérience, je sais qu’on ne peut aimer par raison, je n’aurais point murmuré contre vous quand vous auriez refusé l’amour d‘Angélique avec autant de rigueur qu’elle a refusé les services de tout ce qu’il y a de rois en l’univers pour accepter ceux de l’aimable et généreux Médor.
Quelqu’un me pourrait peut-être dire que je suis peu ingénieuse et fort mal avisée de vous entretenir de semblables choses, que c’est vous ôter une partie de vos chaînes que de vous persuader que vous le[s] pouvez quitter sans crime et que c’est vous instruire à l’ingratitude que d’avouer moi-même que vous ne m’avez point d’obligation, quoique j’aie fait pour l’amour de vous tout ce que j’étais capable de faire en vous donnant mon royaume et, de plus, mon amitié que je préfère au sceptre que je veux remettre en vos mains.
Mais, pour répondre à cette objection, j’ai à vous dire que, vu l’état où je vous trouv[ai], vu la différence de votre naissance à la mienne, si j’avais pu m’empêcher de vous aimer, je serais coupable de ne l’avoir pas fait ! et, étant aussi raisonnable que je vous connais, vous auriez vous-même condamné en secret mon affection quoiqu’elle vous fût avantageuse. Vous auriez plus estimé en moi la qualité de reine que celle d’amante et plus eu de joie de conquérir mon royaume que ma personne. De sorte que pour vous persuader tout à la fois et la grandeur de cette affection et que je ne suis pas indigne de votre estime non plus que de votre amour, je ne me lasse jamais de vous dire que c’est une puissance supérieure qui nous porte à aimer, que toute la sagesse et toute la prudence humaine n’y sauraient mettre d’obstacle et qu’enfin ce n’est que la seule inclination qui se peut dire la véritable mère de tous les amours.

Il y a je ne sais quel charme secret qui passe des yeux de l’amant au cœur de celle que le destin lui choisit pour être son amant dont la force est inévitable. Et comme la lune gouverne la mer, le nord attire l’aimant et le soleil forme les métaux dans les entrailles de la terre par des moyens qui nous sont inconnus, ainsi l’inclination conduit notre jugement, attire notre volonté et forme l’amour en notre âme, par des voies que nous ignorons absolument. Elle fait que nous aimons bien souvent ce que nous ne connaissons pas et, bien souvent encore, ce qui n’est point aimable et ce que nous voudrions bien n’aimer point. D’où pensez-vous que soient arrivés au monde tant de bizarres événements dont les Histoires sont remplies si ce n’est de cette puissance tyrannique qui surmonte toutes les autres ? Si la galère d’Antoine – dont je vous ai raconté les aventures et dont j’ai appris les amours depuis que j’ai quitté l’Asie et depuis que je suis en Europe – eût pu - dis-je - être gouvernée par la raison et qu’elle n‘eût pas été emportée avec violence par l’inclination que ce Romain avait pour cette belle Egyptienne dont il adorait les charmes, croyez-vous qu’il ne fût pas demeuré dans son armée à la bataille qu’il perdit et que, du moins, il n’eût pas disputé la victoire à son ennemi ? Oui, Médor, il était trop sage et trop vaillant pour ne vouloir pas vaincre et pour fuir lâchement devant ceux dont il pouvait être le vainqueur. Cependant, quoiqu’il fût ambitieux, quoiqu’il fût presque assuré d’avoir tout l’avantage de cette journée et quoiqu’il s’agît de l’empire de tout le monde, son inclination fut plus puissante en lui que le désir de la gloire ni que celui de régner. L’on peut même dire encore, après cet illustre exemple, que c’est par le pouvoir de cette inclination que tant de frères ont été ennemis lorsqu’ils ont été rivaux, que tant de sujets se sont révoltés contre leurs princes, que tant de citoyens ont trahi leur patrie et que tant de héros ont fait des fautes de jugement ou commis des actions indignes d’eux. Tous ces gens-là, Médor, n’avaient pas perdu la raison dans les choses qui ne regardaient point leur amour : ils parlaient de la même sorte qu’ils avaient accoutumé auparavant que d’être atteints d’un si grand mal, ils agissaient de la même façon, ils songeaient à leurs affaires et à celles de leurs amis avec la même prudence. Pourquoi donc cette même raison ne se fut-elle point trouvée en leurs amours s’il n’y eût pas eu en eux quelque chose de plus puissant qu’elle ?

Ah, non, non, Médor, cette vérité n’est pas douteuse et, quoiqu’il semble que je me nuise en vous la persuadant, j’y trouve néanmoins tant de satisfaction que je ne m’en saurais empêcher. Car, comme je pense être certaine que vous m’aimez de la manière dont je la veux être, je me tiens plus assurée de votre amour que je ne la serais si je la croyais tenir de votre reconnaissance plutôt que de votre inclination. J’aime mieux que vous aimiez ma personne que le trône où je vous veux conduire et j’aime mieux encore que vous estimiez plus la tendresse de mon amitié que la conquête de mon royaume que je n’appelle plus ainsi qu’afin de vous faire voir que je puis vous le donner.

Mais - me dira-t-on peut-être - cette même inclination qui fait que vous aimez aujourd’hui [peut] faire aussi que vous n’aimerez plus demain, puisqu’enfin on vous a vu aimer et haïr Renaud successivement et que l’on a vu aussi Renaud aimer et haïr Angélique. J’avoue ingénument que cette objection est plus forte que l’autre et j’avoue même que cette pensée m’a donné de la douleur pendant les premiers jours de notre amitié. Quoi - disais-je en moi-même quelquefois lorsque je considérais la force de cette inclination qui me portait à vous aimer - serait-il possible que je pusse un jour n’aimer plus Médor ? serait-il possible que Médor pût un jour n’aimer plus Angélique et que cette même inclination qui unit nos cœurs et nos volontés, les désunît pour toujours ? Après un raisonnement si fâcheux succédait une pensée plus agréable, car, venant à considérer que tous ceux qui aiment ne changent pas toujours d’inclination, je me laissais persuader que nous serions enfin de ces amants choisis pour servir d’exemple à la postérité. Oui, Médor, j’ai cru que notre affection ne diminuera point et je crois présentement qu’en vous faisant roi, je ne fais qu’augmenter le nombre de mes sujets, qu’en vous donnant ma couronne, j’acquiers un esclave très fidèle et qu’en vous donnant mon cœur, je reçois le vôtre pour ne m’en défaire jamais. C’est de cette sorte - aimable Médor - qu’il faut du moins se flatter dans les choses dont on ne peut répondre absolument, car, si elles arrivent comme on les souhaite, l’on aurait tort de s’affliger sans cause. Et s’il advient que l’inclination change d’objet l’on n’a pas besoin d’être consolé de la perte d’un bien que l’on n’estime plus assez pour l’aimer.
Jouissons donc en repos de la félicité présente sans nous mettre en peine de l’avenir ; laissons au destin la connaissance des choses futures, puisqu’aussi bien nous ne pourrions nous les éviter par nos craintes et par nos prévoyances ; employons tous les moments de notre vie à parler avantageusement de la force de cette inclination qui a fait toute notre félicité puisqu’elle a fait naître notre amour ; laissons-en des marques par tous les lieux où nous passerons ; faisons que tous les arbres qui nous prêtent leur ombrage nous prêtent aussi leur écorce pour y graver les noms de Médor et d’Angélique afin que tous ceux qui les verront admirent et envient notre bonheur ; et, bref, ne parlons jamais que du plaisir qu’il y a dans cette union des cœurs, que la seule inclination fait naître, en comparaison de celui où la raison ou l’intérêt se mêlent de contribuer quelque chose. Ceux qui n’aiment que par ces deux sentiments ne connaissent point du tout les délices de l’amour : la raison est trop sage pour faire qu’un de ses sujets mette toute sa joie en la possession d’une maîtresse, quelque parfaite qu’elle puisse être, et l’intérêt est trop mercenaire pour souffrir que l’on fasse ses plus chers trésors des moindres faveurs qui puissent venir d’une amante. Si j’étais aimée par un de ces sages amants qui consultent toujours leur jugement et qui combattent leur inclination autant qu’ils peuvent, il aimerait sans doute mieux ma couronne qu’un bracelet de mes cheveux et préfèrerait l’éclat de mon trône à celui de mes regards. O Médor, que ces gens-là connaissent peu la nature de l’amour ! aussi, à parler raisonnablement, ne doit-on pas les mettre au nombre des véritables amants.
Tous les hommes ne sont pas toujours également touchés de toutes les passions : ceux qui naissent avares et qui pensent quelquefois être amoureux s’abusent, car, si l’on examine bien la chose, l’on trouvera qu’ils aiment l’argent de leur maîtresse et non pas le champ de sa personne. Ils suivent leur inclination, je l’avoue, mais ce que regarde cette inclination n’est pas l’amour, c’est l’avarice. Un ambitieux agira de la même sorte ; un vaillant souhaitera se voir des rivaux afin d’avoir la gloire de les combattre et de les vaincre ; et, bref, tous ceux que l’on croit amants ne le sont pour l’ordinaire qu’en apparence ; et c’est sans doute ce qui fait tant d’inconstants et tant d’infidèles. Car, comme leur plus forte inclination n’est pas celle qui les fait aimer, il peut arriver cent rencontres qui, satisfaisant leur avarice, leur ambition et leur vanité par d’autres voies, font qu’ils abandonnent leurs maîtresses comme inutiles à leur félicité. Mais ceux qui de toutes les passions ne sont fortement inclinés qu’à l’amour sont plus assurés de la durée de leur affection et plus heureux de leur servitude. Ils ne partagent ni leurs soins, ni leurs cœurs ; les sceptres et les couronnes ne sont point le terme de leurs désirs et la certitude d’être parfaitement aimés est la seule chose où ils prétendent.

Songez un peu - aimable Médor - à l’agréable vie que nous avons menée dans ces bocages depuis que par la force de notre inclination nous avons commencé de nous aimer. Cette cabane m’a tenu lieu d’un palais, la fraîcheur de l’herbe m’a semblé plus commode pour m’asseoir que la magnificence du trône et le chant des oiseaux plus charmant que toute la musique que j’ai entendue en Europe. J’ai préféré le sable des ruisseaux qui nous environnent aux minières d’or de mon pays et la rosée que nous voyons sur ces fleurs aux plus belles perles que l’Orient ait jamais produites. Et tout cela, Médor, parce que je vous aime, parce que nous voyons toutes ces choses ensemble et parce que mon inclination et celle que vous avez pour moi font que je ne puis rien voir avec vous qui ne me donne de la joie. C’est là - mon cher Médor - la véritable marque d’une forte passion : quiconque peut trouver une partie de son plaisir ailleurs qu’en la personne qu’il adore n’est point du tout capable de cette noble faiblesse, et quiconque est aimé sans être absent de ce qu’il aime et ne s’estime point heureux doit être effacé du nombre des amants. Car, à parler des choses comme elles sont, ceux qui sont amoureux de la manière que je l’entends, je veux dire malgré leur raison et leur volonté, ne peuvent jamais en user ainsi : partout où se trouve leur maîtresse ils n’ont rien à désirer et partout où elle n’est pas tout leur manque et rien ne les satisfait. Ils s’ennuieraient dans les Cours les plus grandes et les plus pompeuses quand même ils y seraient sur le trône et s’estimeraient heureux dans un désert effroyable pourvu qu’il fût éclairé des yeux qu’ils adorent. Or, comme l’objet de leur contentement est plus borné que celui des autres, il est aussi plus facile de le contenter, mais, pour le reste des hommes qui ne savent pas aimer et dont l’esprit est en proie à toutes les passions, il faut quasi que toutes les parties de l’univers contribuent quelque chose pour les satisfaire pleinement. Les avares voudraient avoir en leur puissance tout l’or que le soleil a produit depuis le commencement des siècles ; les courageux voudraient avoir vaincu tous les héros que la nature a fait naître chez toutes les nations ; et les conquérants ambitieux ne veulent pas moins que l’empire de tout le monde. Pour satisfaire ces gens-là, il faudrait bien des choses, ou, pour mieux dire, il faudrait des enchantements ou des miracles pour les rendre heureux. Mais pour ceux qui savent aimer et qui renferment toute leur félicité dans le cœur d’un amant ou d’une amante, ils n’ont jamais rien à craindre qu’eux-mêmes. Car, pourvu que leur inclination ne détruise point leur félicité en changeant d’objet, ils ne redoutent ni la malice des hommes, ni les caprices de la fortune, ni aucun de tous ces malheurs qui peuvent advenir pendant tout le cours de la vie : tant il est vrai que leur esprit est détaché de tout autre pensée que de celle qui regarde directement leur amour.

Voilà - mon cher Médor - de quelle nature est celle que j’ai pour vous et celle que je crois que vous avez pour moi. Vous me tenez lieu de parent, de patrie et de couronne. Et si je n’avais dessein de la mettre sur votre tête, je pense que sans songer à remonter sur le trône, je vous obligerais à passer le reste de nos jours dans cette agréable solitude. Mais, comme je sais bien que vous estimez plus la main qui vous couronnera que la couronne même, quelque brillante qu’elle soit, il faut songer à quitter cet aimable désert, il faut retourner au royaume de Catay, il faut faire voir à toute la terre ce que peut la force de l’inclination ; il faut lui montrer ce que c’est que l’on doit appeler amour et lui faire voir en vous un amant sans ambition que cet amour a fait roi, en ma personne une reine sans imprudence que ce même amour a rendue sujette.

EFFET DE CETTE HARANGUE

Angélique était trop adroite pour ne persuader pas et Médor était trop amoureux pour n’être pas persuadé. De sorte que, quoique l’Arioste ne nous ait pas dit ce qui leur arriva aux Indes et qu’à peine il nous ait appris qu’ils s’embarquèrent pour y aller, nous pouvons croire que la force de l’inclination rendit leur amour éternelle et que, comme elle seule l’avait fait naître, elle seule la fit, après, toujours durer.

© 2005 publifarum, realizzazione: Simone Torsani