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HÉCUBE AUX FEMMES TROYENNES

Neuvième harangue

ARGUMENT

Après que la cruauté des Grecs eut sacrifié Polyxène à l’ombre d’Achille, la malheureuse Hécube, sa mère, fut au bord de la mer accompagnée des femmes Troyennes pour y laver le corps de cette infortunée Princesse. Mais à peine avait-elle commencé de lui rendre ce pitoyable office que les flots présentèrent à ses yeux et poussèrent au rivage celui du jeune Polydoros, le dernier de ses enfants, que le perfide Polymestor avait égorgé pour dérober les trésors qu’on lui avait baillé en garde avec ce jeune Prince, au commencement du siège de Troie. Un objet si surprenant et si terrible fit dire d’abord à cette Reine désespérée tout ce que la fureur peut suggérer aux âmes qu’elle possède. Mais après que les premiers mouvements lui eurent permis de donner quelques règles à sa douleur et quelque ordre à ses discours, elle parla ainsi aux tristes compagnes de ses disgrâces pour leur faire voir QUE LE MALHEUR N’A POINT DE BORNES QUE LA MORT.

ecube
La perte de son Empire
Fut le moindre de ses coups ;
Elle perdit son époux,
Et ses enfants, c’est tout dire.


Hécube aux femmes troyennes

Quiconque s’assure aux grandeurs de la terre et aux pompes de la royauté n’a qu’à voir les déplorables ruines de Troie et les épouvantables malheurs d’Hécube pour connaître certainement combien sont faibles ces grandeurs et combien est changeant et trompeur ce superbe éclat qui l’éblouit.
Après avoir considéré un objet si digne de l’être, si digne de compassion et si capable de donner de la terreur, il faudra sans doute que son âme soit bien déréglée et que son ambition l’aveugle d’une étrange sorte, si l’élévation du trône ne lui fait peur du précipice ; s’il ne préfère un roseau au sceptre ; si la couleur de la pourpre ne lui fait craindre pour son sang et s’il ne foule aux pieds une couronne qui a bien plus d’épines que de fleurs. Depuis que le soleil éclaire sur des ruines et qu’il jette ses rayons sur des empires détruits, il n’a jamais vu de désolation égale à la nôtre. Et quoique son cours doive être éternel et qu’il voie tous les misérables, il est certain qu’il n’en verra jamais qui le soient autant que nous.
Le malheur - fidèles et tristes compagnes de mes infortunes - n’a point de bornes que la mort. Et tant que nous sommes en vie, quelque malheureux que nous soyons, nous pouvons encore l’être davantage. Il y a un enchaînement continuel dans toutes les funestes aventures qui de l’une nous conduit nécessairement à l’autre, malgré toute la prudence humaine. Des persécutions de la terre on passe aux périls de la mer, des vents aux foudres, des tempêtes aux naufrages, des flots aux sables, des sables aux écueils et des écueils à la mort qui seule – comme je l’ai dit – est le terme des malheureux. Mais pour vous faire voir cette vérité, souffrez que je retrace en votre mémoire l’image de nos félicités passées et celle de nos disgrâces présentes -si toutefois il est possible que rien les en ait pu effacer- et que je vous fasse avouer par votre propre expérience, comme je l’ai connu par la mienne, qu’il n’est point de véritable repos que celui qu’on trouve au tombeau, ni de mal si grand qui n’en doive faire craindre un pire.
On dit – et je sens bien que l’on a raison de le dire – que les contraires opposés se font paraître davantage et que ce n’est que par la noirceur de l’ombre que l’on connaît parfaitement le vif éclat de la lumière. Aussi ne peut-on concevoir quelle a été la chute de Priam si l’on ne considère combien son trône était élevé, ni juger de la misère où je me vois si l’on ne remarque la splendeur où je me suis vue.

Toute l’Asie avait du respect pour cet illustre Monarque. Elle était absolument ou sa tributaire ou son alliée. La magnificence des temples, la rare architecture des palais, la prodigieuse quantité des richesses et la hauteur superbe de ses remparts rendaient la déplorable Troie une des merveilles du monde. L’abondance était dans nos champs, l’allégresse était dans nos villes et le plaisir était partout. Notre Empire était rempli de soldats, la famille royale était nombreuse et, pour dire quelque chose de plus, Hector, mon cher Hector, vivait encore. Qui n’eût dit lors que notre bonheur était sans limites ? Et qui eût dit lors que notre malheur serait sans bornes ? Qui eût – dis-je – pu croire au mauvais songe que je fis et aux prédictions de Cassandre ? Et qui n’eût dit au contraire, vu l’heureux état où nous étions, que ces songes et ces présages, quoique faux et sans nul effet, étaient néanmoins les plus grands maux qui nous pussent jamais arriver, tant notre puissance et notre félicité paraissaient solidement établies ?
Cependant je sais, vous savez et tout l’univers saura, que ce qui semblait la fin de nos déplaisirs à peine en fut le commencement. Nous vîmes bientôt après blanchir toute la mer de voiles. Nous vîmes notre rivage couvert de troupes ennemies. Nous vîmes le fer et le feu désoler toutes nos campagnes; nous les vîmes couvertes de morts et de morts qui n’étaient pas tous des Grecs. Nous vîmes le vaillant Hector résister longtemps et toutefois résister inutilement. Nous vîmes former ce superbe camp, nous lui vîmes environner nos murailles ; nous lui vîmes ouvrir ses tranchées et les élever à l’égal de nos remparts. Et enfin nous vîmes Troie assiégée et nous nous vîmes sans liberté.
Ô fortune qui te joues des sceptres et des couronnes et qui te plais à renverser tout ce que tu as élevé ! C’est assez éprouver la patience de ceux qui ne sont pas accoutumés à cette vertu sévère. C’est assez, c’est même trop que de réduire un grand Prince à la fâcheuse nécessité de s’enfermer dans l’enceinte d’une ville, lui dont l’Empire est si vaste. C’est -dis-je- trop, ô fortunes, et sans doute ta cruauté ne saurait aller plus loin.
Vous savez toutefois, mes filles, qu’elle n’en demeura pas là, qu’elle fut plus ingénieuse et plus cruelle tout ensemble et que sa fureur fut un torrent qui [n]e s’arrêta qu’après avoir tout ravagé, tant il est vrai que le malheur n’a point de bornes.

Mais comme ce malheur est contagieux, nous n’avons pas été seuls à le souffrir. Toute l’Asie s’arma pour nous et toute l’Asie a péri pour nous dans notre perte et s’est ensevelie sous nos ruines. Le vaillant Memnon, la généreuse Penthésilée, l’illustre Sarpédon et tant d’autres Princes que le sang, le devoir ou l’amitié attachèrent à nos intérêts. Tous, tous – dis-je – se sont perdus pour nous sauver et ne nous ont pas sauvés en se perdant, parce que le malheur n’a point de bornes.
C’est ici, Troyennes, c’est ici que vous l’allez voir plus clairement, car ni la funeste arrivée des Grecs, ni la désolation de nos champs, ni la sanglante mort de nos soldats, ni la retraite de nos troupes repoussées, ni nos murs étroitement assiégés, ni notre liberté perdue, tout cela – dis-je – n’approche point du tragique accident qui l’a suivi. Car enfin le pourrai-je dire ? mais enfin le pourrai-je celer ? Hector, le grand Hector lui-même, le défenseur d’Ilion, le rempart de Troie et le plus illustre de mes enfants est tombé mort sur la poussière, sous les armes du cruel Achille et tombé mort devant mes yeux. Hélas ! Qui m’eût dit à ce funeste spectacle que ma douleur n’eût pas été infinie et que mon malheur n’eût pas été à son dernier point, je ne l’aurais jamais cru. Allez – aurais-je reparti - dénaturés que vous êtes, vous ne savez ce que c’est que de voir donner la mort à un fils auquel on a donné la vie ; vous ignorez la tendresse des sentiments de la nature ; vous ne savez pas qu’en lui perçant le sein on me traverse le cœur, qu’en répandant son sang on répand le mien et qu’en le faisant mourir on me fait mourir moi-même.
Cependant il est certain que, comme le malheur n’a point de bornes, le coup de sa mort ne fut pas le plus rigoureux pour moi. Je sentis des blessures qu’il ne sentait plus. Je souffris ce que le barbare Achille lui croyait faire souffrir. Mon âme endura ce que ce corps ne pouvait plus endurer et lorsque ce tigre déguisé en homme lui perça les pieds pour l’attacher à son char et qu’il le traîna trois fois à l’entour de nos murailles je fus contrainte d’avouer que sa mort n’avait pas été mon plus grand mal.

Ô Dieux ! Toutes les fois que je me souviens de cet horrible spectacle je perds la raison pour n’avoir pas perdu la vie et je ne puis concevoir qui me la pût conserver. Je voyais bondir sa tête toute sanglante qui s’écrasait contre les rochers ; je voyais les funestes traces que ce corps tout percé de coups et tout brisé par la rapidité du char laissait empreintes sur la terre. Ou, pour mieux dire, je ne voyais rien, car l’excès de la douleur me fit tomber évanouie et m’ôta l’usage des sens. Après cela -chères compagnes de mes infortunes- imaginerez-vous qu’il soit que le malheur n’ait point de bornes ? Et me croirez-vous quand je vous dirai que l’astre inhumain qui me persécute n’est pas encore au milieu de sa carrière et que tout ce que j’ai dit n’est pas la moitié de ce que j’ai à vous dire ? Quoi, Hécube – me répondrez-vous peut-être – la mort d’un héros, la mort d’un fils et d’un fils le plus aimé de vos enfants et une mort si funeste et qui a de si cruelles circonstances n’est pas le plus grand et le dernier de tous vos maux ! Songez-vous bien à ce que vous dites et l’excès de votre douleur, ne pouvant vous ôter la vie, ne vous ôte-t-il point le jugement ? Serait-il possible qu’il y eût encore des foudres à tomber sur votre tête et que l’ire du Ciel ne fût pas encore assouvie? Peut-on croire que vous n’ayez pas déjà souffert tout ce que l’on saurait souffrir et que vous ne jouissiez pas au moins de ce triste repos qui provient de la lassitude après les douleurs violentes ? En considérant votre force nous avouons notre faiblesse ; notre imagination ne peut concevoir ce que vous voulez nous persuader. Sans doute votre douleur n’est pas de celles que l’on appelle muettes. C’est une douleur éloquente qui agrandit les choses, qui les exagère et qui les veut faire passer pour ce qu’elles ne sont pas.
Nullement, mes filles, nullement. Mes paroles sont bien au-dessous de mes disgrâces. Je dis ce que je puis dire et non pas ce que je sens. Il n’y a que mon cœur qui sache ce que j’essaie inutilement de faire savoir aux autres et pour connaître le malheur d’Hécube il faut avoir été mère d’Hector. Car l’esprit le plus ingénieux à inventer des supplices n’en saurait imaginer un si cruel que fut le mien lorsque je vis un misérable père réduit à la dure nécessité d’aller lui-même racheter le corps de son fils.
Ô Dieux, quel tragique emploi ! Et quelle pitoyable rançon ! Le barbare Achille – s’il vous en souvient – maltraita ce pauvre Prince affligé, le reçut avec des menaces, lui laissa passer la nuit devant sa tente et ce monstre d’avarice et de cruauté mit enfin à prix une chose qui n’en avait point. Hélas, changer Hector pour du cuivre et vendre ce que toute la terre ne pouvait payer ! Quel aveuglement ! Quelle injustice et quelle inhumanité ! Voyez donc si les bornes de mon malheur étaient où vous les avez crues, puisque même elles ne sont pas où vous les croyez maintenant ?
Non, Troyennes, elles n’y sont pas, puisque je vis revenir le corps de mon fils tout percé de coups et qu’un même char rapporta devant mes yeux le père et l’enfant presque aussi morts l’un que l’autre. L’un versait du sang et l’autre des larmes, l’un était mort, l’autre mourait. Je devais mes soins à l’un, je devais mes soupirs à l’autre. Et, ne pouvant me partager, je n’allais vers l’un ni vers l’autre et je mourais pour tous les deux.
Mais aussi – me direz-vous – c’est à cette fois, mère infortunée, que le Destin vous a tiré ses derniers traits. Mais, vous répondrais-je, vous avez donc vous-même oublié le bizarre amour d’Achille puisque vous parlez ainsi. Vous ne vous souvenez plus que ce tigre devint amoureux de Polyxène aux funérailles d’Hector – s’il est vrai toutefois que l’amour ait jamais pu trouver place dans une âme si barbare. Vous avez sans doute oublié que la crainte de l’avenir et que l’intérêt de l’état me contraignirent d’approuver un hyménée que le ciel et la terre condamnaient et que je condamnais moi-même ? Vous avez sans doute oublié que je vis allumer cette flamme criminelle sur les propres cendres de mon fils et que peu s’en fallut que l’on n’érigeât sur son tombeau un nouveau trophée à son meurtrier. Je vous le jure, mes filles, et je vous le jure véritablement, que cette indigne aventure, par la bassesse qui l’accompagne, me donna plus de dépit et de colère que toutes les autres ne m’avaient donné d’affliction.
Il me semblait à tous les moments que le fantôme d’Hector devait sortir de son sépulcre, pâle, sanglant et défiguré, pour me reprocher mon ingratitude et l’intelligence que j’avais avec son mortel ennemi. Il me semblait entendre sa voix, il me semblait voir son visage et l’apparition effective ne m’aurait pas plus épouvantée que ce penser m’épouvantait.

Et certes il parut bien visiblement que nos desseins étaient injustes, puisque, par une rigueur équitable, ce malheur qui n’a point de bornes – comme je vous l’ai dit tant de fois – fit que la cause de notre crime en devint elle-même le châtiment. Oui, l’impitoyable et brutal Achille me punit par sa cruauté d’une faute que lui seul m’avait fait commettre. Et ce furieux tua Troïlus , l’un de mes fils, de la même main dont il voulait épouser sa sœur. Mais c’est ici que je doute avec beaucoup de raison si je dois mettre la mort de Pâris entre mes autres infortunes. Il était mon fils -il est vrai- mais il était mari d’Hélène. Je lui avais donné la vie -il est certain- mais il était cause de la mort d’Hector. Je lui avais fait voir la lumière -je l’avoue- mais il nous fait voir notre ville en flamme. Et si je le puis compter au nombre de mes enfants, je le puis compter encore au nombre de mes ennemis. Suivons toutefois en cette occasion les sentiments de la nature. Oublions sa faute de peur d’en commettre une après lui et haïssons Philoctète , qui fut son meurtrier, comme s’il était le nôtre. Enfin soutenons encore à sa perte que le malheur n’a point de bornes, car, après tout, quand je ne considérerais pas ce qu’il m’était, il ne me serait pas aisé de haïr un homme qui a fait mourir Achille.
Suivons donc, suivons donc, Troyennes, le funeste cours de mes destinées et, comme elles ne s’arrêtent pas, ne nous arrêtons point aussi. Mais où prendrais-je des couleurs assez noires pour vous représenter cette effroyable nuit qui fut la dernière de Troie et qui ne fut pas, toutefois, la dernière de mes infortunes ? pourrais-je vous dépeindre cette épaisse et grosse fumée de laquelle on voyait sortir les flammes de toutes parts ? pourrais-je vous remettre en la mémoire ce bruit éclatant qu’elles faisaient en dévorant des palais entiers et le bruit que ces mêmes palais faisaient par la chute de leurs ruines ? pourrais-je vous faire souvenir des cris aigus et perçants que tant de femmes poussaient en l’air, toutes échevelées et les mains tendues vers les Cieux qui ne les écoutaient pas ? aurais-je la force, ou plutôt la cruauté, d’exposer encore une fois vos filles à l’insolence des soldats et vos biens à l’avarice des vainqueurs ? pourrais-je sans doute vous faire mourir et, sans mourir moi-même, vous parler de tant de morts ? pourrais-je vous faire voir un fleuve de sang sans vous en faire répandre un de larmes ? et enfin, comment après un siège de dix années pourrais-je vous faire voir Troie puisqu’elle n’est plus ? Tout est passé, tout est éteint, elle fut ici et peut-être même que son nom passera comme elle en la mémoire des hommes.
Avouez donc -me direz-vous encore- que votre malheur a trouvé sa fin dans la sienne et qu’il n’a pas été sans bornes. Vous vous trompez, mes filles, vous vous trompez. Ce malheur -s’il est permis à une affligée de parler ainsi- est un abominable Phœnix qui renaît au milieu de ce funeste bûcher et qui sort de ces déplorables cendres. Car, sans vous parler de Déiphobos, le dernier de tous mes fils qui combattaient sur nos murs et qui fut horriblement massacré pendant cette fatale nuit ; sans vous parler même de Priam, de qui je devrais toujours parler, lui qui fut poignardé au pied des autels et entre mes bras et qui tomba après avoir vu tomber son Empire ; sans vous parler -dis-je- de tout cela, puisque tout cela dépend de la prise de notre ville ; j’ai encore assez d’autres choses lugubres en la mémoire pour vous faire confesser que le malheur n’a point de bornes.

En effet si la rigueur du sort et la cruauté de celui que les Grecs appellent Pyrrhus et le fils d’Achille et que j’appelle l’infâme bourreau de Priam eussent laissé la vie à ce pauvre Prince et la liberté à sa malheureuse femme, j’ose dire que nous avions assez de vertu l’un et l’autre pour nous consoler de tant de pertes et pour les souffrir sagement. Nous eussions passé du palais à la cabane et du sceptre à la houlette presque sans murmurer. Et comme nous avions su commander à nos sujets, nous aurions su obéir à la nécessité ou pour mieux dire à la raison.
Notre vie eût été obscure et tranquille, elle eût été sans éclat et sans traverses et tout ainsi que nous n’eussions rien eu à perdre, nous n’eussions plus rien eu à craindre et nous serions enfin morts plus heureux que nous ne l’avions vu. Mais la fortune n’avait garde de me traiter de cette sorte. Il eût semblé que mon malheur eût eu quelques bornes et l’inexorable qu’elle est ne lui en veut point donner d’autres que la mort. Il a donc fallu que Polyxène fût esclave, que Cassandre passât du temple du Dieu dont elle était la prêtresse à la servitude des Grecs ; qu’Andromaque ,la femme d’Hector, fût mise à la chaîne et qu’Hécube portât des fers. Ah, mes filles ! Si vous saviez quelle chute est celle du trône, combien le précipice en est affreux, combien il y a loin de commander à obéir, d’être reine à être esclave et quelle différence il y a d’un sceptre à des fers : vous vous étonneriez aussi bien que moi de me voir vivante après avoir éprouvé une si étrange aventure. Et ce serait véritablement à cette fois que vous auriez peine à concevoir que mon malheur ne fût pas à son dernier point.
En ce premier état la couronne brillait sur notre tête et la pourpre servait à nous parer ; en l’autre à peine nous a-t-on laissé quelques lambeaux pour nous couvrir. En l’une nous n’entendions que des louanges ; en l’autre nous n’entendons que des injures. Nous étions dans un palais magnifique, nous sommes au fond d’une galère entre les bancs et les forçats. Chacun avait soin de nous plaire, aucun n’a soin de nous secourir. Nous avions tout avec abondance et nous n’avons rien présentement. Nous vivions parmi les plaisirs, nous languissons parmi les larmes. Tout le monde était à nos pieds, mille tyrans sont sur nos têtes. Et bref – pour le dire encore une fois et pour dire tout en peu de paroles – nous portions un sceptre et nous portons maintenant des fers.
Voilà de grands maux –Troyennes- voilà de grands maux ; mais ce ne sont pas les derniers que je dois souffrir. J’ai perdu des trésors, des palais, des villes, des royaumes, une couronne, un trône, un roi, un mari et la liberté, mais je n’ai pas encore perdu tous mes enfants. Il s’en est sauvé quelques-uns d’une désolation si générale : la guerre ne les a pas tous exterminés et la flamme qui a dévoré notre ville leur a permis de se sauver. Oui, la jeune Polyxène en a été garantie aussi bien que moi. Elle m’aide à porter mes chaînes, elle m’aide à pleurer mes pertes et me donne toute la consolation que l’on peut tirer d’une personne affligée. Elle le fait, je le souffre, et la fortune le voit, qui, ne pouvant endurer que mes misères finissent et me voulant témoigner que le malheur n’a point de bornes que la mort, fait encore tomber une nouvelle foudre sur ma tête et m’accable par un accident plus tragique que tous ceux qui m’étaient avenus.

Ce serait peu que les hommes me fussent contraires si les démons ne me l’étaient aussi. L’enfer s’ouvre, les tombeaux s’ouvrent comme lui et l’ombre de l’impitoyable Achille nous apparaît, mais aussi cruelle après sa mort qu’il le fut toujours pendant sa vie. Elle demande un sacrifice, et l’orgueilleuse qu’elle est se met elle-même au rang des Dieux. Et bien, qu’on lui offre de l’encens, puisque sa vanité en demande ; qu’on lui fasse un autel de son sépulcre et qu’on fasse un Dieu d’un homme qu’on a vu mourir. Qu’on lui immole une victime et si ce n’est pas assez qu’on lui présente une hécatombe. Non, non, ce n’est pas là ce que désire cette ombre enragée : elle veut du sang, mais du sang de Polyxène. Elle veut une victime, mais une victime couronnée et son amour ne veut enfin que ce que la haine pourrait vouloir. Ô barbare ! Est-ce ainsi qu’on hait ou qu’on aime ? est-ce être amant ou ennemi ? est-ce une vengeance ou une tendresse ? prends-tu Polyxène pour Pâris parce qu’elle lui ressemble ; et crois-tu qu’il soit déguisé en fille comme tu le fus autrefois ? On veut mourir pour une amante et tu veux qu’elle meure pour toi ! L’on répandrait tout son sang pour elle et tu veux qu’elle répande le sien ! L’on entrerait au tombeau pour la sauver et tu en sors pour la perdre. Et bien, tigre furieux, d’autres tigres comme toi vont te contenter : on l’arrache d’entre mes bras, on l’emmène, on la sacrifie, elle tombe, elle répand tout son sang, elle meurt sur la sépulture.
Cruel Achille, cruelle Fortune, vous voilà tous deux satisfaits ! Et pour le moins, après tant de maux, je puis croire que j’en suis au bout. Ah, mes filles ! Vous n’avez qu’à jeter les yeux sur ce nouvel objet de pitié pour connaître que je me trompe. J’ouvre le sépulcre pour un de mes enfants et je trouve qu’il y en faut mettre deux. Je viens laver le corps de l’un au bord de la mer et la mer m’en présente un autre qu’elle a déjà lavé. Je rends les derniers devoirs à Polyxène et il les faut rendre à Polydoros. Je me plains des Grecs et il me faut plaindre des Thraces. Je déteste la cruauté de mes ennemis et la perfidie de nos alliés est pire. J’accuse l’inhumanité d’Achille et il faut que je crie éternellement contre l’avarice de Polymestor. J’ai horreur d’un coup de poignard qu’a reçu ma fille et j’en vois le corps de mon fils tout percé. Ah, la douleur m’ôte la parole ! Mais voyez ce que je ne vous puis dire et ce que je n’ose voir. Dieux éternels, quel crime peut avoir commis l’illustre maison d’Assarace pour attirer sur elle de si sévères châtiments ? Nous perdez-vous pour nous punir, ou si ce n’est seulement que pour donner un grand exemple de l’instabilité des choses et pour faire voir mieux que moi que le malheur n’a point de bornes que la mort ?

Je ne connais que trop, Dieux sévères, et je crois qu’après tant de disgrâces il en est encore qui m’attendent. Je crois que je verrai servir la femme d’Hector, que je verrai jeter au vent les cendres de son mari, que je verrai profaner la sainteté de Cassandre et qu’après tant d’accidents je ne pourrai pas mourir, tant il est vrai que le malheur n’a point de bornes. Mais quoi qu’il en soit, Troyennes, ne laissons pas ce perfide Roi de Thrace impuni ; si nous ne trouvons point d’autres armes, employons plutôt nos chaînes à lui écraser la tête ; trouvons notre liberté au milieu des fers pour une si généreuse action ; puisque nos trésors ont fait son crime crevons-lui les yeux afin qu’il ne les voie jamais ; témoignons-lui que la vertu désespérée est capable de tout entreprendre ; faisons voir aux Grecs qu’ils ont des esclaves qui devraient être leurs maîtres ; et faisons sentir au barbare Polymestor un supplice qui n’ait non plus de bornes que notre malheur et qui ne finisse que par la fin de sa vie, comme le nôtre ne finira que par celle de nos jours.


EFFET DE CETTE HARANGUE


Les malheurs de Troie étaient si grands qu’il était facile à Hécube de prouver qu’ils étaient sans bornes. Et la perfidie de Polymestor était si horrible qu’avec une éloquence moindre que la sienne elle aurait non seulement persuadé, mais armé quelque chose de plus faible que son sexe pour en prendre la vengeance. Elles attirèrent donc ce malheureux roi dans une embuscade qu’elles lui dressèrent sur le prétexte d’avoir encore des trésors à lui confier. Et, se jetant sur lui toutes à la fois, elles lui crevèrent les yeux avec leurs aiguilles, pour apprendre aux hommes en général, et aux méchants en particulier, qu’il n’est point de petits ennemis, ni point de crimes si cachés que la justice du Ciel ne voie et ne châtie à la fin.

© 2005 publifarum, realizzazione: Simone Torsani