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AMARYLLE À TITYRE

Cinquième harangue

Argument

Le grand Virgile s’introduisant dans les Eglogues de ses Bucoliques sous le nom d’un berger nommé Tityre y regrette Rome et la cour d’Auguste, dont il était éloigné, et témoigne être peu satisfait des bois et de la campagne. Cela m’a donné lieu d’introduire aussi la bergère Amarylle, sa maîtresse, qui, le surprenant dans cette pensée, lui reproche le mépris qu’il fait de leur séjour : lui représente ses beautés, et les comparant aux défauts de ce qu’il regrette, tâche de lui faire avouer QUE LA VIE CHAMPETRE EST PREFERABLE A CELLE DES VILLES.

amarylle
Ô que d’excellentes choses
Fait voir cet astre nouveau !
Les champs n’ont rien de si beau
Sans excepter les roses.

Amarylle à Tytire

Cessez, illustre berger, cessez de regretter les magnificences de Rome : ne troublez point la tranquillité de nos bois par des plaintes injustes et inutiles ; et laissez vous persuader que, soit pour l’agrément des personnes, pour la pureté des moeurs, pour l’innocence des plaisirs, pour la félicité de la vie ou pour la véritable vertu, nos campagnes doivent être préférées à la pompe des plus belles villes, et la simplicité de nos cabanes au séjour des plus superbes palais.
J’avoue que la peinture que vous m’avez faite de cette orgueilleuse qui s’ose vanter d’assujettir toute la terre est bien différente de celle que j’ai dessein de vous montrer aujourd’hui. En l’une, l’on ne voit que des sceptres et des couronnes, et en l’autre que des guirlandes et des fleurs et des houlettes. En la première on voit éclater partout l’or, les perles et les diamants; et en celle que je vais faire vous n’y verrez point d’autre or que celui des rayons du soleil, d’autres perles que celles que la rosée épanche sur l’émail de nos prairies, ni d’autres diamants que le cristal liquide de nos fontaines. Mais –ô Tityre- que cet or est pur ! que ces perles ont un lustre agréable ! et que ce cristal mouvant est délicieux à ceux qui ne se laissent point éblouir par des apparences trompeuses ; qui savent faire comme il faut le discernement des beautés de l’art et de la nature ; et préférer avec jugement une félicité durable à une félicité passagère !
Vous me direz - peut-être - qu’à m’entendre parler ainsi il semble que je n’aie guère considéré ce magnifique tableau que vous m’avez fait voir de la cour d’Auguste puisque je ne tombe pas d’accord que vous avez sujet de vous plaindre d’en être éloigné. Il est pourtant vrai que j’en ai remarqué tous les traits ; et j’avoue même que d’abord ces grands bâtiments de marbre, de jaspe et de porphyre m’ont fait douter si je ne les devais point préférer à nos grottes. Toutefois, je n’ai pas été longtemps en cette erreur et, quoique sans doute ce portrait soit un peu flatté, je n’ai pas laissé de connaître que vous avez tort de parler de Rome comme d’un lieu à qui rien ne manque pour rendre un honnête homme heureux et de nos forêts comme d’un séjour où l’on ne peut rien trouver qui raisonnablement puisse satisfaire une personne d’esprit.
Examinons toutes ces choses par ordre, je vous en conjure : et pour vous obliger à m’écouter plus attentivement et pour vous persuader avec plus de force, je vais vous faire voir que Rome est dans mon imagination telle que vous l’avez dépeinte, afin que par l’opposition de la vie de la Cour et de la vie champêtre je puisse, en vous en faisant voir les avantages et les défauts, vous amener plus facilement dans mon sens.

Vous m’avez dit - si je ne me trompe - que la beauté des lieux qu’on habite sert beaucoup à rendre les hommes plus heureux ; que les beaux objets élèvent l’esprit et que cela étant ainsi - comme je l’avoue - Rome est le plus charmant séjour du monde, puisque c’est celui où l’on trouve le plus de richesses. Vous m’avez - dis-je - assuré que tous les temples y sont remplis des ouvrages de tous les grands maîtres de l’Antiquité ; que toutes les maisons y sont des palais ; que tous les meubles y sont superbes ; que toutes les places publiques y sont ornées ou de statues de bronze, ou d’arcs de triomphe ; et qu’enfin, elle enferme dans ses murailles tout ce que l’art peut produire de merveilleux et tout ce qu’il y a de plus rare par tout l’Univers. Voyons après cela, injuste berger, si je trouverai dans notre solitude de quoi vous faire oublier de si belles choses et de quoi vous faire confesser que la vie champêtre est préférable à celle des villes.
Je vois bien que vous trouvez mon dessein trop hardi et que vous avez peine à comprendre -vous dis-je, qui n’aimez plus les lieux où vous êtes né et qui les avez oubliés- que hors de Rome on ne puisse rien voir de merveilleux. Cependant il est certain qu’il y a une notable différence de tous les ornements qui l’embellissent à ceux des lieux que nous habitons. L’art est tout ce qui la rend belle, au contraire de nous qui jouissons de toutes les beautés de la nature. Enfin, elle n’est que l’ouvrage des hommes et notre séjour est le chef-d’œuvre des Dieux. Il est vrai que nous n’avons point de palais, mais si nos cabanes sont moins magnifiques, elles sont, par leur bassesse, plus éloignées de la foudre et des orages. Et puis, à dire la vérité, quiconque s’arrêtera à considérer la merveilleuse structure de ce riche lambris qui couvre nos têtes ne regrettera point les plus superbes toits qui soient à Rome.
Mais – me direz-vous - il semble, à vous entendre parler, que les étoiles et le soleil n’éclairent point le Capitole chacun à leur tour et que Rome ne soit qu’un lieu d’obscurité et de ténèbres : je l’avoue, berger, je l’avoue, et pour le faire avouer à vous-même souffrez que je vous fasse voir ce que sans doute vous ne vous souvenez plus d’avoir vu, je veux dire le lever et le coucher du soleil dans nos campagnes, soit lorsque nous sommes dans nos bois, ou que nous nous promenons au bord de quelqu’une de nos rivières. Ah, berger, s’il est vrai que les beaux objets élèvent l’esprit et que le marbre, le jaspe, le porphyre, les perles, les diamants et l’or donnent d’agréables pensées, que ne doit point faire l’arrivée de ce bel Astre lorsqu’il paraît sur l’horizon, lui qui a communiqué à toutes ces choses le peu de beauté qu’elles ont ? En effet, y a-t-il rien de plus beau en tout l’Univers que cette magnifique entrée qu’il fait tous les matins chez nous! A Rome on ne le voit presque jamais sans nuages : les brouillards et la fumée offusquent une partie de ses rayons. On dirait qu’il est fâché de n’être occupé en ce lieu-là qu’à éclairer des fourbes, des adulateurs et des esclaves volontaires. On penserait- dis-je - qu’il y cache une partie de sa lumière, parce que sa chaleur ne sert qu’à sécher la fange des rues; au lieu que chez nous, lorsqu’il commence à paraître, il n’a qu’à dissiper les innocentes vapeurs qui s’élèvent de la terre; qu’à sécher la rosée qui mouille nos prairies; qu’à faire épanouir nos roses; qu’à donner un nouvel émail à toutes nos fleurs; qu’à peindre les ailes de nos papillons et qu’à recevoir les vœux de tous les bergers de nos hameaux. Aussi nous apparaît-il tous les jours, avec tant de magnificence que rien ne peut égaler son triomphe: les premiers de ses rayons ne commencent pas plutôt de semer la pourpre, l’or et l’azur en quelques endroits du ciel qu’il semble que toute la Nature s’en réjouisse. Les ténèbres de la nuit se dissipent; les étoiles disparaissent par respect; les oiseaux s’en réveillent en chantant; nous troupeaux veulent sortir des bergeries et tous nos bergers et nos bergères qui ne se lassent jamais de voir une même chose quant elle est belle, admirent toujours davantage ces merveilleux amas de riches et vives couleurs qui s’épanchent sur toutes les nues à l’arrivée de ce bel Astre. Ils admirent - dis-je - ces belles impressions de lumière qu’il communique à tous les objets qui sont capables de les recevoir; il dore les sommets de nos montagnes, il argente la surface de nos ruisseaux et par de longs rayons lumineux il perce l’épaisseur de nos forêts seulement pour les rendre plus agréables et non pas pour en ôter la fraîcheur, ni pour en dissiper l’ombrage. Le matin il nous permet de le regarder, à midi il souffre que nos bois nous défendent de sa chaleur et le soir il nous fait voir son image dans nos rivières et dans nos fontaines, mais si éclatante et si merveilleuse que tous les diamants qui sont au monde ne sauraient égaler la beauté du moindre de ses rayons. Lorsqu’il ramène le jour, il nous fait espérer de le voir bientôt par le superbe appareil qui le devance ; et lorsqu’il nous le dérobe il semble nous assurer, par l’abondance des richesses qu’il emploie à peindre le ciel de cinabre, d’or bruni et de toutes les couleurs les plus vives et les plus sombres, que son absence ne sera pas longue et que nous le reverrons en peu d’heures aussi lumineux qu’auparavant.

Avouez, berger, par ce faible crayon que je viens de faire, qu’il n’y a rien à Rome qui soit si beau que ce que je viens de vous représenter. Ce n’est pas, toutefois, la seule chose qui rend notre séjour agréable : il y a même des lieux, où le soleil n’entre jamais, qui ne laissent pas de plaire : nous avons des grottes si enfoncées dans la concavité des rochers que le jour n’y va qu’à peine, et que la nuit, qui mêle sa noirceur parmi son éclat, n’en est jamais entièrement bannie. Elles ne sont tapissées que de mousse; cependant, le silence et la fraîcheur qu’on y trouve font que l’on y rencontre du plaisir. L’on y rêve avec tranquillité et avec douceur; et, comme si l’on était seul en toute la nature, l’on peut y jouir paisiblement de tous les charmes de la solitude. Au sortir de là, vous trouvez presque toujours une fontaine dont l’eau est si pure qu’elle permet de voir à travers ses ondes la diversité des cailloux qui sont au fond de son lit. Elle ne fait qu’un faible murmure plus propre à endormir avec volupté qu’à éveiller avec chagrin. Les eaux qui s’en découlent forment un ruisseau qui s’en va serpentant en petit bruit entre des cailloux, du gazon et des fleurs, jusque dans une prairie, où, se confondant parmi d’autres qui l’arrosent aussi bien que lui, ils s’unissent et de leurs eaux mêlées font un grand et large fleuve, dont les flots et le rivage causent un nouveau divertissement et dont la pureté doit être sans doute plus agréable à la vue que les eaux bourbeuses du Tibre.
Que si de ces beautés paisibles vous voulez passer à celles qui mêlent à leurs charmes je ne sais quoi de terrible et qui donne de l’horreur en divertissant, nous avons des précipices effroyables, nous avons des rochers dont le sommet touche les nues et d’où il descend des torrents si furieux que leur chute fait autant de bruit que le tonnerre et que la mer. On dirait que ce sont des montagnes de neige qui se précipitent les unes sur les autres, tant ces eaux sont écumantes ; et l’on dirait, à les voir rouler et bondir avec tant d’abondance et tant d’impétuosité, qu’elles veulent submerger toute la terre. Cependant, elles ne sont pas plutôt tombées dans un gouffre qui est au pied de ce rocher dont elles sortent, qu’elles se cachent dans l’abîme pour aller sans doute rendre leur tribut à celles dont elles viennent.
Au partir de là – berger - voulez-vous que je vous conduise dans une de ces belles prairies où l’on trouve un grand tapis de fleurs différentes, où l’on rencontre cent sources de cristal, où l’on voit d’un côté une agréable rivière et de l’autre quantité de saules, d’aulnes et d’alisiers qui par leur ombrage permettent de passer le jour tout entier dans un lieu si beau, quoique le soleil y soit le jour tout entier, aussi bien que les pasteurs qui s’y reposent ? Mais peut-être n’y voulez-vous pas tarder si longtemps ! Allons donc, berger, allons dans une de ces forêts dont l’obscurité, le silence et la vieillesse semblent imprimer du respect à tous ceux qui s’y promènent. Si cette sombre forêt était aux portes de Rome elle ne serait remplie que de voleurs ou de criminels fugitifs, au lieu qu’ici nous ne trouverons que des cerfs, des biches, des chevreuils et des daims. Vous connaîtrez même par leur nombre, que nous n’employons pas souvent les toiles pour les prendre, et vous verrez par le peu de soin qu’ils apportent à se cacher, que ce lieu leur est un asile inviolable. Toutes ces grandes routes où le jour permet à peine de distinguer les couleurs et où l’on doute presque que le feuillage ne soit plutôt noir que vert ne laissent pas d’avoir de quoi divertir l’esprit et les yeux d’un berger mélancolique; et lorsque par quelques endroits où les arbres ont moins d’épaisseur les rayons du soleil viennent dissiper une partie de cette agréable nuit, il n’y fut jamais rien de si beau que ces longs filets d’argent qui semblent vouloir forcer l’obscurité à céder la place à la lumière. On dirait, par l’agitation des feuilles, qu’elles se veulent presser pour empêcher leur passage : mais plus le vent les fait trembler, et plus elles donnent d’entrée à ces ennemis des ténèbres.

Au sortir de cette forêt voulez-vous que je vous conduise au bord d’un grand étang dont la tranquillité ne manque presque jamais d’en donner à l’esprit de ceux qui s’arrêtent à remarquer sa beauté ? Le seul Zéphyr est ce qui fait friser ces ondes et il les agite si mollement que l’on peut voir sans peine tous les poissons qui sont au fonds de ces eaux, aussi claires que paisibles. Les uns nagent avec précipitation pour chercher leur nourriture; les autres bondissent et s’élèvent au-dessus de l’eau ; et les autres, plus craintifs, vont pour se cacher au moindre bruit qu’ils entendent. Que si du fond de ce cristal vous voulez en considérer la surface, vous la verrez toute couverte de cygnes : admirez – berger - la blancheur de leur plumage et la gravité qu’ils conservent en nageant et le noble orgueil qui paraît toujours en leurs yeux. Ne dirait-on pas qu’ils méprisent tout ce qu’ils regardent ? Et ne dirait-on pas aussi qu’il y a des heures où ils ont dessein de plaire, où ils ne font des voiles de leurs ailes que pour divertir et où ils ne nagent que pour se faire admirer ? Ah, berger, que les habitants de Rome sont éloignés de ces plaisirs innocents ! et que leur vie tumultueuse leur dérobe de délices !

Je ne suis pourtant pas encore au bout de la description des lieux que nous habitons : il faut que je vous conduise sur une de ces hautes montagnes d’où l’on découvre tout à la fois des rivières, des forêts, des plaines, des pâturages ; et dont la vue est si peu bornée qu’il semble que les objets s’effacent en s’éloignant et que le ciel touche la dernière terre que l’on peut voir. Mais peut-être n’aimez-vous pas un objet de si vaste étendue ; souffrez donc que je vous mène sur nos collines et dans nos vallons afin de vous faire avouer que leur abondance doit être préférée à la stérilité des sept montagnes de Rome. Ces petits coins de terre sont tellement favorisés du Ciel qu’ils semblent être entièrement à couvert de toutes les injures de l’air: le vent n’y souffle presque jamais; la grêle n’y gâte point nos raisins; la verdure y est éternelle. Et je pense même que quand on ne les cultiverait pas, le soleil tout seul y ferait croître et mûrir tout ce que l’agriculture produit ailleurs avec beaucoup de soin et de peine.
Or, pour n’oublier pas encore ce qui fait la libéralité de nos bergers et ce qui est l’innocente amour de nos bergères, pouvez-vous mettre en comparaison les parfums de Rome avec l’aimable odeur de nos violettes, de nos roses et de nos oeillets ? Il y a du moins cette différence que les uns ne satisfont que l’odorat et que les autres, outre à leur agréable odeur, plaisent infiniment à la vue. En effet, vit-on jamais rien de plus beau que cette prodigieuse quantité de fleurs dont nos jardins sont remplis, soit pour leur forme, pour leurs couleurs vives et éclatantes ou pour la variété qui se trouve entre elles ? Croyez-moi – berger - les magnifiques tapis qui sont à Rome ne vous ont rien fait voir de si merveilleux. La pourpre n’est point si belle que l’incarnat de nos roses; les perles de nos couronnes impériales valent mieux que celles d’Orient et la moindre de nos fleurs est plus digne d’admiration que tout ce que l’art humain peut inventer.

Après vous avoir fait voir ce que j’appelle le chef-d’œuvre du soleil, laissez-vous conduire dans ce bocage prochain : c’est-là que vous trouverez ce que l’on ne trouve point à Rome; c’est là que vous entendrez ce que l’on n’entend en aucune ville; et c’est là que vous serez contraint d’avouer qu’il faut être insensible aux plaisirs pour ne préférer pas la vie champêtre à celle de la Cour. Voyez donc - je vous en conjure - ce grand nombre de bergers et de bergères qui, pendant la grande chaleur du jour, ont conduit leurs troupeaux à l’ombre, sous l’épaisseur de ces bois. Et sans admirer la bonne mine des uns et la beauté des autres, puisque ce n’est pas encore le lieu où j’en dois parler, écoutez seulement ce qu’ils écoutent, je veux dire cette grande quantité d’oiseaux qui par leurs ramages différents font un si agréable concert. On dirait, à les entendre chanter, qu’ils disputent entre eux à qui remportera le prix de la victoire; mais entre les autres, admirez ce savant maître de musique qui les surmonte tous par les moindres de ses chants. Aussi ont-ils tous honte de leur faiblesse; ils se taisent par impuissance et par respect; et les seuls rossignols comme lui vont avec armes égales essayer de le vaincre et de se vaincre l’un l’autre. Oyez comme celui-ci passe admirablement ses cadences, comme il abaisse sa voix, comme il la soutient, comme il la pousse et avec quelle justesse il anime ses chansons. Celui qui lui répond a un charme tout particulier: il est plus languissant et plus amoureux; mais comme il est plus faible que l’autre, je pense qu’il sera vaincu. Oyez comme ils redoublent leurs efforts: on discerne même de la joie en celui qui se trouve avoir de l’avantage, et de la douleur et de la colère en celui qui sent diminuer ses forces. Le voilà – berger - qu’il n’en peut plus; ses passages sont moins justes, quoique plus fréquents; la douceur de sa voix se change; il ne chante plus que par désespoir; je le découvre à travers ces feuilles qui chancelle; ses pieds ne peuvent plus serrer la branche qui le soutient; je le vois qui tombe de dépit et qui, en tombant, murmure encore quelques notes languissantes et perd quasi plutôt la vie que la voix. Voilà – berger - les seuls ambitieux de nos campagnes: comparez-les avec ceux de Rome - je vous en conjure - et, quoique le destin de ce pauvre oiseau soit digne de pitié, avouez qu’il vaut encore mieux que l’ambition ne fasse mourir que des rossignols, que de renverser des trônes et des empires.

Au reste, berger, ce n’est pas seulement au printemps, à l’été et à l’automne que nous avons de l’avantage sur les villes: l’hiver même, tout affreux et tout hérissé qu’on le dépeint, a quelque chose parmi sa rigueur de beau et de magnifique dans nos campagnes. La neige qui dans les cités perd toute sa blancheur dès qu’elle tombe et qui ne conserve au plus sur les toits des maisons, fait ici de riches panaches des branches de nos cyprès, de nos cèdres et de nos sapins. Ces arbres- dis-je - dont les feuilles ne tombent point, mêlent leur verdure à son éclat, font sans doute un aussi agréable objet que l’été nous en puisse faire voir; et lorsque la gelée et l’âpreté du froid ont converti tous nos ruisseau en cristal, nous voyons aussitôt nos arbres chargés de diamants. Vous me direz - peut-être - que ces diamants ne nous font pas plus riches et que le soleil nous ôte ce que le froid nous avait donné. Mais, berger, si ces diamants ne nous enrichissent point, du moins ne nous font-ils pas criminels. Nous ne pouvons en suborner la fidélité de personne ni les employer à tant d’usages illicites comme vous savez que l’on fait à Rome. Il y a encore une chose dans les villes qui me semble insupportable: c’est que l’on dirait qu’il n’y a qu’une saison en l’année pour tous ceux qui l’habitent. Ils voient toujours les mêmes choses, ils ont les mêmes occupations; leurs maisons sont toujours égales; leurs plaisirs ne changent point et excepté qu’ils ont froid et chaud, selon les diverses températures de l’air, il n’arrive nul changement en leur vie. Au contraire de nous, à qui la nature renouvelle tous les ans quatre fois toutes les beautés de notre séjour. Chaque saison nous donne une occupation différente : le printemps avec son chapeau de fleurs nous appelle au soin de nos prairies et de nos troupeaux ; l’été avec sa couronne d’épis nous oblige à la récolte de nos moissons ; l’automne avec sa guirlande de pampre veut que nous ne laissions pas davantage nos muscats exposés au pillage des passants et l’hiver tout couvert de glaçons veut pourtant que nous rendions à la Terre le tribut que chacun lui doit, afin que, dans un autre temps, elle nous rende avec usure les grains que nous aurons semés dans son sein.
O berger, que cette usure est innocente et qu’elle ressemble peu à celle que l’on pratique dans les villes ! On n’appauvrit personne en s’enrichissant de cette sorte; on ne cache point le gain que l’on fait de cette manière; on ne peut ni vous l’envier, ni vous le reprocher, ni vous accuser d’aucun crime : tant s’en faut, plus vous êtes soigneux plus vous êtes loué; au lieu que les soins des autres sont toujours blâmables, s’ils ne sont toujours blâmés. Ils ont plus de peine et moins de plaisir; ce qu’ils acquièrent par des voies injustes, ne se peut sans doute posséder qu’avec inquiétude. Ils craignent leurs envieux, leurs ennemis et les voleurs; mais pour nous autres, nous n’avons ni envieux, ni ennemis, et ne craignons point d’autres larrons de nos richesses que les oiseaux qui nous dérobent quelques fruits et que nous ne voudrions pas toutefois bannir de nos campagnes, tant ces innocents criminels nous donnent de divertissement en d’autres rencontres.

Mais pour vous faire voir que malgré la magnifique structure de vos temples et de vos palais, que malgré le marbre et le jaspe et le porphyre qui en sont tous les ornements, et que, malgré vos aqueducs, vos statues et vos arcs de triomphe, nous sommes pourtant les véritables possesseurs des plus belles choses de la nature, vous n’avez qu’à remarquer que Rome ne se pare que de ce que la Terre enferme dans son sein et de ce qu’elle cache aux yeux des hommes au lieu que nous jouissons de tout ce qui la pare elle même et de tout ce qu’elle étale à la vue de tout l’Univers. Non, berger, ce ne sont point ses trésors que ces métaux qui sont aujourd’hui les tyrans des esprits et les corrupteurs des plus sages. Si cela était ainsi, nous verrions des arbres chargés d’or, de perles et de pierreries; elle se parerait de ses plus beaux ornements et ne laisserait pas imparfaits ce que vous appelez ses chefs-d’œuvre. Il ne faudrait point que l’or s’affinât par la coupelle; il ne faudrait point de lapidaires pour tailler les diamants, ni point de gens qui sussent polir les perles. Toutes ces choses seraient en vue et seraient aussi achevées, dès l’instant qu’elles sont produites, que le sont nos fleurs, nos bois et nos fontaines.
Cessez donc – berger - cessez de soutenir que le séjour de Rome est plus beau que celui de nos campagnes ; et préparez-vous ensuite à voir céder la magnificence de vos divertissements à la simplicité des nôtres. De toutes les fêtes publiques dont vous m’avez entretenue, celles des triomphes et des combats des gladiateurs sont les plus célèbres ; mais - ô Tityre - que ces fêtes et ces jeux ont quelque chose de tyrannique et de funeste ! et qu’il est difficile aux personnes raisonnables de se réjouir en voyant tant de malheureux ! ce qu’on appelle délice ne doit point être mêlé d’amertume: le ris et les larmes ne doivent point être vus ensemble; et le sang répandu ne doit pas même plaire dans les batailles, à plus forte raison dans les divertissements. Cependant, les plus agréables que l’on ait à Rome sont de voir des rois enchaînés et quatre mille gladiateurs qui s’égorgent pour les plaisirs du peuple romain. O berger, quel doit être ce peuple qui se divertit à voir des rivières de sang et des montagnes de morts ! pour nous, qui nous affligeons quand quelqu’un de nos agneaux est malade, nous n’aurions garde d’avoir de la joie de voir ces misérables mourir si cruellement, ni de nous satisfaire à regarder des princes et des princesses chargés de fers. Pour moi – berger - si je voyais un semblable spectacle, j’aurais plus de compassion pour les vaincus que d’estime pour les vainqueurs: enfin, à vous dire les choses comme je les pense, je ne vois point de plaisirs innocents dans Rome. L’on y insulte sur les malheureux et l’on y fait périr des esclaves infortunés; l’on y traîne des rois captifs après avoir usurpé leurs royaumes et l’on y écoute et l’on y regarde non seulement sans horreur mais avec satisfaction les dernières plaintes et les dernières actions des mourants. César, à ce que l’on dit, pleura, après la bataille de Pharsale, sur ce grand nombre de corps qu’il vit sans vie et sans mouvement; mais à Rome on rit de ce qui le fit pleurer et l’on appelle une fête de réjouissance ce qui devrait plutôt se nommer un deuil public.
Voyons, berger, je vous en conjure, si nous sommes cruels ou innocents en nos jeux et si, en vous en faisant ressouvenir, vous n’avouerez pas que s’il y a moins de pompe, il y a plus d’esprit, plus d’adresse, plus d’équité et même plus de plaisir. Repassez donc en votre imagination l’une de ces fêtes générales de tous nos hameaux, ou l’un de ces sacrifices que nous rendons aux Dieux après la récolte de nos moissons: vîtes-vous jamais rien de plus agréable que de voir non pas des rois chargés de chaînes, non pas des gladiateurs tous couverts de sang et de blessures, mais un nombre innombrable de bergers et de bergères avec des chapeaux et des guirlandes de fleurs et avec une joie sur le visage qui se communique à tous ceux qui les voient ? Les uns tiennent des musettes, les autres des chalumeaux; les uns mènent les victimes, les autres portent des vases sacrés; l’un dresse un autel de gazon, l’autre y met le feu qu’il allume, et tous ont presque des houlettes, enrichies de devises, de chiffres et de rubans. La propriété de leur habillement sert encore à les rendre plus aimables: il n’est pas superbe, il est vrai, mais il est galant. La pourpre ni les pierreries n’y éclatent pas; mais sa blancheur et ces pierreries passagères que le printemps, l’été et l’automne nous donnent toutes les années réparent assez ce défaut. Au reste, la beauté de mes compagnes - si je ne me trompe - ne doit point céder à celle des dames romaines. Vous me direz, peut-être, que quand il serait vrai, qu’elles auraient les traits du visage aussi parfait et l’air aussi agréable, du moins ne pourrais-je pas nier que le hâle de la campagne ne leur gâte le teint et n’en détruise toute la fraîcheur. Mais outre que l’épaisseur de nos forêts les défend de cet ennemi, j’ai à vous dire que le hâle est plus supportable que le fard et que la naïveté est plus charmante que l’artifice. Pour nous, berger, nous paraissons telles que nous sommes: nous n’avons point d’autres miroirs que nos fontaines, ni point d’autre fard que la rosée. Cependant il se trouve des filles, parmi nos bois, dont le teint est si merveilleux qu’il efface la blancheur des lis et l’incarnat des plus belles roses. La modestie de leurs actions, la sincérité de leurs discours et la sérénité qui paraît dans leurs yeux sont des choses que l’on ne trouve que dans nos campagnes. Partout ailleurs ce n’est que feinte et qu’artifice: on regarde pour être regardé; on ne fait point de conquête sans dessein; ce qui paraît beau ne l’est pas et l’on est quelquefois aussi trompé à la personne qu’à l’esprit.

Mais retournons, berger, retournons à cette belle assemblée, où nos sages pasteurs qui sont les témoins et les juges de nos divertissements préparent déjà des prix pour ceux qui vaincront en cette fête. Vous connaîtrez bien par la simplicité de leurs matières que ce n’est point par un sentiment d’avarice que l’on souhaite de les gagner, puisque ceux qui sont destinés au berger - comme vous le savez plus que moi - ne sont que des panetières, des houlettes, des chalumeaux, des musettes et des dards; et pour les bergères, des couronnes de fleurs, des paniers de jonc, des bouquets et des rubans. Cependant nous apportons autant de soin à vaincre que s’il s’agissait de conquérir toute la terre. Mais, berger, il ne faut point d’armes pour remporter cette victoire, il ne faut pas verser de sang pour défaire ces ennemis, l’on ne mène pas en triomphe ceux qui ont eu du désavantage, au contraire, on les embrasse au lieu de les enchaîner, on leur dit qu’ils sont les plus adroits s’ils ne sont pas les plus heureux et l’on tâche enfin de les consoler de cette petite disgrâce. La course, la lutte, la danse, la poésie et la musique - si je ne suis fort déçue - donnent plus de divertissement que tous vos combats de gladiateurs. Celui dont la course est légère, celui qui lutte avec adresse, celui qui danse avec agrément, celui qui fait les plus beaux vers et celui qui chante le plus juste donne sans doute plus de satisfaction que ces combats de tigres et de panthères dont vous faites tant de cas. Songez, berger, songez bien si vous n’aimeriez pas mieux voir danser la bergère Galathée ou entendre chanter la belle Licoris que de voir un lion égorger un tigre ou un éléphant terrasser un rhinocéros ? Oui, pasteur, vous l’aimeriez mieux, je remarque assez sur votre visage que vous tombez d’accord de ce que je dis; et je pense même que vous aimeriez mieux voir ces deux belles filles, quoiqu’elles vous aient autrefois enchaîné que d’être le spectateur du plus magnifique triomphe que Rome ait jamais fait voir, quand Auguste même en serait le victorieux. Ne rougissez point, berger, de ce petit reproche que je vous fais; ne vous repentez point de tant de beaux vers que vous avez composés pour leur gloire ; et n’ayez point de honte d’avoir si souvent remporté le prix de nos exercices contre l’adroit Mélibée, contre le dispote Coryndon, contre le hardi Ménalque, contre l’ingénieux Mopse et à la vue de nos plus savants bergers.

Que si de nos fêtes publiques vous voulez passer à ces guerres innocentes qui font un de nos plus grands plaisirs, je veux dire la chasse et la pêche, vous serez encore contraint d’avouer que Rome ne connaît pas tout ce qui est capable de plaire, puisqu’elle ne peut donner ces agréables occupations à ceux qui l’habitent. Cependant il est certain que l’on ne peut quasi trouver rien plus propre à divertir que de voir plusieurs bergères avec des lignes à la main et gardant toutes un profond silence, de peur que par le bruit qu’elles feraient le poisson qu’elle veulent prendre ne s’enfuît et ne s’éloignât du bord de l’eau. L’une accommode ses hameçons sur le rivage du Mince ; l’autre jette sa ligne dans la rivière et paraît quasi être sa statue, tant elle est attentive à ce qu’elle fait. Celle-ci, par une action aussi subite que plaisante, lève le bras, tire la ligne et toute réjouie de sa prise jette un poisson sur le rivage, qui se courbe, qui se redresse, qui s’allonge, qui se raccourcit, qui fait encore plusieurs bonds sur l’herbe et qui fait éclater ses riches écailles d’argent parmi les émeraudes de la prairie. Celle-là, espérant le même succès de sa compagne, tire la sienne sans rien tirer, dont les autres rient ou se consolent d’avoir un semblable destin. Mais ce qui est le plus divertissant est de voir nos bergers tous chargés de filets pour aller pêcher quelque étang. C’est là que, lorsqu’ils sont heureux, ils font voir, en tirant leur rets, une vague vivante qui s’épanche sur le bord par la multitude et par la diversité des poissons qu’ils prennent. Les uns sautent par dessus les filets, les autres les rompent, les uns bondissent sur la vase, les autres plus heureux se sauvent, les autres s’entortillent davantage en voulant se dégager et tous ensemble font tous leurs efforts pour sauver leur vie et pour échapper de ce qui les retient. Mais c’est en vain qu’ils se débattent: dès qu’ils ont changé d’élément, il faut qu’ils meurent, et la fraîcheur de l’herbe n’est point pour eux ce que leur est la fraîcheur de l’eau. Ce divertissement, quoique fort simple, ne l’est toutefois pas tant, que des reines aussi bien que des bergers, ne s’y soient souvent occupées : Cléopâtre, qui avait eu la gloire de prendre dans ses filets les cœurs de César et de Marc-Antoine, ne laissait pas d’aller à la pêche et de jeter la ligne, et d’en faire une de ses galanteries la plus ordinaire.
Mais, berger, s’il y a quelque plaisir à tromper l’innocence des poissons, il n’y en a pas moins à tromper celle des oiseaux. Tantôt en leur cachant ce qui doit prendre, sous l’abondance du grain qu’on leur jette, afin qu’en venant chercher de quoi vivre ils trouvent de quoi mourir; tantôt en les tirant avec des flèches; tantôt en les surprenant sur les arbres où ils ont accoutumé d’aller et dont les branches sont remplies d’une espèce de poix ou de gomme qui, les retenant par les ailes, fait que plus ils s’efforcent de s’enfuir, plus ils s’embarrassent dans ces dangereux rameaux. Après ces innocents exercices, soit de la pêche, soit de la chasse, vous voyez retourner et les uns et les autres chargés de leur prise: les bergers portent de grands paniers de roseaux remplis de poissons, les bergères portent des cages de jonc où elles ont conservé en vie quelques oiseaux qui leur ont plu, et tous ensemble, sans abandonner le soin de leurs brebis, reprennent le chemin de leurs cabanes. Ceux qui ont été heureux, quoique chargés de leur butin, ne laissent pas de chanter quelque églogue ou de jouer de leurs chalumeaux, tous les troupeaux suivent leurs maîtres ou leurs maîtresses, les chiens par leur fidélité prennent garde qu’il ne s’en égare aucun mouton et les brebis et les taureaux, par leurs longs cris et par leurs mugissements, avertissant ceux des cabanes que la pêche ou la chasse sont finies; ils viennent tous avec beaucoup d’empressement et de joie pour en savoir le succès.

Mais c’est trop, berger, c’est trop vous parler de cette guerre innocente qui - si je ne me trompe - doit être préférée à celles qui ont fait élever les plus superbes trophées et dont les vainqueurs ont obtenu les magnifiques triomphes. Venons donc - s’il vous plaît - à quelque chose de plus solide, et comparons les vices de Rome aux vertus qu’on voit parmi nous. Premièrement, Rome est toute remplie d’adulateurs et nous ne savons pas à peine ce que c’est que l’adulation. A Rome, le mensonge et la médisance y règnent; et dans nos bois, la vérité y paraissant toujours, l’on n’y manque jamais de louer ce qui mérite d’être loué. A Rome, tous les hommes y sont esclaves ou de leur ambition ou de leur avarice; et dans nos campagnes nous possédons plus de biens que nous n’en désirons avoir et nous ne sommes avares que du temps seulement que nous voulons toujours bien employer. A Rome il se trouve des gens qui font leurs trésors des plus grands poisons qui soient en la nature, ou pour faire mourir leurs ennemis, ou pour se faire mourir eux-mêmes s’il arrive qu’on les veuille punir de leurs crimes ; et parmi nous on fait ses plus chers trésors des herbes salutaires qui peuvent guérir de la morsure des serpents, ou de quelque autre bête venimeuse. A Rome, tout le monde ne songe qu’à son propre intérêt; ici, l’on ne pense qu’à son propre plaisir, pourvu qu’il soit innocent. A Rome, tous ceux qui l’habitent cherchent à s’approcher du prince; dans nos bois, nous ne cherchons que nos égaux. A Rome, ils ne veulent point de maître, et ne laissent pas de baiser la main qui les enchaîne ; et dans nos hameaux nous obéissons à nos anciens bergers avec autant d’affection que de franchise. A Rome, ceux qui font les lois s’en moquent et ne les observent point et dans nos forêts les plus sages pasteurs instruisent par leur exemple plutôt que par leur parole. Oui, nous faisons ce qu’ils font, plutôt que ce qu’ils nous disent, et nous ne connaissons point parmi nous d’infracteurs de nos lois ni de nos coutumes. A Rome, la richesse toute seule fait la différence des hommes et dans nos bocages la vertu et le mérite seulement en sont le prix et la distinction. Enfin berger, à Rome tout le monde est occupé à tromper les autres, ou du moins à s’empêcher de l’être ; au lieu que nous ne le sommes qu’à chercher les occasions de nous servir. Si quelqu’une de nos bergères a quelquefois égaré la brebis de son troupeau qu’elle aime le mieux, l’on voit tous nos bergers se mettre en peine, avec beaucoup d’empressement, de lui faire recouvrer ce qu’elle a perdu. Ils s’en informent avec soin, ils disent à ceux qu’ils rencontrent toutes les beautés de cet aimable animal, afin de savoir s’ils ne l’ont point vu. Ils leur décrivent sa blancheur, ses marques, les fleurs et les rubans qu’il porte attachés à ses cornes et n’oublient rien de tout ce qui peut servir à leur dessein. Que s’il arrive qu’ils soient assez heureux pour le retrouver, ils reviennent [avec] autant de joie que vos Consuls quand ils ont gagné une bataille: tant il est vrai que nous aimons ardemment à servir, non seulement nos amis, mais tous ceux qui en ont besoin. Pour Rome, il n’en est pas sans doute ainsi: tout le monde s’y réjouit du malheur d’autrui : ceux que le Prince ne regarde pas de bon œil sont abandonnés de ceux qu’ils ont le plus obligés, quelque vertu qu’ils puissent avoir ; et ceux au contraire qu’il favorise, quand ils seraient les plus vicieux et les plus imparfaits des hommes, ne laissent pas d’avoir non seulement des amis, mais des adorateurs et des esclaves. Il n’en va pas de cette manière dans nos campagnes : nous ne voyons rien au-dessus de nous que le Ciel; nous n’avons ni prince ni favoris à craindre ni à rechercher; nous vivons avec égalité; nous aimons ceux qui nous aiment et ne haïssons personne. Au reste, j’avais toujours ouï dire que les bergers étaient l’image des souverains, qu’ils devaient gouverner les peuples comme nous gouvernons nos troupeaux : et que le sceptre et la houlette devaient avoir beaucoup de rapport. Cependant, de la façon dont on nous conte les choses, il y a une notable différence entre eux ou, pour mieux dire, il n’y a rien qui se ressemble.
Nous aimons nos troupeaux avec tendresse; nous n’avons point d’autre soin que celui de les rendre heureux; nous leur choisissons l’herbe la plus fraîche, comme les eaux les plus claires ; nous leur donnons une garde fidèle et courageuse, qui sont nos chiens ; et nous les défendons nous-mêmes, au hasard de notre vie, lorsque les loups attaquent. Nous prenons soin non seulement de les nourrir et de les garder, mais de les empêcher encore et de l’extrême froid, et de l’extrême chaleur. L’hiver nous les laissons quelquefois dans les bergeries, lorsque la gelée a glacé toutes les herbes, et l’été, lorsque l’ardeur du soleil les brûle, nous allons chercher de l’ombrage, pour les garantir de toutes sortes d’incommodités. Quand ils sont malades, nous cherchons les remèdes qui leur sont propres et quand ils sont sains nous les parons de rubans et de fleurs. Il n’en est pas ainsi de quelques-uns de ces princes qui devraient être pasteurs: ils ne veulent pas aimer leurs troupeaux, ni ne se soucient pas d’en être aimés, pourvu qu’ils en soient craints; ils se servent plus de houlette pour les effrayer que pour les rassembler ou pour les défendre; au lieu de leur choisir et l’herbe et les eaux, ils veulent que leurs troupeaux servent à leur utilité et à leur magnificence; au lieu de les garder comme nous faisons, en renversant l’ordre ce sont les troupeaux qui gardent les bergers, au lieu - dis-je - que c’est à eux à les garantir de toutes sortes d’incommodités, ce sont eux au contraire qui leur en causent tous les jours. Quand ils sont malades, bien loin de leur chercher des remèdes, ils augmentent leurs maux par leurs tyrannies, et quand ils sont sains ils n’ont garde de les parer, puisqu’ils les dépouillent de leurs ornements naturels. Nous voulons que nos troupeaux soient gras et ils veulent que les leurs soient maigres et faibles. Enfin, berger, non contents de prendre leur toison pour en faire après la pourpre dont ils font leurs plus riches habillements, ils l’arrachent avec violence: l’on peut dire que cette pourpre qui les couvre emprunte plutôt la couleur du sang de leurs troupeaux que de l’industrie de ces excellents artisans dont on fait tant de cas à Rome. Ah, berger ! si nous avions de semblables pasteurs parmi nous autres, nous les bannirions de nos prairies; nous les estimerions pires que les loups, qui sont les ennemis déclarés de nos brebis, et nous les dégraderions de ce noble emploi en leur ôtant la houlette, la panetière, la musette, le chalumeau et toutes les marques glorieuses de notre innocente profession. Ah, Tityre - encore une fois - que c’est une dangereuse chose qu’un souverain qui n’est point bon pasteur ! et qu’il vaudrait bien mieux prendre un simple berger pour en faire un roi que d’avoir un roi qui ne pût être berger ! Je sais que vous me direz qu’il se trouve aujourd’hui un prince dont la douceur, la clémence et la bonté méritent qu’on lui donne le nom de pasteur, plutôt que celui de tyran et qu’Auguste, après avoir ramassé son troupeau, est un des meilleurs bergers qui porta jamais houlette. Mais dites-moi un peu, combien de bergeries il a désolées pour faire ce troupeau? combien de sang il a répandu, combien de pasteurs il a égorgés, combien de tigres, de panthères et de loups ont servi à faire des déserts des plus belles prairies de cet empire, et combien d’innocents agneaux ont éprouvé sa fureur auparavant que d’éprouver sa clémence ? Parlez, berger, je vous en conjure, et répondez-moi précisément. Non, non, je vois bien par votre silence que vous ne me pouvez contredire et que vous êtes contraint d’avouer qu’il se trouverait plus de pasteurs qui seraient bons princes que de princes capables d’être bons pasteurs.

En effet, la félicité de la vie champêtre n’a pas même été si fort inconnue dans Rome que ceux qu’elle met au rang de ses plus illustres héros ne l’aient embrassée avec ardeur. Oui, ceux qui après avoir gagné des batailles - vous le savez mieux que moi - ont été cultiver leurs terres de leurs propres mains ont aussi, dans les affaires pressantes de la République, été rappelés du soc aux rênes de l’Empire, de la charrue à la tête d’une armée et de la solitude à la Cour. Cependant, ces gens-là, quoi qu’ils aient fait de grand et de beau, n’ont jamais été loués davantage, que lorsqu’après avoir gouverné la chose publique, emporté des villes de force, reculé les bornes de la puissance romaine, gagné les batailles et mérité les honneurs du triomphe, on les a vu refuser ces honneurs, retourner du gouvernement au soc, de la tête d’une armée à la charrue et de la Cour à la solitude. Après cela, berger, ne vous plaignez plus de votre destin et n’ayez pas l’injustice de ne trouver rien de beau que la magnificence de Rome, puisque notre simplicité vaut bien autant que son artifice.
Que si des mœurs en général nous voulons passer aux passions en particulier, vous trouverez que, de toutes celles qui ont accoutumé de causer les plus grands désordres, nous n’en connaissons qu’une seule qui ne produit jamais que d’agréables effets parmi nous. Premièrement, l’ambition ne nous tourmente point: nous sommes enfants de bergers, nous ne voulons être que cela et ne pouvons être davantage. Notre désir n’ayant point d’objet, nous ne souhaitons rien. Nous vivons sans inquiétude comme sans orgueil et, ne voyant rien au-dessous de nous, ni rien au-dessus de notre tête que le ciel, nous sommes sans chagrin comme sans insolence et nous ne changerions pas nos houlettes pour tous les sceptres de l’Univers. Il vous est aisé de juger que n’étant point ambitieux nous ne connaissons ni l’avarice ni l’envie, puisque ce sont deux passions qui sont presque inséparables de l’autre. La colère n’est guère plus de notre connaissance et la haine ne trouve point d’entrée en un pays où tout est digne d’être aimé.

Mais - me direz-vous - quelle est donc cette passion qui a accoutumé de produire de si étranges désordres dans les villes et qui ne fait voir que d’agréables effet dans vos campagnes ? car pour moi il y a si longtemps que je n’y demeure plus que j’en ai perdu le souvenir. C’est, Tityre, la plus puissante et la plus noble de toutes; c’est celle qui fit filer Hercule, qui embrasa Troie, qui a renversé tant d’empires, qui a causé tant de ruines par tous les coins du monde, qui a tant fait de guerres, qui a donné Antoine à Cléopâtre, Auguste à Livie, c’est enfin cette passion qui naît parmi les délices, les fleurs, les bois, les ruisseaux, les prairies, les bergers et les bergères, avec plus d’innocence et moins d’amertume que sur le trône ou dans les palais des grands rois. C’est en ces lieux élevés que cette passion qu’on appelle amour est presque toujours dangereuse: un amant qui donne des lois à tout le monde n’est guère propre à en recevoir d’une maîtresse. Il veut les choses qu’il désire plus opiniâtrement que les autres et, lorsqu’il trouve quelque obstacle à son dessein, cet esclave couronné qui n’a pas accoutumé d’obéir et qui est accoutumé d’être obéi de tout ce qui l’approche, cet esclave - dis-je - quitte ses fers, se révolte, remonte sur le trône et, devenant le tyran de celle dont il se disait le captif, il lui fait souvent éprouver de funestes aventures. Mais parmi nous, au contraire, ce petit dieu dont la puissance n’a point de bornes ne paraît jamais dans nos bois qu’avec les grâces de sa mère; il n’inspire dans le cœur de nos bergers que des sentiments raisonnables; nous le voyons baiser leurs fers lors même que la rigueur de leurs maîtresses les leur fait sembler les plus pesants; ils reçoivent les faveurs avec ravissement et, lorsqu’ils sont maltraités, leur discrétion et leur patience les oblige à supporter cet infortune avec respect et avec soumission. Ils sont toujours nos esclaves et par conséquent ils ne sont jamais nos tyrans. Nous avons des bergères rigoureuses mais nous n’avons point de bergers indiscrets: à peine osent-ils faire éclater leurs plaintes sur leurs maîtresses et sur leurs chalumeaux; leurs vers, leurs chansons et leurs entretiens ne sont remplis que de nos louanges; tous nos arbres ne sont gravés que de leurs chiffres et des nôtres mêlés ensembles, et toutes leurs paroles nous donnent tous les jours de nouvelles marques ou de leur estime ou de leur amour. La constance - cette vertu que si peu de gens pratiquent dans les villes - se rencontre presque toujours parmi nous: l’égalité de nos conditions et de nos richesses fait que les plus faibles ne laissent pas d’être constantes; il n’y a ni sceptre, ni or, ni diamants qui les puissent éblouir et les suborner: les sages d’entre nous les méprisent et les autres ne les connaissent pas. L’on ne voit point ici un mari répudier plusieurs femmes comme à Rome; les amants ne cessent point de l’être en se mariant: ils ne veulent point nous acquérir pour ne nous estimer plus. Ils prennent soin de la conquête qu’ils ont faite et s’estiment glorieux de ne porter qu’une chaîne en toute leur vie. Nos bergères aussi ne sont pas plus infidèles: leur simplicité et leur franchise fait qu’elles ne déguisent point leurs sentiments. Elles sont modestes et sincères, et si un peu de jalousie - malgré tant de vertus qui devraient l’empêcher de naître - ne troublait point la tranquillité de nos campagnes, toutes nos roses seraient sans épines et tous nos plaisirs seraient sans mélange et sans amertume. Cette passion, toutefois, n’agit pas ici comme à Rome: en ce lieu-là, l’on a recours à la violence: les poisons et les poignards sont mis en usage et servent quelquefois également et contre le rival, et contre la maîtresse encore. Mais ici le plus grand mal qui nous en arrive est que nous voyons le teint des plus belles filles devenir un peu pâle et les troupeaux de nos plus soigneux bergers se ressentir des inquiétudes de leurs maîtres, qui passent leur chagrin dans les plus sombres forêts, les abandonnant aux soins de quelques-uns de leurs amis. Cette retraite ne nous fait pourtant guère voir de funestes événements et, pour l’ordinaire, quelque plainte, quelque chanson et quelques vers sont la vengeance et l’accommodement des plus jaloux. Si c’est la bergère qui soit irritée, on lui ramène son amant à ses pieds, triste et changé comme il est. Elle l’écoute, reçoit ses justifications s’il est innocent et lui pardonne s’il est coupable, pourvu qu’il se repente et qu’il demande ce pardon de bonne grâce. Que si au contraire c’est elle qui est en tort, nous la condamnons à lui faire de sa main un chapeau de fleurs, et même nous consentons quelquefois qu’il lui dérobe un bracelet de ses cheveux. Après cela, leur félicité est plus solidement fondée qu’auparavant, et l’innocence de leur vie justifiant tous leurs plaisirs, ils demeurent les plus heureux du monde. Le berger prend soin du troupeau de sa maîtresse, ils vont presque toujours sur les mêmes bruyères, ils cherchent les mêmes ombrages et les mêmes fontaines; leurs houlettes sont gravées des mêmes chiffres, leurs panetières attachées des mêmes rubans, leurs brebis parées des mêmes couleurs et leurs chiens mêmes semblent avoir contracté ensemble quelque amitié particulière.

Cet heureux état considéré comme il doit l’être, n’est-il pas vrai, berger, que l’amour de Rome devrait être peint d’une autre manière que le nôtre ? Il faudrait le représenter comme une Furie; il faudrait même lui donner plus d’un arc et plus d’un flambeau, vu les désordres qu’il cause; il faudrait qu’il portât une faux aussi bien que Saturne et que la Mort, puisqu’il détruit tout ce que le temps et la mort détruisent. Il renverse tout aussi bien qu’eux; il ne porte jamais le désir d’aimer dans un cœur que la haine, la jalousie et la colère ne le suivent de bien près. Il faudrait donc qu’il fût dépeint comme un monstre, puisqu’il produit tant de choses différentes en un même instant. Mais pour celui qui habite dans nos bois, il faut ne le faire jamais voir que sur des fleurs, il faut que ses ailes soient émaillées des mêmes couleurs de l’arc-en-ciel, que son bandeau soit d’une gaze fort déliée, que ses traits et son carquois soient ornés de roses et de jasmin, que son teint soit blanc et incarnat, que les jeux et les ris ne l’abandonnent point, que son innocence paraisse en toutes ses actions, que son flambeau semble plutôt être entre ses mains pour nous éclairer que pour nous nuire.
Jugez, berger, après tout ce que je viens de dire, si la vie de Rome doit être préférée à la vie champêtre ? nous habitons les plus beaux lieux de la nature; nous possédons toutes les véritables richesses; nous jouissons de tous les plaisirs innocents, nous ne sommes pas trop éloignés de la plus solide vertu; nos coutumes sont équitables; nous n’avons point d’ambition et nous ne voyons rien au-dessus de nous: que pourrions-nous souhaiter davantage et que pourriez-vous désirer de plus ? Rendez-vous donc, berger, rendez-vous à la raison, à mes prières, à mes persuasions et à vous-même, qui n’endureriez pas sans doute que je vous donnasse la qualité de berger si vous ne l’estimiez glorieuse. Tant de vers et tant d’églogues que vous avez faites justifient bien mieux que moi les avantages de la vie champêtre: il suffira de se souvenir un jour que Tityre après avoir chanté les hauts faits d’Enée - comme il en a le dessein - n’a pas dédaigné d’accorder sa musette et ses chalumeaux avec ceux de nos plus adroits bergers. Ne vous souvenez donc plus, pour être persuadé de ce que je désire, ni du soleil que je vous ai dépeint si lumineux, ni de nos rivières dont les ondes sont d’argent, ni de nos fontaines de cristal, ni de l’aimable obscurité de nos grottes, ni des émeraudes de nos prairies, ni de ces hautes montagnes dont la vue est si belle, ni de ces torrents dont la chute, quoique effroyable, ne laisse pas de divertir. Ne vous souvenez - dis-je, ni de ces sombres forêts - ni de ces étangs couverts de cygnes, ni de nos collines, ni de nos vallons, ni de l’aimable diversité de nos fleurs, ni de nos bocages, ni de notre musique de rossignols, ni de l’avantage que nous avons par-dessus les villes en toutes les saisons de l’année. Oubliez - dis-je - si vous le pouvez, la beauté de nos bergères; perdez la mémoire de nos fêtes, de nos sacrifices, de nos chasses, de nos pêches, de l’innocence de nos mœurs et d’Amarylle même. Mais souvenez-vous au moins, pour ne dire jamais rien contre cette vie bocagère, qu’au sortir de Rome vous avez été berger, comme vous l’étiez auparavant. Que vous avez porté la panetière et la houlette, et que, de la même main dont vous allez écrire les plaintes de Didon et les louanges d’un prince troyen, vous avez écrit les plaintes de Tityre à la bergère Galathée et les louanges de la vie champêtre.

EFFET DE CETTE HARANGUE

Le lecteur peut croire que ce discours fut persuasif, puisque Virgile, qui est le même que Tityre, ne regrette Rome que cette seule fois en toutes les Bucoliques, quoiqu’il fût trois ans à les composer. Il en employa encore après sept à la composition de ses Géorgiques, ouvrage de même nature, et qui contient toutes les occupations champêtres. Ainsi peut-on - comme je l’ai dit - sans que l’imagination en soit gênée croire qu’Amarylle persuada en quelque façon Tityre et que la diversité de ce grand paysage, assez artistement peint, et assez hardiment touché, ne déplût pas à ses yeux.

© 2005 publifarum, realizzazione: Simone Torsani