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CLORINDE À TANCRÈDE

Sixième harangue

ARGUMENT

Chacun sait que dans la Jérusalem du Tasse Tancrède tue Clorinde, sa maîtresse, sans la connaître ; mais chacun sait aussi qu’elle ne le reconnaît point et qu’elle meurt presque sans parler. Je ne doute donc pas qu’on ne m’accuse de falsifier l’histoire – si toutefois une fable doit avoir ce nom – et qu’on ne me trouve étrangement hardi d’oser entreprendre de faire parler une héroïne qu’un si fameux auteur a fait taire.
Outre que c‘est dire ce qu’il n’a pas dit, on le trouvera encore plus judicieux que moi de n’avoir pas mis un si long discours en la bouche d’une personne mourante, mais j’avoue que, malgré toutes ces objections, auxquelles on voit bien que j’ai songé puisque je me les fais moi-même avant qu’un autre me les fasse, je n’ai pu résister à une si agréable tentation. Il m’a toujours semblé, en lisant cet endroit de ce merveilleux poème, que le Tasse n’en avait pas entièrement tiré tout ce qu’on en pouvait tirer et que, puisqu’il était maître de la destinée de Clorinde, il pouvait lui accorder quelques moments de vie pour rendre l’aventure plus tendre et le malheur de Tancrède plus pitoyable par les choses qu’elle lui dirait.
Que le lecteur souffre donc que, comme Boiardo et l’Arioste disent souvent que c’est Turpin qui a dit ce qu’ils inventent, je dise aussi qu’un autre historien que le Tasse assure que le coup d’épée fut un peu moins grand, que Clorinde vécut quelques heures et qu’elle parla à peu près en ces termes au généreux Tancrède pour lui persuader QUE L’AMOUR NE DOIT POINT MOURIR AVEC L’AMANTE.

clorinda
Qu’elle] est fière, [Qu’elle] est belle !
Mais qui peut en discourir ?
Un amant la fait mourir
Qui voudrait mourir pour elle.

Clorinde à Tancrède

Vous avez vaincu, illustre et vaillant Chevalier ! Je vous rends les armes avec la vie et vous avez même cet avantage d’ouïr de la bouche de la personne que vous avez vaincue que vous êtes digne d’être son vainqueur. Mais d’où vient la tristesse qui paraît sur votre visage et dans vos actions ? est-il possible qu’il se trouve un homme assez généreux pour pleurer de ses propres victoires et pour plaindre la mort de ses ennemis ?
Cessez, courageux Chevalier, cessez de regretter ma perte et souvenez-vous que peu s’en est fallu que je n’aie causé la vôtre. Mais, encore une fois, ce que je vois et ce que j’entends peut-il être véritable ? Ah ! je n’en doute point, je reconnais mon libérateur, j’entends cette même voix qui, au milieu des combats, m’a paru souvent si redoutable et si charmante, et je ne m’étonne plus de voir pleurer ma mort à celui qui m’avait sauvé la vie.
Oui, généreux Prince, je me souviens de cette grande journée qui vous acquit tant d’honneur, où, poussée de cette noble ambition de vaincre en vous le plus vaillant et le plus courageux de tous les hommes, je vous poursuivis si opiniâtrement que ma hardiesse ou plutôt ma témérité vous donna de l’estime pour moi. Non seulement vous ne m’attaquâtes point, non seulement vous ne voulûtes pas vous défendre lorsque je vous attaquai, mais vous me défendîtes de tous ceux qui m’attaquaient. Vous fûtes de parti contraire à celui dont vous étiez à ma considération ; vous poursuivîtes les vôtres comme vos ennemis parce qu’ils étaient les miens et toutes vos actions me confirmèrent mieux que vos paroles que, soit par la force de votre destin ou par votre inclination, Clorinde avait touché votre illustre cœur.

Eh, veuille le Ciel m’accorder quelques moments de vie pour vous rendre grâce de tant de générosité et pour vous consoler de la douleur que je vous cause.
Je vois bien, Tancrède, je vois que vous songez à aller chercher des remèdes aux blessures que j’ai reçues de votre main. Mais, s’il est vrai que j’ai quelque pouvoir sur vous - comme vos larmes me le persuadent - ne m’abandonnez pas, je vous en conjure, à l’insolence de vos soldats maintenant que la misérable Clorinde n’a plus d’autres armes pour se défendre que les plaintes et les soupirs. Aussi bien les blessures que j’ai reçues sont telles qu’il n’y a plus de part à la vie pour moi. Eh, veuille le Ciel encore une fois me la prolonger de quelques instants afin que je puisse vous témoigner ma reconnaissance.
Il me semble que ma prière est exaucée, car, encore que je sente bien que l’heure de ma mort est proche, il me semble, dis-je - si je ne me trompe - que j’ai lieu de croire que je n’expirerai pas que je ne vous aie dit une partie des choses que je pense.

Ne craignez point que je me plaigne de vous ni du sort : j’ai l’âme trop grande, trop ferme et trop raisonnable pour avoir un sentiment si vulgaire, si faible et si injuste. Je sais que dans les combats on trouve aussi souvent la mort que la victoire, qu’il faut se préparer également à l’une et à l’autre et que, pourvu que l’on soit vaincu sans honte et sans lâcheté, on doit perdre cette victoire sans désespoir et mourir sans murmurer. Je ne regrette donc point la part que je pouvais encore avoir à la vie, la mienne a été assez longue, puisqu’elle a été sans tache ; j’ai peu vécu, je l’avoue, mais j’ai vécu avec gloire et je meurs avec honneur. Si Clorinde devait être vaincue, il fallait que ce fût par celui qui a accoutumé de vaincre tous les autres. Ce n’est pas peu pour elle de lui avoir disputé cet illustre prix comme elle a fait et de ne lui avoir cédé que parce que rien ne lui peut résister.
Ne me plaignez donc pas davantage que je me plains moi-même, réglez vos sentiments sur les miens, consolez-vous comme je me console et ne soyez pas plus sensible à mon malheur qu’à votre propre intérêt.

Si vous me regardez comme votre ennemie, vous vous réjouirez de ma perte, toute l’armée de Godefroy vous rendra grâce de cette action car, bien que je sois d’un sexe qui, pour l’ordinaire, ne permet pas que l’on tire avantage de le combattre, je pense néanmoins sans vanité que le nom de Clorinde est assez fameux pour oser croire comme je fais que tous vos chevaliers s’estimeraient fortunés non seulement d’être ses vainqueurs mais même d’être ses vaincus.
Ne jetez donc pas sur mon tombeau la couronne que vous avez acquise par ma défaite comme indigne de votre front. Ne dédaignez pas votre victoire si vous ne voulez pas me faire un outrage. Au contraire, publiez-la par toute la terre, apprenez à tout le monde ce qu’elle vous a coûté, ne cachez point le sang que vous avez répandu et cachez seulement vos larmes à Clorinde afin que sa mort soit plus tranquille, ne pouvant être plus honorable.

Pour vous témoigner qu’elle vous la pardonne de bon cœur, elle vous conjure - s’il est vrai que vous ayez de l’affection pour elle - de la conserver lorsqu’elle ne sera plus. Faites que ses cendres n’éteignent pas cette noble ardeur que les actions héroïques ont allumée dans votre âme. Vous l’avez aimée ennemie, aimez-la dans le cercueil ! Vous l’avez aimée lorsqu’elle avait les armes à la main contre vous, aimez-la lorsqu’elle sera morte par vous ! Vous l’avez aimée lorsqu’elle vous haïssait, aimez-la lorsqu’elle aura fini ses jours en vous assurant qu’elle a estimé votre valeur et votre vertu jusques au point de souffrir sa défaite sans en murmurer et de tenir à gloire de perdre la vie de la même main qui la lui avait conservée ! Je meurs toutefois avec le regret de ne l’avoir pas employée au service de mon libérateur. Mais, comme cette ingratitude n’est pas volontaire, ne laissez pas de regarder ma mort comme si je la souffrais pour vous sauver au lieu que je la souffre pour avoir voulu vous perdre. Imaginez-vous que tous les coups que je vous ai portés ont été portés contre vos ennemis et non pas contre votre personne.
Faites que le sang que je répands serve de prix aux larmes que vous versez et croyez, enfin, qu’après la générosité que j’ai remarquée en votre âme, si Clorinde eût vécu, elle vous aurait témoigné par ses actions qu’elle n’était plus capable de vous compter entre ses adversaires. Mais, puisque le passé ne se peut révoquer et qu’il ne demeurera bientôt de Clorinde que son nom, ses cendres et son cercueil – si vous avez la bonté de lui en accorder un – prenez soin de toutes ces choses : augmentez sa réputation, si vous le pouvez, afin d’accroître la vôtre et afin, aussi, de justifier en même temps votre amour et votre douleur. N’ayez pas la lâcheté de ces gens indignes de voir le jour qui cessent d’aimer leurs Amis dès qu’ils ne sont plus en état de reconnaître leur amitié ; ne soyez pas - dis-je - de ceux à qui les sépulcres donnent de l’horreur et qui n’osent suivre les personnes qu’ils aiment dans les ombres du tombeau. Ces faibles intéressés, qui ne cherchent que la récompense dans leurs affections et qui n’aiment que les choses agréables, ne sont pas dignes de jouir de la lumière : les Âmes grandes et généreuses ne sont pas capables d’en user ainsi et, à dire les choses comme elles sont, ce n’est que sous la tombe et entre les bras de la mort que nous pouvons nous assurer fortement de la bienveillance que l’on a pour nous. Tous les services que l’on rend aux vivants peuvent être soupçonnés d’intérêt particulier mais tous les honneurs que l’on rend aux morts ne peuvent être mal expliqués et méritent de vivre éternellement dans la mémoire de tous les hommes. C’est la véritable marque de l’amour héroïque et de la véritable vertu, c’est - comme je l’ai dit - le caractère infaillible d’une Âme grande, noble et généreuse, c’est aimer pour aimer et non pas pour la récompense et c’est, enfin - comme je l’ai dit encore - se rendre digne de tous les honneurs imaginables que d’honorer la mémoire de ceux qui, pendant leur vie, ont mérité d’être estimés de nous d’une façon particulière. N’est-ce pas assez que nous perdions une personne qui nous est chère sans effacer encore nous-même son image de notre souvenir ? Ah, non, non, Prince trop généreux ! vous n’en userez pas ainsi, les cendres de Clorinde vous seront en vénération, vous visiterez son tombeau avec respect et son nom, rendu inséparable du vôtre par sa déplorable aventure, volera par tout l’univers avec éclat et avec gloire. Vous lui conserverez cette amitié si pure que l’espérance même n’y a point eu de part, car, certes, il ne serait pas juste que Clorinde cessant de vous haïr lorsqu’elle entre dans le monument, vous commençassiez de lui vouloir mal lorsqu’elle cesse de vivre et qu’elle commence de vous connaître et, par conséquent, de vous estimer beaucoup.
Après avoir été mon ennemi, soyez mon Chevalier, je vous en conjure. Défendez contre tout le monde la beauté des portraits avantageux que la renommée a fait de moi par toute la terre ! Souvenez qu’elle n’a point flatté Clorinde, parlez de la grandeur de son courage, de son expérience dans sa jeunesse, de son bonheur dans les combats, de la pureté de son âme, de l’innocence de sa vie et de la gloire de sa mort ! Il m’importe peu que vous publiez que je suis née sur le trône, il suffit que vous persuadiez que j’en étais digne et que vous-même soyez persuadé que ma défaite vous est honorable.
Je vois bien que ce discours redouble votre douleur et que vous aimeriez mieux n’avoir point vaincu que d’acheter la victoire par ma perte. Ne regrettez pourtant pas si fort une personne malheureuse et ne vous accusez pas d’avoir commis un si grand crime. La Clorinde que vous avez combattue n’est pas celle que vous voyez : l’autre était une infidèle, ennemie de tous les Chrétiens et, par conséquent, la vôtre ; et celle-ci, au contraire, est présentement mieux instruite, plus éclairée et plus raisonnable puisqu’elle meurt avec beaucoup d’estime et de reconnaissance pour Tancrède.
Mais cependant - me direz-vous - elle meurt par la main de ce Tancrède. Il est vrai - vous répondrai-je - mais elle meurt pour sa gloire. Nul d’entre les mortels ne devait être son vainqueur que celui qui est assez généreux pour pleurer son ennemie. Le sang qu’elle eût répandu en toute autre rencontre aurait noirci sa réputation. Il fallait donc, pour l’honneur de ses armes, que ce fût de votre main qu’elle perdît la vie afin de vivre éternellement. Et puis, illustre prince, si le hasard de la guerre ne nous eût point fait rencontrer et que le sort et votre valeur ne m’eussent pas mise aux termes où je me vois, jamais Clorinde ne vous aurait donné nulle marque de sa reconnaissance : elle avait une vertu austère qui l’eût obligée à vous traiter toujours en ennemi ; vous avez adouci la fierté de son âme en la surmontant ; son orgueil a été plus faible que votre courtoisie et la mort qu’elle reçoit par votre main lui fait recevoir votre amour sans colère et sans haine, ce qu’elle n’eût jamais fait en un autre temps.
Ne vous plaignez donc point de la rigueur de votre aventure puisque vous lui devez une partie de mon estime. J’avais admiré votre courage dans les combats mais j’avoue que je n’aurais pas connu si parfaitement votre générosité après la victoire. Il est de plus vaillants soldats que de vainqueurs débonnaires et plus d’hommes qui sont capables de verser le sang de leurs ennemis que de répandre des larmes sur leurs tombeaux. Cessez donc, cessez de vous affliger et de me plaindre, la mort ne m’étant point rude, vous devez ce me semble vous consoler comme moi et vous devez, enfin, vous résoudre à ce que vous ne pouvez éviter.
Quand j’eusse vécu plus longtemps, que pouviez-vous attendre de plus heureux ? Vous n’auriez jamais vu Clorinde que les armes à la main. Ne vaut-il pas mieux - puisque le Ciel ne le veut ainsi - que vous ne la voyez plus du tout ? Son idée vous sera plus agréable qu’elle-même ne vous eût été de cette manière et, de l’humeur dont elle est, elle veut bien que vous aimiez sa mémoire mais elle n’eût peut-être pas voulu que vous eussiez aimé sa personne.
Reconnaissez donc avec moi les avantages que vous donne la victoire et ne murmurez pas inconsidérément d’une chose que vous ne pouvez empêcher. Modérez votre douleur afin qu’elle dure plus longtemps. Je reçois la mort avec tranquillité, souffrez ma perte avec patience, toutefois ne perdez jamais le souvenir de ce que je fus. Vous me rendrez la vie en conservant mon visage dans votre cœur, mais une vie plus noble et plus glorieuse et pour laquelle j’ai si souvent hasardé l’autre. Tout ce que Clorinde a fait n’a été que pour immortaliser son nom. Empêchez donc par vos soins qu’il ne soit enseveli dans l’oubli et, s’il est vrai – comme je n’en doute point – que vous avez l’âme généreuse, ne changez pas de sentiments puisque je m’en vais être en un état qui ne reçoit plus de changements. Je meurs avec beaucoup d’admiration pour votre vertu, vivez avec beaucoup d’estime de mon courage : portez de mon tombeau jusques au vôtre, l’affection que vous dites avoir pour moi : et lorsque le malheur voudra que vous quittiez le jour, faites que l’on enferme dans votre Cercueil, une image de Clorinde. Faites - dis-je - qu’elle se trouve encor empreinte en votre cœur : et que rien ne soit assez puissant, pour l’en pouvoir effacer. C’est dans les âmes vulgaires, que le temps et l’absence détruisent les beaux sentiments, que la vertu toute seule y a fait naître : mais parmi les personnes héroïques, le temps, l’absence ni la mort même, ne peuvent faire changer leurs inclinations. Ils aiment dans le monument, ce qu’ils ont aimé sur la terre : le souvenir de cet agréable objet, leur tient lieu de sa personne : et comme ils ont aimé sans espérance et sans intérêt, ils conservent sans infidélité et sans peine, l’amitié qu’ils ont promise. Certainement il y aurait quelque chose de dur et d’injuste, de perdre tout ensemble, la lumière, la vie et l’affection de ses Amis : c’est revivre en eux, que de demeurer en leur mémoire : ressuscitez donc Clorinde de cette sorte, et ne la faites pas mourir une seconde fois d’une façon plus cruelle que l’autre. La première est un effet de votre adresse, de votre courage, et de son malheur : et la seconde, en ferait un de votre oubli, de votre indifférence, et - si j’ose parler ainsi - de votre ingratitude. Oui, généreux Prince, je puis user de ces termes : et j’ose espérer que vous ne trouverez pas mauvais que Clorinde croie que vous obliger sensiblement, lorsqu’elle emploie les derniers moments de ses jours, à vous témoigner la véritable estime qu’elle a conçue, pour votre extrême vertu. Ne manquez donc pas de reconnaissance, puisque vous voyez que je n’en manque point : recevez le regret que j’ai, de ne vous avoir pas servi, comme une preuve indubitable que je l’aurais fait, si j’eusse vécu plus longtemps. Mais rendez aussi à mes Cendres et à mon nom, les honneurs et les soins que vous auriez rendus à Clorinde, si sa vie eût été plus longue. Ne craignez pas que son Fantôme vous épouvante, lorsque vous visiterez son cercueil : ni qu’avec une voix plaintive et lamentable, elle vous reproche sa mort. Non, Tancrède, vous ne verrez plus ni Clorinde ni son ombre : et vous n’entendrez plus ni sa voix, ni ses soupirs. Mais, hélas, je connais bien que j’augmente votre douleur, en pensant la consoler : que les témoignages d’amitié que je vous rends, vous causent plus d’affliction qu’ils ne vous donnent de joie ; que je suis assez malheureuse pour vous nuire lorsque je voudrais vous servir ; que je vous perce le cœur lorsque le mien est près d’expirer et que je vous suis plus redoutable mourante et désarmée que je ne vous l’étais dans le milieu des combats.

Je ne vous dirai donc plus rien qui puisse augmenter vos larmes. Je vous cacherai une partie de mes sentiments de peur d’attendrir les vôtres et de peur même que votre faiblesse ne passât jusques à moi. Ah, non, non ! Je me repens de cette pensée et, puisque je n’ai plus que quelques moments à vivre, il faut les donner tous entiers à celui qui autrefois m’a sauvé la vie, à celui qui pleure maintenant ma mort quoiqu’elle ait empêché la sienne et à celui dont les soins me doivent immortaliser. Aussi bien je ne pense pas que mon silence arrêtât vos plaintes et je crois même que vous ne serez jamais plus affligé que lorsque ce silence sera éternel. Préparez-vous toutefois, car je sens que mon heure fatale s’approche, que mes forces diminuent, que ma voix s’affaiblit et qu’à peine aurai-je le loisir de vous dire que Clorinde meurt sans autre douleur que celle que la vôtre lui cause. Qu’elle tient la fin de ses jours pour la plus glorieuse de ses aventures, qu’étant née sur le Trône, elle ne se soucie pas de mourir sur la poussière puisque c’est avec honneur. Qu’ayant vécu avec innocence et avec une réputation sans tache, elle ne regrette rien au monde que de ne s’acquitter pas de ce qu’elle vous doit et qu’enfin elle s’estime heureuse d’avoir trouvé en une même personne un ennemi assez courtois pour lui sauver la vie, un Chevalier assez vaillant pour rendre sa mort illustre, un vainqueur assez débonnaire pour pleurer de ses propres victoires et un Amant assez passionné et assez héroïque pour lui faire espérer qu’il conservera cette affection toute pure jusques à son dernier soupir.
Adieu, donc, Prince trop infortuné pour être si généreux. La voix me manque, je perds la force et la lumière mais, s’il est possible, ne perdez jamais le souvenir que l’Amour ne doit point mourir avec l’Amante.


EFFET DE CETTE HARANGUE

Les sentiments qu’un pareil discours eût pu inspirer ne manquèrent pas de trouver place dans l’esprit affligé de Tancrède : il pleura et pleura longtemps pour une infortune si extraordinaire et pour une aventure si effroyable. Et nous pouvons même croire qu’il pleura toujours puisqu’Erminie - toute aimable et toute Amante - qu’elle était, ne le put jamais consoler de la perte de Clorinde.
Cependant ne soyez pas aussi persuadé qu’il le fut que l’Amour ne doit point mourir avec l’Amante et suspendez au moins votre jugement puisque cette autre Princesse a quelque chose à vous dire là-dessus. Écoutez-la mieux que Tancrède ne l’écouta car, sans mentir, elle est trop digne de compassion pour la faire mourir pour une morte ou, du moins, pour ne la vouloir pas entendre.

© 2005 publifarum, realizzazione: Simone Torsani