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LAODAMIE À PROTÉSILAS

Quatrième Harangue

ARGUMENT

Comme les Grecs étaient sur le point de partir, pour aller au siège de Troie, un Oracle assura que le premier d’entre eux qui toucherait le rivage des ennemis y mourrait indubitablement. Un si funeste présage épouvanta presque tout le monde, mais, entre les autres, Laodamie, femme de Protésilas, en eut une frayeur extrême. De sorte que pour éviter un si grand malheur, elle essaya de persuader à son mari QUE L’ON DOIT SE CONSERVER POUR LA PERSONNE AIMÉE.

laodamie
Crains la fortune ennemie,
Malheureux Protésilas ;
Ne crois ton cœur ni ton bras,
Crois plutôt Laodamie.


Laodamie à Protésilas

Vous voulez donc m’abandonner, mon cher Protésilas? Et non content de vous séparer de moi, vous avez encore l’inhumanité - s’il faut ainsi parler - de me venir dire que la mer est tranquille, que toutes les galères sont prêtes à faire voile, qu’on n’attend plus que vous à partir et que le vent est propice.
Mais hélas, s’il est favorable aux Grecs, qu’il est contraire à Laodamie ! Oui, Seigneur, je l’avoue aujourd’hui, j’ai fait autant de vœux pour obtenir la tempête afin de retarder votre départ que les autres ont accoutumé d’en faire pour obtenir le calme durant un orage. Cependant, malgré mes prières et mes sacrifices, je vois que les flots et les vents conspirent ma perte, et s’en vont vous enlever d’auprès de moi. Ne me les nommez donc plus favorables, je vous en conjure, puisqu’ils vont vous éloigner de ce que vous aimez, et de ce qui vous aime. La terre où vous allez vous est ennemie, celle que vous quittez est à vous et vous y laissez une partie de vous-même en m’y laissant. Plaignez-vous donc, comme je fais, de la tranquillité de la mer ; n’appelez plus propices ces vents impitoyables, qui vous arrachent d’entre mes bras, souhaitez la tempête si vous me voulez obliger et ne craignez rien tant que d’arriver aux lieux où vous désirez aller.
Toutes les fois que l’image de cette funeste guerre, que vous allez porter si loin de nous, me repasse en la pensée, je sens une douleur si forte que je ne la puis exprimer et, sans bien raisonner sur les choses, les seuls noms d’Ilion, de Tenedos, de Xanthe, et de Simois me sont si effroyables qu’ils me remplissent le cœur d’étonnement et de crainte à les entendre seulement prononcer.
Ô Dieux, pourquoi faut-il que la faute d’Hélène me soit funeste ? Que parce qu’elle est coupable, il faille que je sois punie ? Et que parce qu’elle a quitté son mari, il faille que mon mari me quitte ? Si vous alliez, généreux Prince, vous exposer à tous les périls de la guerre, avec intention de vous rendre maître de tout le monde et d’élever un trophée à votre gloire de tous les Sceptres, et de toutes les Couronnes de l’univers, on pourrait dire, que le fruit de la victoire mériterait qu’on se donnât la peine de la remporter. Mais de penser que vous n’ayez autre intérêt en cette affaire que de ramener une fugitive, et une inconstante, à Ménélas son mari, c’est ce qui vient à bout de toute ma patience et de toute ma raison. Tous les Princes grecs qui le suivent en ce dessein seront-ils bien glorieux de cette conquête quand ils l’auront faite ? Peut-être ne la feront-ils pas ; peut-être même que la guerre sera assez longue pour faire qu’ils redonnent Hélène à Ménélas, sans beauté comme sans vertu et par conséquent sans mérite.

Ah, Ciel, puis-je espérer de vous revoir, à la fin de ce malheureux voyage ? Je le veux, et je ne le puis : l’espérance et la crainte se combattent dans mon cœur et, quoi que je puisse faire, la dernière est toujours plus forte que l’autre. Je crains votre départ, je désire votre retour, et cependant je n’ose quasi l’espérer. Je sens une frayeur secrète, qui m’agite et qui me tourmente et, sans pouvoir dire ce que je crains, je sens enfin que je crains quasi tout et que je n’espère rien. J’appréhende, durant votre navigation, tout ce qui peut arriver à un malheureux et, dans les sentiments où je suis, je crains également pour vous et le naufrage et le port. Mais au milieu de tant de sujets de frayeur que mon imagination me présente, je crains plus que tout, je ne sais quel Hector, que l’on m’a dit être si vaillant que même Pâris en parlait à Hélène, bien qu’il ne soit guère ordinaire qu’un Amant vante un autre homme à sa maîtresse. Et quoique votre valeur me soit assez connue, je ne puis toutefois m’y assurer. Ce nom d’Hector me demeure incessamment empreint dans le cœur et sans en pouvoir détacher ma pensée, je me suis figuré un fantôme effroyable de ce troyen, qui ne me quitte presque jamais. C’est pourquoi, ô mon cher Protésilas, évitez la rencontre de cet Hector, quel qu’il puisse être : gravez son nom en votre mémoire et songez encore, pour votre intérêt, et pour le mien, que plusieurs Hectors se trouvent en cette guerre.
Souvenez-vous donc, toutes les fois que vous irez au combat, de ne songer pas tant au gain de la victoire, qu’à ma conservation, qui est inséparable de la vôtre : épargnez votre sang, afin d’épargner mes larmes ; ou pour mieux dire encore, épargnez votre vie, pour épargner la mienne. Que Ménélas combatte en désespéré, je ne m’y oppose pas : il est tout ensemble amant, mari, ennemi et offensé. Qu’il aille donc ravir avec violence, celle que Pâris lui a ravie volontairement ; qu’il attaque ce traître avec fureur ; qu’il le combatte avec opiniâtreté ; et qu’il le surmonte en armes, puisqu’il le surmonte en vertu et en l’équité de sa cause. Qu’il hasarde - dis-je - tout son sang, pour réparer son honneur ; la générosité et la raison y consentent ; mais pour vous, mon cher Protésilas, il n’en doit pas aller ainsi. Car si Ménélas doit combattre en désespéré pour reconquérir Hélène, vous devez combattre avec prudence pour conserver Laodamie. Ne me refusez donc pas la prière que je vous fais de prendre un soin extraordinaire de la conservation de votre personne. Ce que je veux de vous n’est ni difficile ni injuste : c’est un sentiment que la Nature inspire, que la raison approuve, et que l’amour que vous avez pour moi vous doit donner. Encore une fois, ne me refusez pas, je vous en conjure, si vous ne voulez que je doute de votre affection, si vous ne voulez accroître mes inquiétudes, et si vous ne voulez que je mérite, non seulement avant votre retour, mais avant votre départ.
Ô Pâris ! ô Hélène ! ô Ménélas ! Que votre amour, votre fuite et votre vengeance me préparent d’étranges douleurs ! On dit, mon cher mari, que l’Oracle menace d’une tragique destinée celui d’entre les Grecs qui descendra le premier sur le rivage de Troie. Ô Dieux, qui peut être celle d’entre les femmes grecques qui répandra les premières larmes pour la mort des son époux ? Et qui peut être ce généreux infortuné qui fera pleurer cette infortunée ? Veuille le Ciel détourner un si funeste présage de dessus la tête de Protésilas. Mais pourquoi m’inquiéter d’une chose que vous pouvez éviter ? En cette occasion, - généreux Prince -, vous pouvez être maître de votre destin : faites que votre galère n’approche du rivage que lorsque toutes les autres auront déjà jeté les ancres, ne descendez que le dernier de tous ceux que vous conduirez et ne vous exposez pas à être la première victime immolée à la fureur des Dieux protecteurs de Troie. Cette terre où vous allez n’est pas votre Patrie ; ne vous hâtez donc point d’y descendre, si vous ne voulez irriter le Ciel, en méprisant les Oracles. Et au contraire, lorsque vous reviendrez, faites que votre galère devance toutes les autres, qu’à voiles et à rames elle vous ramène au port, et que vous soyez le premier des Grecs qui nous annonce la victoire.

Ce sera en ce bienheureux temps, - mon cher Seigneur - que les périls que je crains aujourd’hui me donneront de la joie, voyant que vous les avez évités et sans m’informer toutefois des plus beaux événements de cette guerre, vous me rendrez compte seulement de la douleur que vous aura causé mon absence, des souhaits que vous aurez faits pour votre retour, des soins que vous aurez eus de vous conserver pour moi, de tout ce qui vous regardera directement et de tous les sentiments de tendresse que l’amour vous aura donnés, durant le voyage de Troie.
Mais, hélas, le nom de cette funeste ville ne me revient pas plutôt en la mémoire que le trouble et l’inquiétude me reviennent dans le cœur ! Je cesse d’espérer et je recommence de craindre : je revois le fantôme d’Hector, qui semble vous poursuivre et me menacer et quoique je connaisse bien que ces fausses visions sont un pur effet de ma crainte et de ma douleur, elles ne laissent pas de me donner une véritable affliction.
Encore si je vous pouvais suivre à la guerre, ou que vous et moi fussions nés dans l’Empire de Troie, je serais moins malheureuse que je ne la vais être : car, comme je ne serais pas éloignée de vous, je vous armerais de mes propres mains et vous redisant tous les jours les mêmes choses que je vous dis aujourd’hui, peut-être qu’enfin elles feraient plus d’impression en votre âme. Et, soit que vous fussiez vainqueur, ou que vous fussiez vaincu, j’aurais toujours cet avantage, de partager également votre bonheur ou votre infortune. Oui, quand même les Dieux auraient résolu votre perte, j’aurais du moins cette triste consolation, que nos cendres seraient mêlées ensemble. Mais de la façon qu’est la chose, il faut que vous partiez et que je demeure ici ; il faut que tous les moments de votre absence me soient funestes et que par l’incertitude où je serai de votre vie, la mienne soit la plus malheureuse qui fut jamais.

Quand le voyage que vous allez entreprendre ne serait causé que par votre seule curiosité, que la paix serait établie par tout l’univers, que cet Hector que je redoute tant ne serait pas en l’être des choses , que cet Oracle qui menace un je ne sais qui d’entre les Grecs n’aurait point été rendu et que j’aurais la parole des Dieux mêmes pour assurance de votre retour, votre seul éloignement ne laisserait pas de me faire répandre des larmes et de m’affliger avec excès.
Jugez donc, - mon cher Protésilas - quelle douleur peut être la mienne, de voir que non seulement vous vous éloignez de moi, mais de voir encore que vous allez en un lieu où tout vous est ennemi : où le fer et le feu seront employés contre vous ; où l’on fait des vœux et des sacrifices pour votre perte ; où l’on ne vous attend que pour vous combattre ; où le port peut vous être un écueil ; où l’on vous peut faire porter des chaînes ; où vous pouvez être blessé et, ce qui m’est le plus effroyable, où vous pouvez trouver la mort.
Jugez donc, mon cher Protésilas, si une personne qui aurait besoin de consolation pour votre absence seulement est capable d’en pouvoir trouver en une si fâcheuse rencontre ? Non, certes, cela n’est pas possible. Aussi vous puis-je assurer, que je n’en chercherai point. Ma douleur me tiendra lieu de toutes choses : les habitants de la ville de Philacé seront témoins de mes inquiétudes, les autels de toute la Thessalie seront chargés de mes offrandes et tous vos sujets verront que les larmes et les soupirs seront mes seules occupations.
Enfin, quoi que vous puissiez endurer en ce siège, je suis bien assurée de souffrir encore davantage. Mon esprit vous suivra par toute la terre et, comme il n’est point de malheur que je n’appréhende pour vous, on peut dire que j’éprouverai, non seulement tous ceux qui vous arriveront, mais tous ceux encore qui ne vous arriveront pas et qui vous pourraient arriver. Il me semble déjà, qu’oubliant mes larmes et mes prières et méprisant l’Oracle des Dieux, je vous vois, emporté de votre valeur, descendre le premier sur le rivage et chercher cet Hector, comme la plus noble matière d’exercer votre générosité. Il me semble - dis-je - que, s’entendant appeler par vous, il vous cherche comme vous le cherchez, qu’il se montre, qu’il vous combat et que, tantôt vainqueur et tantôt vaincu, je vous vois aux prises avec un si redoutable ennemi.
Pardonnez-moi, mon cher Protésilas, si par de si funestes présages je vous dis le dernier adieu: craignez, généreux Prince, craignez, afin de diminuer mes craintes. Ne vous fiez ni en votre adresse, ni en votre cœur, et pour éprouver la fortune heureuse, ne la tentez pas trop souvent. La témérité ne peut jamais être une vertu : l’événement la justifie quelquefois dans l’esprit des peuples, mais non pas dans celui des sages. Toutes les fuites ne sont pas honteuses et il est même des retraites honorables. Ne vous opiniâtrez donc point dans les combats où vous vous trouverez : ne songez pas tant à vaincre, qu’à vous empêcher d’être vaincu et ne pensez pas tant à ôter la vie à vos ennemis, qu’à conserver la vôtre. C’est là, Seigneur, c’est là ce précieux trésor que je vous donne en garde ; c’est ce que je confie à votre courage, à votre adresse, et à votre prudence ; c’est de quoi je veux que vous me rendiez un fidèle compte et c’est enfin le seul fruit que je vous demande de la victoire.
Car, que m’importe qu’Hélène demeure entre les mains de Pâris, ou qu’elle revienne entre celles de son mari ? Si Protésilas est vaincu, tous les Grecs sont vaincus pour Laodamie ; ou si, au contraire, Protésilas est vivant, tous les Troyens ont du pire et la victoire est à nous. Vous me tenez lieu d’amant, de mari, de roi, et d’empire tout ensemble : jugez donc après cela ce que vous devez faire pour vous conserver pour moi ?

Imaginez-vous ce que vous feriez, si j’étais, - non pas femme de Pâris comme Hélène, car je ne puis même supporter que cela pût être ainsi -, mais imaginez vous, - dis-je -, que je suis captive dans Troie ; qu’Hector m’a mise à la chaîne ; qu’en ce pitoyable état, vous me voyez sur les murailles de la ville, regarder un combat où vous êtes ; que même cet Hector a un poignard à la main, prêt de me l’enfoncer dans le cœur ; que feriez-vous lors, Protésilas, pour me délivrer ? Toutes choses, généreux Prince. Oui, je le vois assez dans vos yeux, ne vous expliquez donc pas davantage. Vous exposeriez votre vie ; vous prodigueriez votre sang ; vous viendriez seul attaquer les murailles, si personne ne vous voulait suivre ; que si vos efforts étaient vains, vous auriez recours à des larmes ; vous demanderiez les chaînes qui m’attacheraient ; vous souhaiteriez recevoir en votre sein le coup de poignard qui me devrait percer le cœur ; vous jetteriez vos armes pour impétrer ma grâce ; vous vous feriez l’esclave de votre ennemi et il n’est rien, enfin, que vous ne fussiez capable de faire. Or, Seigneur, j’ai à vous dire que Laodamie est dans votre cœur ; c’est là qu’il faut la défendre du poignard d’Hector ; c’est en cette occasion qu’il faut faire toutes choses pour la conserver et que, par raison et par amour, il faut ne l’exposer pas légèrement.
Vous devez votre assistance à Ménélas -je l’avoue - vous êtes grec, vous êtes Prince, vous êtes son ami et vous êtes généreux. Mais si vous devez servir Ménélas contre les Troyens, vous devez servir Laodamie et contre les Troyens et contre les Grecs et contre Ménélas et contre toute la terre. Le premier devoir emporte tous les autres et l’intérêt de la personne aimée ne peut être mis en comparaison avec celui d’aucun Prince, quel qu’il puisse être. La gloire est la seule chose que l’on doit aimer autant qu’elle et que l’on peut quelquefois préférer à elle. C’est pourquoi, comme je ne vous demande rien de lâche, ni rien d’injuste, vous ne me pouvez refuser sans cruauté et sans injustice. Conservez-vous donc et promettez-moi de suspendre une partie de votre valeur, de peur qu’elle ne vous soit funeste.

Les hommes courageux font fuir les faibles, mais, pour l’ordinaire, ils irritent les vaillants comme eux. Une partie des traits qu’ils lancent sur la tête de leurs adversaires rejaillissent sur eux-mêmes, la gloire qu’il y a de les vaincre fait qu’on s’expose plus facilement à les attaquer, et les moins hardis, quand on les met au désespoir, sont capables de faire par la crainte ce qu’ils ne peuvent faire par leur propre générosité. N’irritez donc pas les uns et ne désespérez pas les autres, si vous ne voulez succomber sous le nombre de vos ennemis.
Je vois bien, mon cher Protésilas, que vous voyez mes larmes avec tendresse. Mais je vois bien aussi, que vous n’écouterez pas mes raisons avec dessein de vous en servir. Vous aimez sans doute Laodamie plus que vous même, mais vous aimez l’honneur plus que Laodamie. Vous croyez que ce n’est pas assez de combattre en homme ordinaire et qu’il faut que vous combattiez en héros . Vous croyez -dis-je- que ce n’est pas assez de vous bien défendre et que vous devez encore attaquer : car, persuadé que vous êtes que l’excès de valeur ne peut jamais être blâmable, vous voulez aller plus loin que tous les autres n’ont jamais été. Ne vous abusez point, toutefois, mon cher Protésilas, il y a des bornes à toutes choses et l’excès, au contraire, change presque toutes les vertus en vices : les libéraux deviennent prodigues, dès qu’ils donnent sans règle et sans jugement et les vaillants téméraires, quand ils s’exposent sans conduite et sans raison. L’extrême courage approche de la fureur et la sagesse même, quand elle est excessive, peut dégénérer en folie.
Pardonnez - généreux Prince - au zèle qui me fait parler, à l’Oracle des Dieux qui me fait craindre et à l’extrême amour qui me fait chercher avec inquiétude tout ce qui vous pourrait empêcher de tomber au malheur que j’appréhende. Il me semble même que je vois sur votre visage une douleur qui me sollicite de prendre un soin tout extraordinaire de votre conservation : plus vous me témoignez d’affliction de me quitter, plus vous redoublez la mienne. Et si j’aimais mon repos, je devrais souhaiter que vous m’aimassiez moins.

Mais que dis-je, insensée que je suis ! Si c’était une chose possible que Protésilas pût abandonner Laodamie sans larmes et sans soupirs, ce qui n’est que douleur en elle deviendrait un désespoir effroyable. Ne me cachez donc point cette affliction, montrez-la-moi aussi grande qu’elle est et ne craignez pas d’irriter mes maux. Ils sont d’une nature à ne pouvoir devenir plus grands que par votre perte et à ne pouvoir guérir que par votre retour.
Hélas, pourquoi faut-il que vous partiez, ou pourquoi faut-il que je ne parte pas avec vous ? Cependant, l’heure s’approche où vous devez me quitter : je vois même dans vos yeux quelque impatience de m’abandonner, quoique je connaisse assez que vous séparer de moi, c’est vous séparer de la plus chère partie de vous même. Je vois ce combat secret en votre cœur et je m’aperçois bien qu’il vous est presque également impossible de demeurer ici et de vous en aller. Toutefois, si vous n’êtes le plus cruel des hommes, vous demeurerez au moins le dernier sur le rivage, vous laisserez partir toute la flotte, et votre galère ramant plus lentement que toutes les autres, me permettra de vous suivre longtemps des yeux. Lorsque après vous avoir dit adieu - si je vous le puis dire sans mourir - je serai sur le port à regarder, quand je ne pourrai plus vous voir, les dernières traces qu’elle laissera sur les eaux. Ne refusez pas ce faible soulagement à la plus malheureuse qui fut jamais : car, encore une fois, ce n’est pas assez que de partir le dernier du rivage de Grèce, et le principal est de ne descendre pas le premier sur le rivage de Troie.
Non, Protésilas, ce n’est plus la crainte toute seule qui me fait parler, ce n’est plus l’amour qui forme ma crainte : c’est un Dieu qui m’inspire, qui m’épouvante et qui vous avertit. Ne m’écoutez donc plus comme une femme affligée, mais comme une personne que le Ciel vous envoie pour votre conservation. Ce que je sens est trop extraordinaire, pour ne s’en étonner pas : croyez donc à mes paroles, je vous en conjure. Que ce nom d’Hector, qui m’est si effroyable, ne sorte point de votre mémoire : car, si je ne me trompe, je le vois déjà sur le bord du rivage, qui se prépare à vous en repousser ; je vois une grêle de flèches et de dards tomber sur la tête des Grecs. Laissez, Protésilas, laissez éclater cet orage, laissez émousser la pointe des javelines des Troyens, auparavant que de vous exposer. Et puisque tous le Grecs ne peuvent pas être les premiers à descendre, accordez-moi la grâce de n’aspirer point à un honneur qui doit être si funeste à celui qui le recevra. Soyez le dernier à faire la retraite, pourvu que vous ne soyez pas le premier au combat, en cette dangereuse occasion.

Mais hélas, je vois que toute la flotte commence de voguer, que l’on n’attend plus que vous, que votre galère est seule dans le port, et qu’à peine aurai-je le loisir de vous dire adieu.. Il le faut toutefois, et si la mort ne me ferme les yeux pour m’empêcher de vous voir partir, il faut que dans un moment je vous dise adieu, et peut-être adieu pour toujours.
Adieu, donc, le plus heureux des Grecs, si vous écoutez Laodamie, et le plus malheureux des hommes, si vous écoutez votre courage. Jugez, par la douleur que j’ai présentement, quelle serait celle que j’aurais si mes craintes étaient véritables ; et jugez par cette douleur, si l’on ne doit pas se conserver pour la personne aimée.
Mais il n’est plus temps d’en parler : vous êtes résolu de partir et je n’ai plus qu’un moment à vivre, puisque je n’en ai plus qu’un à vous voir. Allez, puisque votre destin vous emporte. Et veuillent les Dieux qu’un si triste commencement de voyage soit suivi d’un agréable retour. Que les vents et les flots respectent votre galère ; que les ennemis vous craignent et ne vous attaquent point ; que ce trop fameux Hector ne vous rencontre jamais ; que les conseils de Laodamie vous reviennent en la pensée ; que le soin de la conservation vous en fasse prendre de la vôtre ; que l’amour soit plus fort en votre cœur que le désir de la gloire ; que le port où vous allez ne vous soit pas un écueil, et ne me soit pas aussi la cause de mon naufrage ou, pour mieux dire, de ma mort.

EFFET DE CETTE HARANGUE

Quoique l’on ait dit que la personne que l’on aime persuade facilement, l’éloquence de Laodamie fut plus faible que le malheur de Protésilas et, malgré toutes ses prières, la force de la destinée de laquelle cet Oracle avait parlé, ne laissa pas de régner souverainement et de faire voir qu’il faut que tout ce qu’elle ordonne arrive, quelques obstacles que la prudence humaine puisse y opposer. Protésilas aborda le premier à Troie et mourut aussi le premier de tous les Grecs, et la déplorable Laodamie connut mieux que son cher mari, par une triste et funeste expérience, que les pressentiments que nous avons quelquefois ne sont pas toujours à négliger.

© 2005 publifarum, realizzazione: Simone Torsani