[ harangue précedente | harangue suivante ]

HERMINIE À ARSÈTE

Septième Harangue


ARGUMENT

Après que Tancrède eut tué Clorinde, comme vous venez de le voir, ce Prince en parut inconsolable et à peine ce fameux Ermite qui suivait le camp de Godefroy le put séparer de ce beau corps dont il avait séparé l’âme. De sorte qu’Herminie, fille du roi d’Antioche, qui aimait depuis longtemps ce généreux affligé, désespéra de voir jamais son amitié récompensée. Ce fut dans un état si malheureux que, rencontrant un des domestiques de Clorinde, qui soutenait que Tancrède avait raison d’en user ainsi, elle tâcha de lui faire avouer, pour soulager sa douleur, QUE L’AMOUR NE DOIT ALLER QUE JUSQU’AU TOMBEAU.

erminie
Ô princesse jeune et belle,
Si par un discours charmant
Vous subornez cet amant,
Voudrez-vous d’un infidèle ?


Herminie à Arsète


Ceux qui disent, comme vous le dites, que le pouvoir de la mort ne doit point détruire l’amour, qu’il faut aimer dans les ombres du tombeau celles que l’on a aimées lorsqu’elles jouissaient de la lumière, que c’est être infidèle de ne leur conserver pas son affection toute pure, que c’est être inconstant que d’être capable d’une seconde flamme lorsqu’elles n’ont plus part à le vie et qu’enfin, quiconque a été assez malheureux pour voir entrer une Maîtresse dans le monument ne doit jamais plus songer à faire nulle autre conquête, ces gens-là, dis-je, ignorent également jusques où va la puissance de la mort et la puissance de l’amour. Ils ne savent pas ce que c’est qu’on appelle aimer ; ils ne connaissent ni la fidélité, ni la constance et jugent des choses ou selon leur caprice ou selon leur intérêt.

Pour vous, sage et fidèle Arsète, je n’ai garde de trouver mauvais que vous donniez des larmes à la mémoire de la vaillante Clorinde. Je consens même que le généreux Tancrède mêle les siennes avec les vôtres et je veux bien, encore, vous témoigner par mes soupirs que le Destin de cette illustre personne m’a donné de la douleur et que je fus sa Rivale sans être son ennemie.
Mais je veux aussi vous persuader que sans être ni infidèle ni inconstant, ce Prince, qui l’a aimée durant qu’elle a vécu, pourrait reconnaître mon affection par la sienne après qu’elle a cessé de vivre.
La Mort - cet effroyable monstre qui détruit tout ce qui respire en l’univers - ne veut point que l’amour entreprenne aucune chose sur sa puissance : ceux qu’elle emporte une fois ne sont plus obligés à rien ; elle rompt les traités de paix ; elle sépare les amitiés les plus étroitement unies ; elle désunit les alliances les plus fortes. En faisant tomber les Rois du trône dans le cercueil, elle dispense leurs sujets de leur obéir ; leur pouvoir cesse avec leur vie et il ne demeure de ces Monarques que la mémoire de leurs vices ou de leurs vertus. S’ils ont été méchants, on les blâme avec hardiesse et, s’ils ont été bons, on les loue sans être soupçonné de flatterie ; on prend soin de leurs tombeaux, on immortalise leurs noms par l’histoire que l’on fait de leur règne et de leurs actions héroïques, mais on ne leur rend aucun des services qu’ils avaient accoutumé d’exiger de leurs sujets, tant il est vrai que la Mort apporte de changement à toute chose.

Ce que je dis des Rois se peut dire de celles que l’amour avait rendues Reines de leurs Amants et que la Mort a assujetties à son empire. Comme elles ne sont plus en état de commander, l’on est dispensé de leur obéir : les sentiments de la Raison et de la Nature veulent que l’on pleure leur perte, que l’on chérisse leur mémoire, qu’on n’en perde jamais le souvenir, qu’on leur dresse des sépulcres magnifiques et que l’on n’oublie rien de ce qui peut servir à leur gloire. Mais la Raison et la Nature veulent aussi que le temps console les plus aigres douleurs, qu’il n’y ait point de larmes qui ne tarissent, ni point d’afflictions qui ne diminuent. En effet, il n’y a point de milieu à prendre en ces occasions : il faut entrer dans le cercueil avec la personne aimée ou il faut demeurer dans les bornes que la sagesse prescrit aux douleurs les plus violentes. Tous les ornements des plus superbes mausolées ne sont que des flambeaux éteints et des marques funestes que ceux qui y reposent n’ont plus de part à la lumière et, par conséquent, que les vivants n’en doivent plus avoir à leurs cendres. Ce sommeil éternel, qui règne dans les sépultures et que les larmes et les soupirs des amants les plus passionnés ne peuvent jamais dissiper, témoigne assez que ce n’est point aux morts que l’on doit de l’amour et de la constance.
Le changement qui arrive en eux justifie celui qui arrive aux autres et puis, à parler véritablement, les plus désespérés s’abusent lorsqu’ils croient aimer encore les Ombres de leurs Maîtresses comme si elles étaient vivantes. Ce qui ne peut plus causer ni désir, ni espérance, ni inquiétude, ni jalousie ne peut s’appeler amour. Ils cessent donc d’aimer sans qu’ils y pensent et prennent un effet de leur douleur et quelquefois de leur tempérament pour une marque de passion. Cependant il est absolument impossible que l’Amour et la Mort puissent jamais régner ensemble : ils croient aimer leurs Maîtresses et ils n’aiment que leur mémoire ; ils [s]e disent fidèles et constants et, néanmoins, tous leurs sentiments sont changés, car, de toutes les tendresses que la véritable affection inspire, il ne leur demeure que la douleur en partage. Encore, pour l’ordinaire, devient-elle avec le temps une mélancolie d’habitude plutôt qu’un effet de leur perte et du ressentiment qu’ils en ont. Ils s’accoutument au chagrin comme à la joie, leurs soupirs les soulagent, leurs pleurs coulent sans amertume et le récit de leurs disgrâces, au lieu d’accroître leurs tourments et de renouveler leurs déplaisirs, leur tient lieu d’un divertissement agréable. Croyez-moi, Arsète, ce ne sont point là les marques d’une forte passion. Cependant il est certain que la sagesse de la Nature fait en nous, malgré que nous en ayons, ce changement avantageux.

La mort est un mal trop inévitable et trop commun parmi les hommes pour faire qu’ils ne se consolent jamais des pertes qu’elle leur cause. Aussi voit-on bien que les choses ne sont pas ainsi et que la raison a donné de plus justes limites à la plus forte douleur. Depuis le commencement des siècles la mort a fait verser des larmes que le temps a essuyées : tous les enfants se sont consolés de la mort de leur père, tous les pères ne se sont point désespérés pour celles de leurs enfants, les maris les plus fidèles ont conduit leurs femmes dans le cercueil sans y entrer et les femmes les plus constantes ont enseveli leurs maris sans les suivre au tombeau. Enfin, Arsète, comme il n’y a pas de joie permanente en cette vie, il ne doit point y avoir d’affliction qui soit éternelle.

Vous me direz que les liens du sang et ceux de l’amour sont des choses bien différentes et que, pour l’ordinaire, l’intérêt de la personne aimée a plus de pouvoir en notre cœur que toute autre considération. Vous ajouterez à cela que nous abandonnerions et notre Patrie et tous nos parents pour la servir et qu’ainsi, lorsqu’il arrive que nous la perdons, elle nous cause autant d’affliction elle seule que si nous perdions tout à la fois, et ceux qui nous ont donné la naissance et ceux qui causent notre fortune et, bref, tout ce qui nous reste à perdre au monde.
Quand je tomberais d’accord de cela, il faudrait toujours en revenir à mon point, qui est : ou qu’il faut se consoler de la mort de la personne que l’on aime ou qu’il faut mourir avec elle. Car de penser que l’amour soit une chose comparable avec les Ombres du tombeau, c’est ce qui n’a point d’apparence, c’est ce qui n’a point de raison, c’est ce qui n’a point d’exemple et c’est ce qui ne peut jamais arriver, à moins que de perdre le bon sens en perdant sa Maîtresse. Comme l’on n’aime point ce que l’on n’a pas vu, l’on ne doit point aimer ce que l’on ne verra plus, on peut en conserver le souvenir mais on ne peut en aimer les beautés puisqu’elles ne sont plus en l’être des choses.

On peut révérer encore les chaînes et les fers que l’on a portés mais, comme ces chaînes et ces fers sont brisés pour toujours, on peut sans inconstance et sans infidélité en reprendre d’autres, pourvu qu’ils ne soient pas indignes des premiers. Il ne faut point abattre une statue d’or pour en mettre une d’argile en sa place mais, parmi les Chrétiens - à ce que l’on m’a dit - on peut orner un lieu de plus d’une image. Je ne demande donc pas que Tancrède efface entièrement celle de Clorinde de son cœur : j’ai plus de respect pour elle et plus de complaisance pour lui. Je veux seulement que, comme il n’a pas renoncé à la société humaine, puisqu’on lui voit encore donner des ordres et en recevoir, aller à la guerre, défendre sa vie et employer la même main dont il a rompu les liens qui le retenaient au service de Clorinde contre ceux que Clorinde a toujours servis, je veux, dis-je, que n’ayant pas cessé d’être fidèle à son parti, que n’ayant pas cessé d’être vaillant dans les combats et que n’ayant pas cessé d’être généreux, il ne cesse pas aussi d’être reconnaissant.

En l’état que sont les choses, il ne doit que de la compassion à Clorinde mais il doit de l’amour à Herminie. Clorinde ne saurait plus ni le haïr, ni l’aimer et Herminie non seulement l’a aimé auparavant qu’il connût Clorinde, mais elle l’aime encore lorsqu’il préfère les cendres de Clorinde aux pudiques flammes d’Herminie.
Le Ciel me soit témoin si je conserve aucun sentiment de haine pour cette illustre personne : tant qu’elle a été vivante j’ai eu autant d’estime pour sa vertu que d’affection pour le Prince qui l’aimait. Non, Arsète ! sa mort ne m’a point donné de joie, au contraire, elle m’a causé de la douleur. Je l’honorais assez pour soupirer sa perte et j’aimais assez Tancrède pour désirer quasi qu’il n’éprouvât pas une si fâcheuse aventure quoique, selon les apparences, elle me dût être avantageuse.
Que si de leurs intérêts il m’est permis de songer aux miens, je vous avouerai encore que je pense que je serais moins malheureuse si Clorinde n’était pas morte que je ne la suis maintenant qu’elle est également incapable de donner de l’amour et de la jalousie. Si elle vivait, je ne trouverais point mauvais que Tancrède ne me donnât que son estime et son amitié et qu’il lui conservât sa passion toute entière ; je dirais, pour sa défense, il aime ce que l’on ne peut trop aimer : Clorinde est jeune, belle, vertueuse et vaillante et son inclination le porte à l’adorer. Plaignons donc notre infortune sans accuser celui qui la cause puisqu’on ne peut rien trouver à dire à son choix.

Mais aujourd’hui que Clorinde n’est plus rien qu’un peu de poudre, que sa jeunesse ne subsiste plus, que sa beauté est détruite, que sa vertu ne peut plus paraître que dans les discours de ceux qui l’ont connue, que sa valeur ne peut plus être utile ni dangereuse à ses amis ni à ses ennemis et qu’enfin elle est aussi éloignée de nous que si elle n’avait jamais été, il n’est pas juste que Tancrède ait plus de fidélité pour les cendres de son ennemie [que] de reconnaissance pour celle qui a commencé de l’aimer dès le premier instant qu’elle l’a vu, quoique ce premier instant la fît choir du Trône dans la servitude et que la main qui lui donnait des fers arrachât de dessus la tête de son père une Couronne qui devait tomber sur la sienne.

Mais peut-être, généreux Arsète, ne savez-vous pas tous les droits que j’ai en l’affection de Tancrède par la naissance de celle que j’ai pour lui. Il ne sera donc point hors de propos que je vous la raconte en peu de paroles afin que, s’il arrive qu’il écoute un jour mes raisons avec plus de douceur que vous ne le croyez, vous ne l’accusiez pas d’infidélité et d’injustice de préférer Herminie à l’Ombre de Clorinde. Il est même nécessaire, pour ma propre gloire, que vous sachiez que, sans cesser d’être vertueuse et raisonnable, j’ai pu commencer d’aimer Tancrède quoiqu’il fût le vainqueur de mon père, que j’ai pu continuer de lui vouloir du bien quoiqu’il n’ait pas répondu à mon amitié et que je suis en droit présentement de souhaiter de lui qu’il se contente d’honorer la mémoire de Clorinde et qu’il commence d’aimer Herminie.

Vous saurez donc - sage et fidèle Arsète - que, lorsque les Chrétiens eurent renversé le Trône d‘Antioche et qu’ils eurent arraché et le Sceptre et la vie à celui qui m’a fait voir la lumière, vous saurez - dis-je - que par l’ordre de la guerre je fus remise entre les mains du vainqueur qui, comme vous ne pouvez l’ignorer, était ce même Tancrède dont il s’agit aujourd’hui. Mais, hélas ! Pourquoi faut-il que ce vainqueur ne m’ait point été rigoureux en ce temps-là s’il ne devait point être raisonnable en celui-ci ? pourquoi faut-il qu’il ne m’ait point traitée en esclave s’il est vrai qu’il ne me veuille point traiter en Maîtresse? pourquoi faut-il qu’il m’ait rendu tous les trésors du Roi mon père s’il ne veut pas me rendre mon cœur ou me donner le sien en échange ? et pourquoi faut-il qu’il m’ait redonné la liberté de si bonne grâce pour me refuser si cruellement de rendre les chaînes qu’il me fait porter moins rudes et moins pesantes ?

Oui, fidèle Arsète ! Je l’avoue avec quelque confusion, je commençai d’aimer Tancrède lorsque, selon les apparences, je devais commencer de le haïr. Sa vertu, sa modération et sa clémence touchèrent sensiblement mon cœur. J’étais sa captive et il me traita en reine. Par le droit que les vainqueurs ont sur les vaincus, tous nos trésors étaient à lui et il me les rendit ou plutôt il me les donna. J’étais sa prisonnière et il me remit en liberté. Il est vrai qu’en détachant les fers que je portais, il m’en donna d’autres bien plus puissants pour me retenir que ceux que j’avais quittés. Je regardai la liberté comme un mal, je regrettai la servitude comme un bien et, quoique je ne susse pas moi-même en ce temps-là pourquoi j’avais des sentiments qui paraissaient si peu raisonnables, je connais bien en celui-ci que l’extraordinaire générosité de Tancrède avait déjà introduit l’amour dans mon cœur, quoique je fusse en un âge où l’on ne sait pas encore ce que c’est qu’Amour.
Depuis cela que n’ai-je pas fait, tantôt pour ne l’aimer plus, tantôt pour l’aimer toujours davantage ? Je l’ai regardé quelquefois comme un usurpateur, je l’ai considéré comme un ennemi qui m’avait ôté la couronne d’Antioche et, ce qui est le plus fâcheux, qui avait troublé le repos de toute ma vie par une passion que la générosité avait fait naître en mon âme et que je ne pouvais vaincre. Mais, le dirai-je, fidèle Arsète ? Après l’avoir regardé et comme usurpateur et comme ennemi, je l’ai toujours aimé et comme vertueux et comme mon libérateur et comme mon Amant. Je l’ai vu de dessus les murailles de Jérusalem répandre le sang des nôtres sans que j’en aie répandu de larmes : je souhaitais la victoire et je n’eusse pas voulu toutefois que Tancrède eût été vaincu. Je l’avais éprouvé vainqueur trop débonnaire pour ne désirer pas qu’il fût toujours en état de faire paraître sa vertu en faisant du bien plutôt qu’en souffrant du mal. Aussi ne pus-je pas apprendre le péril où il était par les blessures qu’il avait reçues sans former le dessein de sauver la vie à celui qui m’avait sauvé l’honneur et qui m’avait rendu la liberté.
Vous savez aussi bien que moi que je me servis des armes de la vaillante Clorinde pour sortir de Jérusalem et pour exécuter mon entreprise : mais en prenant ses armes je ne pris pas son courage et je fus bientôt contrainte de quitter l’épée et de prendre la houlette pour me mettre en sûreté. J’ai donc été et chevalier et bergère pour l’insensible Tancrède ; je suis même la prisonnière d’Armide, à sa considération et, ce que je trouve de plus heureux pour moi c’est que par cet art merveilleux que tous les Rois mes prédécesseurs m’ont laissé en partage, j’ai eu la satisfaction de redonner la vie à mon libérateur, de panser ses blessures et de le guérir en un temps où il ne pouvait être secouru que par Herminie.

Vous voyez donc bien, Arsète, que la naissance de mon affection n’est pas criminelle puisque la seule vertu de Tancrède l’a causée. Vous pouvez juger encore que sa continuation est excusable puisque la compassion et le dessein de la sauver y ont beaucoup contribué et vous devez connaître aussi que Clorinde ne vivant plus, il est obligé de récompenser mon amitié par la sienne. Clorinde, qui fait toute sa douleur présentement et qui occupe toutes ses pensées, n’avait employé ses armes que pour l’attaquer et pour le poursuivre et je ne dérobai les armes de Clorinde que pour lui aller sauver la vie. Clorinde, à laquelle il n’avait ôté ni Sceptre, ni Couronne l’a toujours regardé comme un ennemi et moi, à qui il avait ravi toutes choses, jusques à la liberté, je l’ai toujours regardé comme un Prince qui pouvait et qui devait être mon Amant. Je vous ai déjà dit, Arsète, que si votre illustre Maîtresse vivait, je ne songerais pas à lui disputer sa conquête, mais son malheur l’ayant mise dans le tombeau, jugez après les choses que j’ai dites s’il est raisonnable de préférer le cercueil de Clorinde à Herminie ? Car, enfin, ce n’est point être infidèle que d’abandonner ceux qui nous abandonnent pour toujours.
Quoi, Arsète ! Vous pouvez comprendre que l’on puisse avoir de l’amour pour ce qui n’en peut plus recevoir ? cet agréable échange d’esprits et de volontés qui se fait entre les amants se peut-il faire entre le tombeau de Clorinde et le Prince Tancrède ? l’insensibilité du marbre dont il est orné peut-elle répondre à la tendresse que cette passion inspire ? et ce peu de poussière qu’enferme ce monument est-il le prix de la constance et de la fidélité de Tancrède ? Non, Arsète ! Cela ne peut être ainsi. Toutes les choses du monde doivent avoir des bornes ; il faut, tant que la personne aimée est vivante, la suivre par toute la terre ; il faut partager sa fortune, quelque malheureuse qu’elle soit ; il faut même mourir pour elle, si l’occasion s’en présente. Mais, s’il arrive qu’elle meure, il faut – comme je l’ai déjà dit – ou cesser de vivre ou cesser de l’aimer. C’est une nécessité si absolue que rien ne peut s’y opposer. Tous les siècles ont fait voir des exemples de ce que j’ai dit ; tous les désespérés se sont tués de leur propre main et tous les sages se sont consolés par leur propre raison.

En effet, il y aurait quelque chose de bien injuste dans l’ordre de la Nature, s’il fallait que toutes les fois que la mort fait descendre une personne au sépulcre, il y en eût une autre qui renonçât entièrement à la société de la vie et qui passât le reste de ses jours à verser des larmes inutiles, à errer vainement alentour d’un tombeau. Car, à parler avec sincérité, il n’y a quasi point de gens qui meurent qui ne dussent attendre ces derniers devoirs ou de leurs amis ou de ceux pour qui ils auraient de l’amour, s’il était vrai que la raison autorisât une procédure si étrange et, par ce moyen, il se ferait un enchaînement de douleurs parmi tout le monde, qui rendrait la vie de tous les hommes très malheureuse et qui détruirait l’univers. Il faudrait, pour ne s’exposer pas à une si fâcheuse aventure, refuser l’amitié de tous les honnêtes gens, n’avoir jamais d’amour pour personne, ne se laisser obliger par aucun, apporter autant de soin à se faire haïr que l’on en apporte à se faire aimer et consulter plutôt la santé de ceux pour qui on voudrait avoir quelque bienveillance que leur propre mérite de peur que, leur tempérament étant faible, la fin de leurs jours arrivant peut-être avant la vieillesse, n’obligeât ceux qui les aimeraient à passer le reste de leur vie alentour d’un cercueil.

Sérieusement, Arsète, il n’est pas aisé d’imaginer qu’il y ait des esprits raisonnables qui croient que la mort ne détruise point l’amour : le temps et l’absence, qui n’ont pas tant de pouvoir qu’elle, ne font tous les jours que trop d’inconstants pour oser croire qu’après qu’elle a ravi l’objet qui faisait naître cette passion on puisse et on doive encore la conserver.
On ne peut continuer d’aimer cet objet puisqu’il est détruit et on ne le doit pas, puisque c’est également résister à la Raison et à la Nature, qui ne le veulent point. Ceux que l’on dit avoir été amoureux d’une belle statue ou d’un portrait sont plus excusables que ceux qui le sont d’un tombeau ou des cendres qu’il enferme. Les yeux, qui sont accoutumés de séduire l’imagination et la volonté à l’avantage de tous les beaux objets, les trahissent et leur donnent quelque plaisir, en les trompant agréablement, mais de conserver de l’amour pour un objet effroyable, pour ce qui ne peut jamais plaire, pour ce que l’on ne pourrait voir sans larmes et sans horreur et pour ce que l’on ne verra plus jamais, c’est ce qui ne peut ni ne doit être et c’est ce qui me fait soutenir avec hardiesse que l’amour ne doit aller que jusques au tombeau.

Tous les hommes qui n’ont pas perdu le jugement ne font ou ne doivent jamais rien faire sans dessein, c’est un ordre si universel, qu’il n’y en a presque point qui y manquent : tous les avares savent pourquoi ils gardent leurs trésors;, tous les ambitieux savent où ils veulent parvenir ; tous les vindicatifs savent pourquoi ils cherchent à nuire à leurs ennemis et tous les amants n’ignorent pas quelles sont leurs intentions lorsqu’ils pleurent et lorsqu’ils soupirent aux pieds de leurs Maîtresses. Ils savent - dis-je - que l’amour est le prix de l’amour et qu’enfin l’on n’aime que pour être aimé. Mais qui demanderait au Prince Tancrède ce qu’il prétend en continuant d’aimer autant l’Ombre de Clorinde qu’il a aimé sa personne, je pense qu’il se trouverait un peu embarrassé à répondre. De dire que ses larmes et ses soupirs ont pour leur principal dessein de toucher son cœur, on ne le croirait pas, puisqu’il n’est plus en l’état de l’être. De penser aussi qu’il conserve sa première flamme pour ranimer les cendres de sa Maîtresse, il est trop sage pour avoir cette pensée, et de s’imaginer encore qu’il n’ait autre but en tout ce qu’il fait que de se rendre malheureux inutilement, c’est ce qui n’a point d’apparence. Cependant il est certain que cette amour que vous louez tant en ce Prince ne peut jamais produire rien de plus avantageux pour lui ni pour moi que ma mort ou la sienne.
Ah ! que s’il était possible que l’illustre Clorinde pût entendre ses plaintes et mes raisons et que, du milieu de son tombeau elle pût lui faire ouïr ses commandements : qu’elle blâmerait sa procédure !et qu’elle plaindrait mon malheur ! Elle était autrefois trop généreuse pour trouver bon maintenant que Tancrède, n’étant plus obligé de lui être fidèle, devienne ingrat envers moi.
Vous me direz peut-être que ses derniers sentiments n’ont pas été de mon avis mais, Arsète, elle vivait encore lorsqu’elle les témoignait à Tancrède. Cette faiblesse qui est commune à tous ceux qui meurent ne se trouve sans doute plus parmi les morts : toutes passions deviennent tranquilles dans la sépulture, les défunts ne veulent ni l’amour ni la constance de personne : ils ne prennent plus de part à nos aventures ; ils ne se soucient point que les autres en prennent à leur destin ; et, comme ils se séparent de toutes choses, ils ne se mettent pas aussi en peine si l’on se sépare d’eux ou si on les suit toujours. Croyez-moi, Arsète, c’est bien assez que d’être constant durant la vie sans le vouloir être après la mort. C’est - dis-je - bien assez que de faire ce que l’on doit sans vouloir faire encore ce que l’on ne doit pas.

Et puis, à dire les choses comme elles sont, tant que l’on est vivant, l’on est obligé de servir à la société publique : il n’est point permis d’être ingrat, il n’est point permis d’être injuste et, cela étant ainsi, il n’est point permis à Tancrède de n’aimer jamais Herminie et d’aimer toujours Clorinde, quoique Clorinde ne soit plus et qu‘Herminie soit en état de l’aimer jusques au tombeau.
Au reste, si l’on veut même bien expliquer les dernières volontés de votre illustre Maîtresse, on trouvera qu’elles ont été mal entendues par ce Prince car, quelques commandements qu’elle lui ait faits de révérer sa mémoire, elle ne lui en a point fait de plus pressant que ceux par lesquels elle lui a ordonné de se consoler. Or, le moyen que ce Prince se console jamais s’il conserve l’amour qu’il avait pour elle ? Quoi, Arsète, un véritable Amant pourra vivre heureux et savoir qu’il ne peut jamais ni être vu ni être aimé de sa Maîtresse ? Ah! non, non ! Ne nous abusons point en l’explication des dernières paroles de Clorinde car sans doute elle est d’accord avec moi . Elle veut bien demeurer dans la mémoire de Tancrède, mais elle ne sera pas fâchée que je règne en son cœur. Elle veut bien qu’il révère son nom mais elle ne sera pas marrie qu’il aime ma personne. Elle a bien voulu qu’il répandît des larmes sur son tombeau, mais elle ne murmurera pas si Herminie, le temps et la raison les font tarir. Elle a consenti que sa mort le rendît malheureux pour quelques jours, mais elle consentira aussi qu’il me rende heureuse pour toute ma vie.

Ne résistez donc pas, Arsète, aux volontés de Clorinde, persuadez au Prince son Amant, ce que je veux vous persuader : dites-lui que c’est désobéir à sa Maîtresse et à la vôtre que de ne se consoler pas et que s’il est permis à quelqu’un de prétendre quelque part à son affection ce ne peut être qu’à moi. Comme amie de Clorinde j’ai quelque droit à l’amitié qu’il avait pour elle ; comme son esclave que j’ai été, il doit me laisser dans ses fers ; comme Reine que je devais être, il me doit donner l’empire de son cœur au lieu de la Couronne qu’il m’a fait perdre ; et comme son Amante, il doit quitter le tombeau de Clorinde pour me suivre jusques à la mort. C’est là le terme que je prescris à l’amour que je veux qu’il ait pour Herminie, je ne demande pas qu’il abandonne le cercueil de Clorinde pour venir errer alentour du mien, s’il arrive que je meure avant lui. Non ! Mes prétentions ne sont pas si injustes : s’il ne meurt point de la douleur de ma mort, je veux qu’il vive et qu’il se console. Car, enfin, soit que j’écoute la Raison ou la Nature, je trouve que L’amour ne doit point aller au-delà du tombeau.

EFFET DE CETTE HARANGUE

Comme le Tasse ne nous a point dit si Tancrède se consola et s’il eut pitié d’Herminie, je ne saurais vous le dire. Et comme Arsète était un ancien domestique de Clorinde, je n’oserais non plus vous assurer s’il tomba d’accord de ce discours.
Vous avez entendu les raisons de l’une et de l’autre, considérez-les à loisir et jugez souverainement si vous êtes assez hardi pour juger des Reines et assez désintéressé pour le devoir entreprendre.

© 2005 publifarum, realizzazione: Simone Torsani