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HÉLÈNE A PÂRIS

Huitième harangue

ARGUMENT

Au commencement du siège de Troie, Hélène apprit que la cour et le peuple murmuraient contre elle et que chacun la regardait comme la cause d’une si fâcheuse guerre. L’avis qu’on lui en donna secrètement fit que cette fine et belle Grecque se résolut de découvrir les sentiments de Pâris sur une matière si délicate. Et pour arriver adroitement à sa fin elle entreprit de lui prouver QUE LA BEAUTE N’EST PAS UN BIEN.

helene
Pour elle aux Grecs fut en proie
Un empire glorieux,
Et de l’éclat de ses yeux,
Vint le feu qui brûla Troie

Hélène à Pâris

Je sais bien, ô trop aimable et si j’ose dire trop aimé Pâris, que vous ne tomberez pas aisément d’accord du discours que je m’en vais faire, que vous aurez peine à souffrir que je condamne ce que vous approuvez, que je blâme ce que vous avez tant loué et que je méprise ce que vous adorez. Vous croirez sans doute que je ne puis offenser ma beauté sans offenser votre jugement. Et puisque je lui dois toute ma gloire en lui devant votre conquête, je n’ai pas raison de vouloir m’attaquer à la sienne. Et véritablement qui ne regarderait les choses de ce côté-là n’entrerait jamais dans mon sens.
Néanmoins comme elles ont toutes deux faces si vous même voulez considérer l’une et l’autre, sans intérêt et sans préoccupation, je m’assure que votre sentiment ne sera pas éloigné du mien, que vous abattrez l’autel où vous avez idolâtré, que vous avouerez que vous avez pris une idole pour un Dieu, que vous souscrirez à mon opinion et qu’enfin vous direz aussi bien que moi que la beauté n’est pas un bien.
Mais pour vous empêcher de me faire des objections je me les veux faire moi-même. Oui, mon cher et bien aimé Pâris, je veux mettre moi-même toutes vos troupes en bataille afin de les défaire après. Et pour vous ôter tout sujet de plainte je ne parlerai qu’après que je vous aurai fait parler. Je n’ignore donc pas que les partisans de la beauté disent qu’elle est le dernier effort de la Nature ; que les astres et le soleil même ont quelque chose de moins éclatant ; que de ce mélange admirable de couleurs et de cette juste proportion de traits qui composent la beauté il résulte quelque chose de divin ; qu’il n’y a que les aveugles qui puissent nier cette vérité et que les statues qui ne sentent point son pouvoir ; que ce merveilleux et superbe objet triomphe continuellement ; que les Rois font gloire de suivre son char, qu’ils préfèrent ses chaînes à leurs couronnes et que les plus braves sont vanité de soupirer à ses pieds et d’y apporter leurs trophées. Ils disent même que l’empire de cette beauté est beaucoup plus noble et plus glorieux que celui des plus grands Monarques puisqu’ils ne règnent que sur les corps et qu’elle règne sur les esprits. Ils disent que ce sont ses yeux seulement que l’on peut appeler roi des rois, puisqu’ eux seuls les assujettissent et qu’eux seuls font mourir esclaves ceux qui n’étaient nés que pour commander. Enfin ils établissent cette beauté reine de toute la terre, ils la font régner souverainement sur tout le monde raisonnable et soutiennent avec autant d’ardeur qu’ils en ressentent qu’elle est seule le souverain bien.

Cependant, ô mon cher Pâris, que les apparences sont trompeuses et qu’il est vrai du moins que, si la beauté est un bien pour ceux qui la voient, elle est un mal pour celles qui la font voir. C’est vouloir faire passer des fleurs pour des fruits que de la vouloir faire passer pour un avantage solide. Les flatteurs la forment de lys et de roses et ne songent pas que les lys et les roses n’ont point de durée et que les fleurs les plus belles n’ont de prix que chez les curieux, c’est-à-dire chez ceux qui ne sont pas sages. Et puis, qui ne sait qu’ on s’accoutume à voir la beauté comme toutes les autres choses ? Qu’après cela elle ne touche pas plus les yeux que les vulgaires ? et qu’aussitôt qu’elle a perdu la grâce d’être nouvelle elle a presque tout perdu ? Peut-on voir une clarté plus lumineuse que celle du soleil même ? Est-il quelque objet en la Nature aussi merveilleux que lui et dont la pompe et la magnificence puisse approcher de la sienne ?
Cependant parce que son éclat est ordinaire et qu’on le voit tous les jours, peu de gens s’amusent à le considérer, quelque digne qu’il soit de l’être. Au lieu que si pendant une nuit sombre une comète fait briller ses funestes rayons en l’air, tout le monde court pour la voir. Tout le monde la regarde avec admiration, tant il est vrai que les choses communes touchent peu et que les extraordinaires attachent puissamment l’esprit. Il en est ainsi –Pâris- de ces admirables fleurs dont nous avons déjà parlé, de ce bel ornement du printemps que la Nature peint avec tant d’art et qu’elle émaille d’une si rare diversité. Elles nous semblent toujours belles parce que nous ne les voyons pas toujours, étant certain que si nous les voyions sans cesse elles ne nous les sembleraient plus. Une saison nous les donne, une autre nous les ravit et une autre nous les ramène ; et de là vient que nos yeux n’en sont jamais rebutés. Joignez encore à ces raisons que les fleurs qui parent la Terre et celles qui composent le teint ne sont qu’une ombre du beau, qu’une vapeur agréable et qu’une illusion qui plaît. Il est de la beauté comme de l’arc-en-ciel, elle est quelque chose et elle n’est rien. Elle paraît ce qu’elle n’est pas et trompe également celui qui l’admire et celle qui la laisse admirer. Les règnes légitimes peuvent être longs, mais les tyrannies sont ordinairement courtes. Les esclaves les plus fidèles se souviennent quelquefois de leur liberté et, quand les chaînes ne sont pas fortes, ils ne manquent guère à les rompre. Jugez alors si cette Reine abandonnée est fort glorieuse et si l’on peut tomber d’un trône si élevé sans tomber dangereusement. Supposons même que ces esclaves le veuillent être, que leurs chaînes soient de diamants et c’est-à-dire aussi durables qu’ils les estiment précieuses : ignorez-vous que c’est un ordre général établi en la Nature que l’effet ne peut subsister lorsque la cause a cessé ? La beauté passe ; l’amour qu’elle a fait naître passe avec elle et l’on se trouve après et sans amant et sans beauté. La gloire qui nous en demeure est une gloire d’épitaphe. On dit: elle emporta mille victoires, elle gagna mille trophées, elle parut en mille triomphes, mais après tout elle n’est plus. Ici gît la beauté d’Hélène, quoiqu’ Hélène ne soit pas morte. Elle se voit ensevelie toute vivante, elle entend parler d’elle comme d’une autre personne et, par un malheur tout particulier, elle semble être obligée d’entrer deux fois dans le tombeau.

Ah non, Pâris ! disons les choses comme elles sont : la privation de cette gloire est plus sensible, que cette gloire même ne le fut jamais. Il est plus aisé de se passer toujours d’un bien que de le perdre après l’avoir eu ; et sans doute il vaut mieux être né malheureux que le devenir. Il vaut mieux -dis-je- avoir toujours été sans la fange que d’y retomber du haut du trône. Et ceux qui sont nés esclaves ne sont pas la moitié si infortunés que les Rois qui le deviennent. Or si tomber du trône est un grand malheur, jugez ce que doit être celui de se voir tomber d’un autel ? Perdre l’encens est plus que perdre la couronne ; et se voir mépriser de ceux qui nous adoraient est sans doute un déplaisir qui doit être insupportable. Vous me direz possible que ce malheur inévitable est si loin, qu’on ne saurait l’apercevoir, que toute la Nature changera cinquante fois de face avant que cette beauté se change et que le soleil verra mille et mille fois sa gloire avant que de voir sa disgrâce. Ô Paris, que vous mesurez mal le temps si vous le mesurez ainsi ! et que vous connaissez mal la beauté si vous la croyez si durable ! Mille accidents nous la peuvent ravir tous les jours. Elle est exposée à mille dangers et il n’y a pas plus d’yeux qui la voient qu’il y a de maux qui peuvent faire qu’on ne la verra plus jamais. Et quand même elle irait aussi loin qu’elle peut aller, qu’elle verrait les dernières bornes que la Nature lui a prescrites et que ce soleil serait encore lumineux en son couchant. Il y a si peu d’espace du berceau à la sépulture et du commencement de la vie jusqu’à sa fin qu’on ne peut qu’avec une injustice étrange donner un prix considérable à une chose si fragile. En un mot c’est prendre du verre pour des diamants et faire passer pour précieux ce qui ne l’est point du tout encore qu’il le paraisse. Je sais que vous me direz que le véritable amant ne prend pas la cause de la passion de la seule beauté du corps, que celle de l’esprit y a sa part et qu’ainsi cette dernière subsistant toujours son amour peut subsister malgré la ruine de l’autre. Mais, Pâris, que ces amants philosophiques sont rares ! et qu’il se trouve peu d’hommes qui regardent une maîtresse par les seules beautés de l’âme ! Il s’en trouvent véritablement quelques-uns qui jurent que rien n’est capable d’ébranler leur fermeté, qui protestent que leur constance est plus forte que la fortune et plus forte même que le temps, qui soutiennent que cette beauté changera sans qu’on les puisse voir changer et qu’enfin ils trouveront encore des ruines belles et révèreront encore un temple détruit. Mais, Pâris, quand ils disent toutes ces choses, leurs maîtresses ne sont pas encore laides et leur imagination ne peut même concevoir qu’elles le puissent devenir. Ils promettent sans savoir ce qu’ils promettent et sans dessein de l’observer. Et toutes ces paroles inutiles viennent plutôt de la légèreté de leur esprit que des sentiments de leur cœur. Supposons même qu’ils pensent lors tout ce qu’ils disent et que la bouche n’exprime que la pure intention de l’âme. Celle qu’ils trompent en se trompant n’en est guère plus assurée, puisque par les révolutions du temps et des choses, il y a souvent plus de différence de nous à nous-mêmes qu’il y en a de nous à un autre. Et qu’ainsi nous ne saurions rien promettre de notre foi puisque nous ne savons pas même ce que nous serons.
Ô combien il est plus aisé d’imaginer de beaux projets que de les mettre en pratique ! Le moindre architecte, tant qu’il ne trace ses modèles que sur le sable, trouve tous ses alignements avec une facilité merveilleuse. Cependant quand il s’agit d’élever des masses de pierre et de tailler la solidité des marbres, le plus habile s’y trouve bien empêché. Il est aisé à ceux qui ont l’art de parler de bonne grâce, de faire de belles peintures de la constance comme des autres vertus. Cependant tous les peintres ne sont pas vertueux pour être peintres et quand ils font ces belles images, ils ne font pas toujours leur portrait. Or, mon cher et bien aimé Pâris, ne vous imaginez pas que ce ne soit que dans la crainte de l’avenir qu’il faille chercher le désavantage de la beauté. Ce soleil a ses éclipses dans sa plus haute élévation. Cette Reine a ses inquiétudes sous la pourpre et sur le trône. Son sceptre comme il est d‘or est plus pesant que le fer et sa couronne a moins de fleurs que d’épines. Je sais bien qu’à juger d’elle par la pompe et par l’éclat qui l’environne il est impossible d’en avoir que de très hauts sentiments. Ses rayons éblouissent le jugement et la vue, sa majesté donne de la crainte, sa douceur donne de l’amour. Elle plaît à ceux qu’elle tue, elle voit tout soumis à ses volontés, ses regards impérieux font trembler cent illustres esclaves. Elle donne des lois et n’en reçoit point et, bref, elle ne voit rien au dessus d’elle que le Ciel.
N’en jugez pas toutefois, je vous en conjure, par ces fausses marques de grandeur. Croyez que cette Reine élective n’est pas sans peine et qu’au contraire le moindre de ses vassaux est plus heureux qu’elle ne l’est. Oui, Pâris, il est de sa domination comme de ces grands empires qui ne sont composés que de conquêtes et de provinces usurpées et qui par cette raison demandent tant de soin à les conserver que leur conquérant devient esclave aussitôt qu’il s’en est fait Roi. Dans tous les autres États il se trouve peu de rebelles et en celui de la beauté tous aspirent à la tyrannie, tous veulent de sujets devenir maîtres et pas un ne se résout à servir qu’avec l’injuste dessein de commander. Je sais bien, aimable Pâris, que vous êtes l’exception de cette règle, que je serais injuste moi-même si je me plaignais de votre respect et qu’en vous un berger, digne de commander à des Monarques, a toujours fait gloire de m’obéir. Mais comme vous êtes incomparable, ne tirez point de conséquence de vous aux autres et, sans vous opposer à la raison ni à mon discours, souffrez que je le continue.

Comme les astres luisent aussi bien sur la fange que sur les pierreries et que les stupides voient le soleil comme les honnêtes gens, la beauté fait des conquêtes honteuses aussi bien que d’honorables et sa puissance va souvent plus loin qu’elle ne désirerait. Mille importuns la persécutent, mille fâcheux l’assassinent et tous s’opposent à son bien. L’un vient le louer de mauvaise grâce, l’autre se vient louer soi-même ; l’un est toujours rêveur auprès d’elle, l’autre est si gai qu’il en a perdu la raison ; l’un est jaloux, l’autre est téméraire ; l’un rit de ce que l’autre soupire ; l’un vient chanter ses louanges, l’autre lui dit des injures ; l’un la nomme toute divine, l’autre l’appelle tigresse ; l’un lui offre de l’encens, l’autre s’il osait lui jetterait de la boue ; l’un lui élève un autel et lui dresse une statue, l’autre après tâche d’abattre et la statue et l’autel ; enfin, à bien considérer les choses, l’enfer n’a point de plus grand ni de plus bizarre supplice que celui de la beauté que tant d’ennemis assiègent.
Néanmoins – le pourrez-vous croire ? – ces ennemis étrangers ne sont pas les plus redoutables. S’ils attaquent le repos, il en est d’autres qui s’attaquent à la gloire et, par une cruauté sans exemple, la beauté tâche elle-même de détruire la beauté. Ô Pâris, vous expliquerez aisément cet énigme et devinerez facilement ma pensée si vous voulez remarquer ce que l’envie fait faire à mon sexe pour l’intérêt de cette malheureuse beauté. D’abord qu’une femme le considère, elle ne considère plus tous les autres. L’amitié la plus sainte ne lui est plus inviolable ; les liens du sang ne sont plus assez forts pour la retenir et de tous les devoirs qui nous attachent les uns aux autres et qui forment la société, il n’en est aucun qu’elle ne méprise. La médisance, ce poison aussi secret que dangereux, s’épand insensiblement sur la réputation d’une personne qui n’a point d’autre défaut que celui de n’en avoir pas que celui d’être trop belle. Elle reçoit mille blessures sans les sentir, on la ruine sans qu’elle s’en aperçoive, on la frappe sans qu’elle voie le bras ni le coup et tous ces malheurs lui arrivent pour cette beauté seulement. De là des événements encore plus tragiques tirent leur détestable source, de là viennent les querelles des rivaux, la division des familles, la haine irréconciliable, les combats sanglants et funestes et la désolation entière des maisons.
Mais, mon cher, et, comme je l’ai dit, trop aimé Pâris, vous ne savez que trop bien, et moi aussi, quels sont les effets de cette fatale beauté ! D’ici même vous ne pouvez jeter les yeux au port de Sigée ni sur les ruines de Xanthe sans voir les déplorables marques des maux qu’elle peut causer. C’est elle seule – à parler raisonnablement – qui couvre cette mer de galères ennemies. C’est elle seule qui dresse tant de tentes et de pavillons à l’entour de cette fameuse ville. C’est elle seule qui creuse les profondes tranchées qui la ceignent et qui lui dérobent la liberté ; et c’est elle seule qui élève à l’égal de nos murailles les superbes et hauts remparts qui couvrent et défendent le camp des Grecs. Oui, Pâris, c’est elle seule qui a fait répandre le premier sang dont on voit rougir ces campagnes, qui a traversé le repos et la vieillesse de Priam, qui a causé l’affliction d’Hécube, qui a engagé le vaillant Hector dans le péril des combats. Et, pour dire quelque chose encore de plus sensible à mon cœur, qui a mis Pâris en danger. C’est à elle seule que les mères de Mycènes et que les femmes de Troie demanderont également leurs enfants et leurs maris. Et, par un malheur aussi étrange que particulier, c’est elle seule que tous les deux partis regarderont comme une ennemie. Que la témérité d’un Grec ou que l’inconsidération d’un Troyen le fasse périr au milieu des armes : la beauté d’Hélène – s’il est vrai qu’Hélène ait de la beauté – en sera toujours la seule cause. Elle répondra de tous les événements de la guerre et comme si elle faisait les destinées de l’un et de l’autre peuple, l’un et l’autre peuple lui demandera toujours raison des maux qu’il aura soufferts. Oui, le peuple de Troie murmure contre elle. Celui d’Argos la maudit. Ménélas offensé la menace. Cassandre l’appelle le flambeau fatal d’Ilion et pour nuire à cette beauté infortunée des gens qui sont contraires en toutes choses s’accordent en celle-ci.

Je crains même – et cette crainte est la plus grande des miennes, je vous le jure par les Dieux – je crains -dis-je ô mon cher Pâris- que sa disgrâce ne devienne contagieuse ; qu’on ne vous accuse de ses crimes et qu’enfin on ne vous haïsse à cause que vous l’aimez. La Nature se plaindra d’elle et de l’amour ; l’intérêt de la Patrie voudra l’emporter sur celui de votre passion. Priam vous demandera de l’obéissance, Hécube vous demandera de la tendresse, Cassandre vous demandera de la dureté, le peuple vous demandera de la complaisance et les Grecs mêmes vous demanderont Hélène pour se venger et pour la punir. Et bien contentez tout le monde en sa perte et la contentez elle-même, pourvu que sa perte puisse servir à vous contenter! Eteignez ce flambeau funeste qui peut embraser votre ville, réduire vos palais en cendre et renverser avec vos murailles un Empire si florissant ! Au moins si vous en voulez croire les prédictions de Cassandre et le songe que votre mère fit autrefois, rendez à Ménélas qui la demande une si dangereuse hôtesse ; ne suivez plus ce que vous devez fuir, regardez le périlleux éclat de cette beauté comme celui des ardents qui mènent dans des précipices et ne vous laissez pas éblouir à des rayons si dangereux. Songez que ses clartés les plus éclatantes seront peut-être pour vous les clartés d’une comète qui menacent les Princes et leurs États de désordres et d’infortunes. Songez que tout ce qui plaît ne doit pas plaire et que la victoire de ses propres passions n’est pas la moins glorieuse qu’on puisse obtenir, comme elle n’est pas la plus facile. Confessez aussi bien que moi que la beauté n’est pas un bien et la rejetez comme un mal. N’écoutez ni la pitié ni l’inclination qui ne conseillent jamais fidèlement et qui ne flattent que pour tromper.
Suivez, suivez cette beauté sévère, je veux dire la raison, et la préférez à celle de mon visage. Ecoutez Priam, écoutez Hécube, écoutez Cassandre, écoutez tous les Troyens, écoutez même tous les Grecs et n’écoutez plus l’amour qui vous parle en faveur de cette beauté. Hélène qui la connaît et la doit connaître vous proteste encore une fois qu’elle n’est rien moins que ce qu’on la croit, qu’elle n’a de précieux que l’apparence et qu’elle est trop peu de chose pour la préférer à des couronnes et pour lui sacrifier son repos.

Perdez-la donc pour vous conserver, cette fatale beauté, et si Troie veut faire un présent funeste aux Grecs qu’elle ne lui fasse que celui qu’ils lui demandent. De tant de feux que du haut de vos remparts vous jetterez dans leur camp, j’ose dire que celui de mes yeux leur sera le plus dommageable. Et s’ils connaissent ce qu’ils désirent, ils donneraient autant de combats pour ne l’avoir point comme ils en donnent pour l’obtenir. Croyez-moi donc et ne vous croyez pas, ô mon cher et bien aimé Pâris, et n’exposez ni vos États, ni vos parents, ni votre repos pour une chose qui ne peut passer pour un bien non pas même dans l’esprit de celle qui la possède. Mais quand vous aurez suivi mes conseils et la raison, souvenez-vous au moins qu’Hélène a parlé contre elle afin de parler pour vous. Et que ce n’est pas un faible effort pour une femme que d’avouer ingénument que la beauté n’est pas un bien. Souvenez-vous – dis-je – qu’Hélène a préféré plus d’une fois votre satisfaction à sa gloire et que la même cause qui l’obligea de vous suivre l’oblige encore à vous quitter.
N’oubliez jamais ce dernier témoignage de mon affection, je vous en conjure, puisque c’est le plus difficile que je puisse vous en donner. Et quelque bas que soit le prix où je mets cette beauté que je veux perdre avec la vie afin de vous conserver, souvenez-vous que vous l’avez estimée souvent au-delà des trônes et des sceptres et que, de cette façon, si je vous donne peu selon mes sentiments, je vous donne beaucoup selon les vôtres.


EFFET DE CETTE HARANGUE

Pâris fut assez persuadé de l’amour qu’Hélène avait pour lui, mais il ne le fut pas du mépris de sa beauté. Il écouta ce raisonnement comme un paradoxe et jugea bien sans doute que cette belle Grecque ne parlait de s’en aller qu’afin de l’obliger à la retenir.
Pour moi qui ne l’aie pas moins fait parler contre mes sentiments que contre la beauté, j’avoue qu’après être venu à bout d’un ouvrage si difficile et où j’avais tant de répugnance, je crois que je pourrais soutenir quand il me plaira que la neige est noire et que les Maures sont blancs, tant il est vrai que ce que j’ai dit est peu véritable et peu selon mon opinion.

© 2005 publifarum, realizzazione: Simone Torsani