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MARPHISE À BRADAMANTE

Troisième harangue

ARGUMENT

Cette illustre sœur d’un illustre frère, je veux dire la belle et vaillante Marphise, s’étant trouvée présente au discours que vous venez de voir et remarquant que la crainte et le respect empêchaient Roger de se défendre, prit elle-même la parole et contre les sentiments de cette autre belle amazone, elle entreprit de soutenir QUE L’HONNEUR EST PREFERABLE A L’AMOUR.

marphise
Marphise adroite et vaillante,
De la main et de la voix,
Veut, pour la dernière fois,
Combattre encore Bradamante


Marphise à Bradamante

Roger n’a pas vaincu Bradamante, puisqu’on lui voit encore les armes à la main et que, bien loin de lui céder la victoire, elle veut en disputer le prix à celui qui l’a remportée. Mais comme ce combat a été trop malheureux au vainqueur puisqu’en vous surmontant il semble avoir perdu votre affection, ce n’est plus à lui à tenter la fortune, c’est à moi à éprouver cette fâcheuse aventure ; c’est à moi à vous attaquer une seconde fois ; et à reconquérir pour mon frère ce qu’il ne peut jamais perdre avec justice, si ce n’est que vous teniez la reconnaissance et la générosité pour des crimes, et que les vertus les plus héroïques passent pour de grands défauts dans votre esprit.
Vous dites – si ma mémoire ne me trompe – que ce n’est que par la seule raison que vous prétendez disputer le fruit de cette victoire à celui que vous confessez qu’il vous a vaincue. Si la chose est ainsi, l’événement de mon entreprise n’est pas douteux. Si j’avais à combattre votre valeur et votre adresse, je ne me fierais pas à l’équité de la cause que je défends, mais, puisqu’il ne faut employer que la raison contre vous et que vous témoignez la vouloir suivre, je ne mets point en doute que je ne vous persuade facilement que mon frère n’a jamais manqué ni à ce qu’il vous a dû, ni à ce qu’il a dû à la passion qu’il a toujours témoignée. Si j’ose dire tout ce que je pense , je prétends vous faire voir qu’il n’a pas tant obligé Léon qu’il vous a obligée et que, si vous suiviez la souveraine équité, vous le devriez récompenser de tout ce qu’il a fait pour ce Prince.
Oui, tout ce qu’il a fait contre vous a été fait pour l’amour de vous et si vous n’êtes vous-même injuste, inhumaine et inexorable, vous vous repentirez de ce que la colère vous a fait dire contre le plus fidèle et le plus généreux amant qui soit au monde.
Et pour vous faire voir qu’il n’a pas oublié ce que vous avez fait pour lui, apprenez ce qu’il a fait pour vous ; car je ne pense pas, après les choses que vous lui avez dites, que vous en ayez été bien informée. Vous avez peut-être appris confusément qu’il avait été prisonnier, que Léon l’avait délivré et, sans en savoir nulle particularité, vous avez jugé précipitamment et sans examiner les choses que Roger ne vous aimait plus, que Roger était criminel et que vous étiez en droit de lui manquer de parole. Mais pour vous empêcher de faire cette injustice, sachez qu’après que l’ambition de votre père l’eût porté à préférer la couronne de Léon à la vertu de Roger et que sa cruauté l’eût obligé de vous éloigner de la cour, ce malheureux amant demeura en un état si déplorable que si je pouvais vous le représenter, cela seul suffirait pour justifier tout ce qu’il a fait depuis. Il voyait que le père de sa maîtresse s’opposait à son dessein, il voyait que vous étiez prisonnière à sa considération, il voyait que son rival était un grand prince, il voyait que ce prince était absent et par conséquent qu’il était hors de pouvoir de lui disputer ses prétentions, il voyait même que votre modestie était contre lui puisqu’elle vous empêchait de lui tenir la parole que vous lui aviez donnée, parce que votre père ne le voulait pas. Vous aviez bien assez de générosité pour refuser un empire pour l’amour de lui mais vous n’aviez pas assez de force pour secouer entièrement le joug de l’obéissance paternelle et pour disposer de vous à son avantage.

Cependant, comme il savait que l’honneur est préférable à toutes choses, il ne murmura point de votre procédure, il se plaignit de son malheur, il accusa l’ambition de votre père qui s’opposait à son amour, il s’estima le plus infortuné des hommes, mais il ne trouva point mauvais que pour votre propre gloire vous fussiez capable de détruire toute sa félicité. Etant en ce pitoyable état, c’est-à-dire abandonné de toutes choses, jusques à l’espérance, il fit un dessein digne de vous et de lui. Il crut que pour vous mériter il fallait tuer son rival, conquêter son empire et revenir avec la couronne de Léon sur la tête afin que, la mettant à vos pieds, l’ambitieux Aymon ne s’opposât plus à son bonheur. Trouvez-vous, Bradamante, que cette entreprise soit grande et qu’un cœur qui ne vous aurait point aimée eût pu en être capable ? Mais il n’est pas encore temps de comparer ce qu’il a fait pour vous à ce que vous avez fait pour lui.
Suivons-le en ce beau dessein et voyons quelles forces il a pour l’exécuter : selon les apparences, il faut qu’il ait intelligence avec les ennemis de ce prince et qu’il soit assuré d’un puissant secours. Nullement ! Il n’a que son épée, sa propre valeur, la passion qu’il a pour vous et la haine qu’il a pour son rival. Voilà toutes ses forces, voilà tout ce qui le peut secourir. Cependant il entreprend la conquête d’un grand empire, la ruine de l’Empereur et la mort même de son fils. Avec cette invention, il passe la Meuse et le Rhin, traverse l’Autriche et la Hongrie et, côtoyant l’Istrie à main droite, fait tant qu’il arrive à Belgrade. Pendant un si triste voyage, l’esprit de Roger n’était rempli que de l’amour de Bradamante et de la haine de Léon ; il songeait qu’il allait délivrer sa maîtresse et perdre son rival ; la longueur du chemin lui était insupportable ; il mourait d’impatience de pouvoir joindre Léon ; il pensait à la manière dont il le voulait combattre ; il faisait dessein de lui tenir toute la rigueur que les lois de l’honneur lui pourraient permettre ; il voulait l’attaquer sans avantage, mais il voulait aussi le combattre sans courtoisie ; le nom de Léon était toujours dans son cœur ; le désir de le vaincre occupait toute son âme ; enfin, la seule mort de Léon était le sujet de son voyage et le terme de tous ses souhaits. En cette pensée il arrive -comme je vous l’ai déjà dit- auprès de Belgrade et, comme il est sur une éminence qui lui permet de découvrir et la ville et la plaine, il voit une armée de cent mille hommes qui est aux mains avec une de quinze ou vingt mille et qui la mène battant jusque dans les portes de Belgrade qu’elle défend. Il connaît par les enseignes de l’une et de l’autre que le parti victorieux est celui de Constantin et de Léon et que ceux qui ont du pire sont les Bulgares qui lui avaient pris cette ville.
C’est en cet endroit, Bradamante,qu’il faut voir mon frère et votre amant pour juger et de l’amour qu’il a pour vous et de la haine qu’il a pour son rival. En cette rencontre, il va, ou pour mieux dire il descend comme un torrent dans cette plaine où la bataille se donne. Mais comme les trois passions les plus violentes dont on puisse être capable conduisent son bras, qui sont l’amour, la haine et l’ambition, il y fait des choses que je ne puis vous redire. Partout où il tourne ses armes il porte la mort et la terreur ; il fait des montagnes de corps, des ruisseaux de sang, redonne le cœur aux vaincus, l’ôte entièrement aux victorieux, pousse la chose si avant qu’il fait fuir ceux qui poursuivent les autres et par sa valeur et par son exemple fait changer de parti à la victoire. Cependant il cherche Léon de rang en rang, il l’appelle par son nom et de peur de manquer à le trouver, il attaque tous les Grecs comme si tous les Grecs pouvaient être Léon. Il trouve un prince dont les armes sont plus éclatantes que celles d’un simple cavalier, il l’attaque, il le combat, c’est-à-dire il le surmonte et il le tue : car combattre et vaincre sont une même chose pour lui en cette journée. Mais hélas, que cette victoire lui est funeste ! Néanmoins il n’est pas encore temps d’en parler et il faut que je vous demande auparavant si c’est à Léon à récompenser Roger de tout ce qu’il fait en cette bataille ou, pour mieux dire, si ce n’est pas à Bradamante à lui tenir compte de tous les périls où il s’expose pour elle ? C’est pour Bradamante qu’il veut vaincre et c’est Léon qu’il veut combattre : l’amour qu’il a pour Bradamante lui fait tout entreprendre pour la conquérir et la haine qu’il a pour Léon lui fait tout oser pour le perdre. Sa vengeance ne s’attache pas seulement à sa personne, il hait tous les Grecs pour l’amour de lui (sic ) et ne sert les Bulgares que parce qu’ils sont ses ennemis. Il couvre la campagne de morts, il répand le sang de ses sujets, il lui arrache la victoire d’entre les mains et pour tout dire il le hait autant qu’il vous aime.

Cependant par un caprice de la fortune il se trouve que vous et Léon faites le contraire de ce que selon l’usage et la raison commune vous êtes obligés de faire. Vous voulez haïr votre amant parce qu’il est généreux et Léon veut aimer son ennemi parce qu’il a défait tous les siens, parce qu’il l’a fait fuir, parce qu’il lui a fait perdre la bataille lorsqu’il était près de la gagner et parce que lui seul lui a fait plus de mal que tous les Bulgares ensemble. Car pour vous apprendre la vérité des choses, pendant que Roger pour l’amour de vous cherchait Léon avec tant d’ardeur pour lui faire voir qu’il vous méritait mieux que lui, pendant qu’il ne songeait qu’à renverser son trône, qu’à lui arracher le sceptre et qu’à lui faire perdre la vie, Léon était sur une éminence d’où il pouvait voir distinctement tout ce qui se passait en son armée. Mais admirez ici un effet prodigieux de la véritable générosité ! Léon qui venait de tuer de sa main le roi des Bulgares et qui croyait n’avoir plus rien à faire qu’à recueillir le fruit de la victoire qu’il venait de remporter, arrivant sur cette éminence dont j’ai déjà parlé et voyant que, durant qu’il avait combattu ce roi, les vainqueurs avaient été vaincus et que les vaincus à leur tour étaient les victorieux, il demeura étrangement étonné : principalement lorsqu’il remarqua que la valeur d’un seul homme en avait défait cent mille. Il le voyait lui seul porter la terreur et l’épouvante parmi les siens ; il voyait bien par ses armes qu’il n’était pas un Bulgare quoiqu’il combattît pour eux ; il le regardait comme un envoyé du ciel pour exterminer tous les Grecs, tant son courage lui paraissait extraordinaire ; il le suivait de l’œil partout où il portait ses pas et quoiqu’il fût fort affligé de voir périr tous les siens, il craignait toutefois que quelqu’un des siens ne fît perdre la vie à un homme si courageux. D’abord qu’il le vit, il l’admira ; un moment après, il l’aima et conçut une si haute estime de sa personne qu’il fit des vœux contre lui-même pour en faire à l’avantage de son plus mortel ennemi : tant il est vrai que la véritable générosité est désintéressée et tant il est vrai encore que Léon fut le plus vertueux des hommes en cette rencontre. Il ne laissa pas toutefois, malgré son inclination, de vouloir combattre mon frère, quelque redoutable qu’il se fît voir, mais l’empereur ayant fait sonner la retraite et Roger s’étant dérobé aux Bulgares qui voulaient l’élire à la place de leur roi que Léon avait tué, le premier ne put jamais le joindre et l’autre fut si malheureux qu’il fut pris prisonnier comme il dormait.
Cette nouvelle fut bientôt portée à Constantin qui eut une joie incroyable de n’avoir plus à craindre un si redoutable ennemi. Léon en reçut aussi une extrême satisfaction ; il est vrai qu’elle eut une cause bien plus noble, puisqu’elle vint du glorieux dessein qu’il forma de tâcher de se faire un ami d’un homme aussi extraordinaire. Mais la cruelle Théodore, sœur de l’empereur, tante de Léon et mère d’un prince que je vous ai dit que Roger avait tué le jour de la bataille de Belgrade, s’en réjouit encore d’une manière bien différente. Elle se fut jeter aux pieds de l’Empereur pour lui demander vengeance de la mort de son fils : elle pleura avec tendresse, elle cria avec désespoir et le supplia si opiniâtrement de lui remettre ce prisonnier entre les mains pour le pouvoir faire mourir qu’à la fin il y consentit. C’est là, Bradamante, c’est là qu’il fallait voir agir Léon pour pardonner à Roger tout ce qu’il a fait pour lui. Cependant le malheureux Roger, étant remis entre les mains d’une mère désespérée, fut à l’instant même jeté dans un profond cachot dont l’obscurité n’est jamais bannie par un seul rayon du soleil. Il y fut laissé tout chargé de chaînes, exposé à la faim et à l’insolence de ses gardes qui avaient ordre de lui faire souffrir chaque jour quelque nouveau supplice jusques à tant que par la rigueur des tourments cette cruelle femme eût la satisfaction de voir expirer celui qui était cause de ses larmes.
En ce pitoyable état, de qui pensez-vous que Roger dût espérer du secours ? Il était en un lieu où tout lui était ennemi. Bradamante, Renaud et Marphise ne savaient point son infortune et quand ils l’auraient sue, il leur eût été impossible de l’en retirer ; aussi n’avait-il nulle espérance d’en sortir. Toutes ses pensées n’étaient que pour vous; il ne regrettait que deux choses au monde : l’une de quitter Bradamante et l’autre de n’avoir pas tué Léon. Encore - disait-il - si j’avais rendu ce dernier service à ma maîtresse, si la mort de mon rival rendait la mienne et plus douce et plus illustre, je m’estimerais moins malheureux et je mourrais avec plus de tranquillité. Comme il était dans une pensée si fâcheuse, il entendit ouvrir les portes de son cachot, il ouït que quelqu’un y descendait, il sentit qu’on lui détachait ses chaînes et apprit enfin, de la bouche de celui qui faisait toutes ces choses, que Léon était son libérateur. Jugez, Bradamante, quel étonnement fut celui de Roger et songez bien, je vous en conjure, ce que vous eussiez été capable de faire si vous eussiez été à sa place. Qui vit jamais une générosité pareille à celle-là ! Léon est neveu de Théodore ; Léon est fils de l’Empereur Constantin ; Léon est celui d’entre les mains duquel Roger a arraché la victoire, cependant il méprise la haine de Théodore et l’autorité de son père pour délivrer son ennemi et le retire enfin d’une mort inévitable sans vouloir autre chose de lui que son amitié. Etait-il juste de le refuser ? Parlez, je vous en conjure mais auparavant que de répondre consultez bien votre générosité et souvenez-vous qu’il a sauvé la vie de votre amant et de son ennemi. Je vois bien que vous n’osez absoudre mon frère, ni le condamner et que c’est à moi à vous faire voir qu’il n’eût pas été juste que Roger, qui avait surmonté tous les Grecs par sa valeur, se fût laisser vaincre à Léon non seulement en courtoisie - car c’est trop peu dire - mais en bonté, en grandeur de courage et en vertu. Il fallait lui disputer cette victoire puisqu’elle n’était pas moins glorieuse que l’autre ; il fallait se laisser toucher par un si noble exemple et comme Léon avait l’âme assez grande pour délivrer son ennemi parce que ce n’était pas un homme ordinaire, il fallait que Roger fût assez généreux pour ne haïr pas son rival puisqu’il était son libérateur.

Il est vrai que vous dites que l’amour est une passion qui tyrannise toutes les autres et qui ne peut être comparée à rien, mais sachez que parmi les personnes héroïques la gloire est une belle maîtresse dont la possession donne autant ou plus de jalousie que celle de la plus belle femme de la terre. Ne me dites donc point que l’action de Léon n’était pas aussi difficile à faire que celle de Roger : celui à qui on ôte l’honneur doit pour le moins être autant irrité que celui à qui on dispute une amante. L’ambition fait des rivaux aussi bien que l’amour et le désir d’acquérir ce noble bruit que fait vivre les hommes éternellement est si fort imprimé dans les âmes courageuses qu’il n’est rien au monde qui leur soit si considérable. Et, à parler raisonnablement, je trouve que Roger n’a point eu de tort lorsqu’il a plutôt songé à se rendre digne de Bradamante qu’à la conquérir et il lui est sans doute plus glorieux de l’avoir cédée par générosité que de l’avoir disputée avec ingratitude.
Lorsque Léon, par une bonté qui n’eut jamais d’exemple, fut le retirer du cachot qui allait devenir son tombeau, s’il lui eût proposé de lui redonner la vie à condition qu’il emploierait son courage contre vous, il serait plutôt mort que d’accepter une offre si peu raisonnable. Il aurait regardé Léon moins comme un prince généreux que comme un lâche intéressé qui voulait vaincre sans péril. Mais de la façon dont la chose se passa il fallait être lâche soi-même pour n’admirer pas un héros qui délivrait son plus cruel ennemi, qui donnait la vie à celui qui lui avait fait perdre toute la gloire qu’il avait acquise, qui lui avait tué un parent fort proche et qui, pour tout dire, l’avait vaincu d’une manière qui ne pouvait être que honteuse, sinon pour lui en particulier, du moins pour sa nation en général. Vous ne devez pas trouver mauvais - si je ne me trompe - que Roger n’ait pas refusé la vie qu’on lui offrait de si bonne grâce et sans autre condition que d’aimer celui qui le délivrait. Vous ne haïssez pas encore assez mon frère pour souhaiter qu’il fût mort plutôt que d’avoir fait ce que vous nommez un grand crime et ce que j’appelle une action très généreuse et je suis fort assurée que si l’on vous mettait en choix de l’un ou de l’autre, les choses demeureraient au point qu’elles sont. Nous sommes d’un sexe à qui la cruauté n’est pas naturelle et en qui la valeur ne devient jamais brutale. Au reste, lorsque Roger embrassa son rival au lieu de le combattre et qu’il changea le dessein qu’il avait de le tuer en celui de le servir, son intention n’était pas que ce dût être contre vous. Au contraire, comme il savait que Léon n’était amoureux que par votre seule réputation et qu’enfin il ne vous avait jamais vue, il crut que peut-être lui serait-il aussi aisé de cesser de vous aimer qu’il lui avait été facile de ne le haïr point. Cette espérance fut sans doute la plus puissante raison qui le porta à regarder favorablement toutes les grâces qu’il reçut de Léon, mais lorsqu’à quelques jours de là ce Prince eut appris le défi que vous aviez fait publier par toute la terre et que, par un excès d’amour il n’eût pu obtenir de lui assez de fermeté pour vous combattre, il fut contraint de changer son espérance en désespoir comme vous saurez bientôt. Toutefois, auparavant que de vous le dire, il faut que je justifie Léon et que je vous fasse repentir de cette raillerie injurieuse que vous avez faite contre lui lorsque vous avez parlé à mon frère.
Ne vous imaginez donc pas si Léon n’a point voulu vous combattre que ç’ait été par manque de cœur car je vous ai déjà dit que ce fut par excès d’amour. Ce Prince tout bon et tout généreux ne pouvait se fier à son courage ni à son adresse ni pour vous conquérir ni même pour vous conserver. Il craignait également de vous vaincre et de ne vous vaincre pas ; il appréhendait d’être surmonté et avait peur que sa victoire ne vous pût être funeste. De sorte que n’osant se fier à lui-même et ayant éprouvé à ses dépens les merveilleux exploits dont mon frère était capable, ce fut à lui qu’il voulut confier la conservation de sa gloire et de votre vie. Ce prince - comme je pense vous l’avoir déjà dit - avait tué le roi des Bulgares à la journée de Belgrade ; il avait gagné la bataille que Roger lui fit perdre et avait fait cent belles actions qui ne vous peuvent permettre de le soupçonner de lâcheté.
Vous me direz peut-être qu’en cette occasion je donne un plus beau sentiment à Léon qu’à Roger : mais auparavant que de répondre à cette objection, voyons de quelle sorte Léon demande l’assistance de Roger et de quelle sorte Roger promet de servir Léon. Vous saurez donc que lorsque mon frère n’attendait plus qu’une occasion favorable d’apprendre à son libérateur qu’il était son rival et qu’il avait été son ennemi, afin de tâcher de le porter à ne penser plus à une si illustre conquête, ce Prince le fut trouver avec un visage si triste et si changé que Roger qui l’aimait véritablement en eut de l’inquiétude. Il le conjura dès l’abord de lui engager sa parole de ne lui refuser point son assistance en une occasion d’où dépendait sa vie, sa félicité et sa gloire ; il lui dit que sa couronne et l’Empire qu’il attendait seraient plus en sa disposition qu’en la sienne s’il ne le refusait pas ; il lui jura qu’il partagerait ses états avec lui et lui parla enfin avec tant de tendresse et tant de marques d’une grande confiance et d’une grande douleur que Roger, qui ne pouvait pas en deviner la cause, lui promit absolument et sans réserve de faire tout ce qu’il désirerait de lui. Il crut que ce que Léon n’osait lui dire était que l’Empereur ayant su que son fils l’avait délivré, voulait qu’il le remît en prison, ou que peut-être il payât sa rançon et satisfît la vengeance de Théodore par quelque entreprise hardie contre les Bulgares. Comme il ne songeait donc plus qu’à rentrer dans son cachot, Léon lui apprit ce qu’il souhaitait de son adresse et de son courage, mais il le lui apprit avec tant de marques d’amour et lui donna de si puissants témoignages de la passion qu’il avait pour vous qu’il n’eut plus lieu d’espérer d’obtenir de lui qu’il ne songeât plus à vous conquérir. Imaginez-vous bien, je vous en conjure, en quel état se trouva ce malheureux Roger après cette déclaration. Vous me direz peut- être qu’il n’avait qu’à se découvrir et qu’à se confier à la générosité de Léon qu’il avait déjà éprouvée ; mais c’est parce que Léon avait été généreux qu’il était difficile à Roger de se découvrir. Le moyen, Bradamante, d’aller apprendre à un Prince, à qui on est redevable de la vie, que l’on a eu dessein sur la sienne ; que l’on veut détruire sa félicité, lui enlever sa maîtresse et lui percer le cœur d’un coup de poignard ? Car en cette occasion il n’y avait point à balancer : il fallait ne se découvrir pas ou, en se découvrant, se résoudre à combattre celui à qui on devait la vie et la liberté. Il fallait servir un rival ou tuer son libérateur, car après les choses que Léon avait dites à Roger, il n’y avait point d’apparence qu’un homme qui lui avait déjà de si étroites obligations eût encore l’audace d’espérer qu’en sa considération il quittât une chose qu’il préférait à un Empire. Léon avait lieu de croire que Roger lui était assez obligé pour ne lui demander pas une semblable chose et Roger avait raison de penser qu’en se découvrant il ne pouvait lui arriver que deux choses l’une, c’est-à-dire de combattre Léon, ce que la générosité ne voulait pas qu’il fît, ou de rentrer dans les fers et, par conséquent, vous laisser exposée et aux armes de Léon et à celles de tout ce qu’il y a de plus vaillant au monde.

Ceux qui disent que toutes les grâces sont enchaînées s’abusent et il n’y a rien au contraire qui nous doive tant faire craindre d’être refusés que lorsque nous devons déjà beaucoup à ceux à qui nous demandons mais principalement quand ce que nous leur demandons leur tient lieu d’un trésor inestimable. Demander trop à ceux à qui on doit est une espèce d’ingratitude ; enfin, selon toutes les apparences Léon aurait refusé Roger et selon l’état des choses Roger était plus malheureux et plus coupable en se découvrant inutilement qu’en ne se découvrant point puisque, quoi qu’il arrivât, il se privait du moyen de conserver votre vie.
Croyez, Bradamante, croyez que ce n’était pas une affaire que mon frère pût résoudre facilement : d’un côté il fallait non seulement céder sa maîtresse mais la combattre pour la donner à un rival et de l’autre il fallait être ingrat, trahir son libérateur, manquer à la parole qu’il avait donnée, s’exposer à rentrer dans les fers et à vous abandonner pour toujours qui était la seule chose qu’il considérait. S’il ne se découvrait point, il voyait qu’il était le plus malheureux de tous les hommes et s’il se découvrait il savait qu’il était perdu et que vous étiez perdue pour lui. Or, de quelque façon que fût la chose, il était toujours malheureux et paraissait toujours criminel, car, quand il eût pu être qu’en apprenant à Léon qui il était, Léon eût consenti qu’il n’eût pas combattu pour lui, il fallait du moins toujours que Roger, devant autant à ce Prince qu’il lui devait, le laissât combattre le premier et je pense même que vous en êtes tombée d’accord. Mais comme Léon n’osait se fier à son adresse pour la conservation de votre vie – comme je vous l’ai déjà dit – Roger, au contraire, ne voulait fier la conservation de votre vie qu’à lui-même ; et c’est ici – comme je vous l’ai promis tantôt – que je veux répondre à vos objections.
Quoi - disait-il en son cœur - je pourrais être le spectateur d’un combat où l’on pourrait tuer Bradamante ! Ah, non, non, il me serait impossible : je sortirais de la presse, je romprais les barres de la lice et quand je n’aurais autres armes que mon épée, j’irais la défendre de celui qui l’attaquerait, je deviendrais ingrat, j’oublierais ce que Léon a fait pour moi, je cesserais d’être son ami, je redeviendrais son rival et son ennemi et, pour tout dire, je pense que je tuerais mon libérateur. Ne nous exposons point - ajoutait-il - à perdre l’estime de Bradamante en pensant la conquérir : combattons contre elle afin de combattre pour elle, ne confions sa vie qu’à notre adresse et qu’au désir que nous avons de la conserver ; et puisque nous ne pouvons être ni heureux ni innocent, faisons du moins un crime dont la cause soit si noble qu’elle en fasse excuser l’effet. Combattons en même temps et pour Léon et pour Bradamante et, par un excès d’amour, d’estime, d’amitié, de générosité et de reconnaissance, soyons la seule victime qui apaise le courroux du Ciel en cette rencontre. C’était ainsi que le malheureux Roger disputait en son esprit sur une chose si difficile à résoudre que, quand vous même auriez été de son conseil, vous-même auriez été bien empêchée à conseiller celui que vous accusez de peu d’affection, d’injustice et d’inhumanité. Comme amante que vous êtes, vous ne lui auriez pas persuadé de faire ce qu’il a fait. Comme prudente que je vous crois, vous n’auriez pas voulu qu’il eût fait un crime inutilement et comme généreuse et pitoyable que vous devez être, vous n’eussiez sans doute pas consenti que Roger eût tué son libérateur de la même main qu’il venait d’ôter des fers.

Mais - me direz-vous - Léon était son rival, mais - vous répondrai-je - Roger était son obligé : selon vos maximes, l’amour voulait qu’il oubliât tout et, selon les miennes, l’honneur voulait qu’il n’oubliât rien pour ne ternir pas sa gloire. C’est une erreur de penser qu’il faille cesser d’être généreux dès qu’on commence d’aimer et qu’il soit permis d’être criminel envers tout le monde et envers soi-même afin d’être innocent envers sa maîtresse. Si elle a l’âme grande, la vertu ne lui paraîtra jamais un vice. Elle aimera aussi longtemps que son amant sera vertueux mais, dès qu’il cessera de l’être, elle cessera de l’aimer. Et, quoi que vous puissiez dire, vous ne seriez pas bien aise que mon frère eût fait une lâcheté.
En effet, si pour être amoureux il fallait renoncer à tous les sentiments de la nature et de la raison, si pour aimer une seule personne il fallait haïr toute la terre, le ciel serait injuste d’avoir rendu les hommes sensibles à cette passion. Il n’y en aurait point dont la vertu se pût dire solidement établie ; l’amour serait le prétexte de tous les crimes : on pourrait tuer son père, trahir sa patrie, empoisonner ses amis et porter le feu par tous les coins du monde impunément et avec gloire pourvu que l’on dît, c’est l’intérêt de la personne aimée qui me fait agir de cette sorte. Ah, non, non, Bradamante, l’amour est une passion trop noble pour inspirer de si lâches sentiments ; et si vous écoutiez bien votre cœur et votre raison, vous trouveriez que votre bouche les a trahis lorsqu’elle a maltraité Roger, parce qu’il vous a aimée d’une amour si pure et si héroïque qu’il n’a su se résoudre pour son intérêt particulier ni de commettre le soin de votre vie à un autre, ni de s’exposer à perdre votre estime en faisant l’action d’un lâche et d’un ingrat, ni de trahir en même temps et Léon et Bradamante et Roger.
Car ne me dites point qu’il a hasardé votre vie en combattant contre vous puisque je suis bien informée que dans le même temps que vous tâchiez de rendre vos armes plus tranchantes, lui, au contraire, employait toute son adresse à émousser le tranchant des siennes et de la façon dont il en avait usé, il n’eût pu même vous blesser quand il en eût eu l’intention. Il cherchait moins à vous vaincre qu’à vous conserver et il n’est pas assez malheureux pour croire que vous ne l’ayez point remarqué.
Que si l’on eût demandé à Roger pourquoi il combattait en cette occasion, il n’aurait pas tant eu de peine à répondre que vous le croyez. C’est parce que je ne puis être heureux - aurait-il dit - c’est pour empêcher ma maîtresse de tuer mon libérateur, c’est pour empêcher mon libérateur de pouvoir tuer ma maîtresse, c’est pour m’acquitter de ma parole, c’est pour ne te[r]nir pas mon honneur, c’est pour n’être ni lâche ni ingrat mais, principalement, pour défendre Bradamante. Oui, c’est là le véritable sujet qui me fait combattre : tant que j’aurai seul les armes à la main contre elle, sa vie est en sûreté ; je parais comme son ennemi mais je suis pourtant son amant et quoique je doive beaucoup à Léon, c’est toutefois plus pour elle que pour lui que je combats. Voilà, injuste fille que vous êtes, ce que le malheureux Roger aurait répondu à ceux qui auraient voulu savoir ses intentions ; et voilà par où je vous fais voir - comme je m’y étais engagée - que les sentiments de Roger n’étaient pas moins beaux que ceux de Léon.

Mais - me direz-vous encore - j’ai pu le tuer de ma propre main. Ah, peu savante que vous êtes dans les sentiments qu’une amour violente inspire. Ignorez-vous encore que puisque le malheur de Roger voulait qu’il ne pût vivre heureux, il y eût eu quelque douceur pour lui à mourir de votre main et à expirer à vos pieds? Votre douleur eût consolé la sienne, vos larmes eussent payé tout le sang qu’il aurait répandu et la mort qu’il aurait soufferte, et par vous et pour vous, ne lui aurait point été rude. La vue de la personne aimée doit modérer toutes les douleurs mais l’intérêt de la personne aimée ne doit point autoriser tous les crimes. Si Roger - comme je pense vous l’avoir déjà dit - eût pu imaginer quelque voie par laquelle, sans vous exposer, il eût pu conserver l’espérance de vous posséder, il eût peut-être été un peu moins généreux et je ne sais si sa vertu aurait été assez forte pour ne succomber pas en cette occasion. Mais, voyant que de quelque façon que fût la chose, il n’y avait point d’espoir pour lui, pourquoi voulez-vous qu’il ait eu tort de conserver votre vie en ne la hasardant pas ? pourquoi ne trouvez-vous point bon qu’il ait servi celui qui l’avait tiré des fers ? et pourquoi trouvez-vous mauvais - puisqu’il n’y avait plus de part à Bradamante - qu’il ait fait au moins que Bradamante demeurât entre les mains du plus vertueux des hommes et du plus cher de ses amis ? Il espérait que vous pleureriez ensemble et son malheur et sa perte et s’imaginait que l’empire et la couronne de Léon vous seraient agréables pour ce que, en quelque façon, vous tiendrez l’un et l’autre de sa main car il ne doutait pas qu’en cette rencontre l’ambitieux Aymon ne vous obligeât à les accepter comme lui-même vous en eût conjurée.
Au reste, on ne peut pas soupçonner Roger d’avoir changé de sentiments pour vous : ce n’a été ni par inconstance, ni par défaut d’affection qu’il a fait une chose si extraordinaire ; lorsqu’il vous combattait, il était bien assuré que s’il échappait à l’adresse de vos armes, il n’échapperait pas à sa douleur ; il savait qu’en gagnant la victoire, il perdrait Bradamante et qu’en perdant Bradamante il perdrait la vie. Comme en effet si Léon ne la lui eût conservée une seconde fois, sa mort aurait justifié toutes ses actions, vous n’auriez que de l’amour et de la douleur et, la colère n’obscurcissant point la clarté de votre jugement, vous auriez plaint le reste de vos jours celui que vous accusez avec tant d’injustice.

Mais pour changer vous-même vos sentiments, suivez-le dans cette obscure forêt et dans cette effroyable solitude où il va chercher la mort après vous avoir vaincue. Ecoutez-y ses plaintes et ses soupirs ; considérez-y son désespoir et sa fureur et admirez en lui tout ce que l’amour, l’amitié, la reconnaissance et l’honneur peuvent faire penser de plus beau et de plus généreux.. Il y a des moments où il se repent de ce qu’il a fait ; il y en a d’autres où il hait son libérateur ; un instant après, il aime son rival ; ensuite, il vous adore et vous demande pardon, quoiqu’il sache bien qu’il n’est pas coupable. Mais, en quelque lieu qu’il aille et de quelque côté qu’il tourne ses pensées, il voit toujours Bradamante sans la voir : il la voit affligée - ce lui semble - il la voit sur le trône, il la voit pleurer sur son tombeau. Toutefois, de quelque façon qu’il la voie, rien ne lui est si agréable que de se la représenter encore les armes à la main contre lui.
Oui, Bradamante, il vous rend grâces de tous les coups que vous lui avez portés et de toutes les blessures que vous lui avez voulu faire. Il met cela au nombre des plus grandes faveurs qu’il pouvait jamais recevoir de vous et pour vous satisfaire et se satisfaire lui-même, en vous faisant voir que s’il a paré les coups qui partaient de votre main, ce n’a pas été pour conserver sa vie, le voilà qui se prépare à la mort. Voyez sur son visage toutes les marques d’une véritable douleur et d’un extrême désespoir : serez-vous moins généreuse que Léon, après avoir entendu ses plaintes comme lui et vu comme l’amour a déjà peint la mort dans ses yeux ? Prenez garde à ce que vous allez dire ; Léon en le laissant mourir gagnait une maîtresse et perdait son ancien ennemi et son rival, mais pour vous, vous ne pouvez perdre Roger que vous ne perdiez le plus fidèle et le plus généreux amant qui fut ni qui sera jamais.

Parlez-donc, Bradamante, parlez, mais ne parlez pas précipitamment : songez qu’il s’agit de votre gloire et de votre félicité ; vous n’avez rien de si difficile à faire que Roger et Léon n’aient encore fait davantage. Le premier n’a pas besoin de vous faire souvenir qu’il a pu cesser de haïr son rival parce qu’il était son libérateur. Puisque cette générosité est ce qui le fait paraître criminel auprès de vous, il suffit donc que je vous fasse voir que Léon a beaucoup plus fait que vous ne pouvez faire. En la première occasion il a redonné la vie à son ennemi, il a vu sa victoire sans haine et sans jalousie, il a aimé celui qui avait répandu son propre sang en tuant le fils de la cruelle Théodore et il a tiré des fers et du tombeau celui qui avait fait tous ses efforts pour l’y faire descendre. Mais si, en cette première rencontre, il donna la vie à son ennemi, en la seconde il la donne non seulement à son ennemi mais à son rival. S’il l’eût laissé périr dans les chaînes, sa mort ne lui pouvait causer autre avantage que de le délivrer d’un homme dont la valeur lui avait été si nuisible, ou, au contraire, en le laissant étouffer par sa propre douleur, Léon perdait un rival et conservait une maîtresse. Cependant, parce qu’il est véritablement généreux, il préfère son honneur à sa passion, il ne veut pas que l’amour lui fasse commettre une faute ; il veut que, comme l’ambition ne l’a pas empêché de sauver la vie à Roger lorsqu’il ne lui était point obligé, l’amour aussi ne lui fasse pas faire une lâcheté, après avoir connu ce que Roger avait fait pour lui. Soit qu’il le regarde comme son ennemi, comme son rival, comme son ami ou comme un homme extraordinaire, il ne veut pas lui céder en vertu. Il aime mieux lui céder Bradamante que de n’être pas digne de Bradamante et il aime mieux perdre sa félicité que de l’établir par des voies injustes. Il pouvait sans honte ne tirer pas Roger des fers mais il ne pouvait sans ingratitude le laisser périr en cette occasion. Aussi n’a-t-il pas été capable d’un si lâche sentiment : il l’a aimé plus ardemment qu’il ne faisait auparavant; il lui a cédé de bonne grâce le prix de la victoire qu’il avait remportée ; il l’a consolé ; il l’a retiré des mains de la mort et l’a ramené aux pieds de sa maîtresse.
Jugez après cela si Roger avait sujet d’estimer Léon ? voyez s’il s’était trompé en son choix ? et s’il eût été juste d’être ingrat envers un Prince si reconnaissant ? Au reste, l’action qu’il a faite de venir lui-même découvrir la vérité de la chose à l’Empereur et à toute la Cour fait assez connaître que ce n’a pas été par manque de cœur qu’il a eu recours à la valeur d’autrui : jamais un lâche n’aurait eu cette hardiesse. Mais, pour lui, comme il sait que ce n’a été que par un excès d’amour qu’il en a usé ainsi, il ne craint point de le publier. Et puis Roger sait assez en quel état il trouva les Bulgares lorsqu’il arriva dans leur camp pour être un témoin irréprochable de la valeur de ce Prince. Après cela je pense que vous ne pouvez pas dire que Léon n’ait beaucoup fait pour Roger : il lui a donné la vie, la liberté et sa maîtresse. Il a fallu qu’il ait combattu dans son cœur l’ambition, la haine, l’amour et la jalousie ; il a fallu qu’il ait servi son ennemi et son rival et qu’il ait détruit sa propre félicité pour établir la sienne.

Pour vous, Bradamante, vous n’avez qu’à rendre justice à mon frère, vous n’avez qu’à recevoir favorablement un amant qui vous adore et, si je l’ose dire, vous n’avez qu’à écouter vos propres sentiments. Non, quoique la colère vous ait fait mêler beaucoup d’aigreur à vos plaintes, vous ne haïssez point encore Roger. Lorsque vous avez parlé à lui, vous avez nommé Théodore, la cruelle Théodore, et cela sans doute parce qu’elle a pensé causer sa mort. Ne l’imitez donc pas, je vous en conjure, et ne soyez pas encore plus cruelle qu’elle ne l’a été. Pour peu que vous la soyez, vous la serez davantage ; car, enfin, Roger avait fait perdre la victoire à l’Empereur son frère et lui avait tué un fils ; mais pour vous, qu’avez-vous à lui reprocher ? si ce n’est que Roger est le plus généreux des hommes ; qu’il n’a pu tuer celui qui lui avait sauvé la vie ; qu’il n’a pu manquer de parole à celui qui l’avait tiré des fers ; qu’il a combattu Bradamante de peur de l’exposer aux armes d’un autre ; qu’il a eu plus de soin de sa conservation que de la sienne ; qu’il a choisi la mort plutôt que de survivre à la perte de sa maîtresse ; que son honneur lui a été plus cher que toutes choses ; et que, ne pouvant être heureux, il a mieux aimé mourir que de vivre avec infamie.
Voilà, Bradamante, tous les crimes dont mon frère peut être accusé, mais, si ce sont des crimes, ils sont d’une nature à éterniser la mémoire de celui qui les a commis. Ne ternissez donc pas la vôtre par une injustice effroyable et ne déniez pas à mon frère le prix de la victoire qu’il a remportée. De quelque façon que vous preniez la chose, il demeure constant que vous avez combattu, que vous avez été vaincue et que, par conséquent, selon les lois que vous-même vous êtes imposées, vous appartenez au victorieux, quel qu’il puisse être.
Vous dites vous-même que Léon ne peut avoir de droit en une action où il n’a point eu de part. A qui donc sera Bradamante et que deviendront les lois qu’elle a faites ? aimera-t-elle mieux que quelque inconnu vienne la combattre et la vaincre ? ou veut-elle que Roger, fort de ses propres armes, la combatte encore une fois ? Non, je ne pense pas qu’elle le veuille et, malgré son injuste colère et son ressentiment, souvenir de ce qui s’est passé en cette journée lui a donné trop d’inquiétude pour croire qu’elle voulût s’exposer à voir encore mon frère comme un ennemi. Car si c’est pour lui céder la victoire qu’elle veut combattre, il vaut mieux ne combattre point ; et si c’est pour la disputer effectivement, elle n’a qu’à commander à Roger de se faire mourir de sa propre main sans y employer la sienne, ou, pour mieux dire, elle n’a qu’à l’abandonner à sa propre douleur. Mais, encore une fois, songez bien à ce que vous allez faire et souvenez-vous que si vous eussiez tué le libérateur de Roger, vous eussiez pleuré sa perte ou que si Roger lui eût fait perdre la vie, vous l’auriez accusé d’ingratitude et de cruauté, au lieu que vous ne pouvez l’accuser que d’être trop généreux.

Ô, que cet amant est digne de Bradamante pourvu que Bradamante ne se rende pas digne de cet amant ! Pour juger encore mieux de l’action de Roger, imaginez-vous qu’il vienne de sortir du cachot et que, malgré une obligation si étroite, il persiste encore dans le dessein de tuer Léon. Imaginez-vous - dis-je - qu’étant bien informée de la vérité de la chose, vous arriviez auprès de Roger comme il a terrassé Léon à ses pieds et comme il est prêt de lui passer son épée à travers le cœur : dites en vérité ne lui retiendriez-vous pas le bras ? n’accuseriez-vous pas Roger de brutalité et d’ingratitude ? et ne trouveriez-vous pas qu’il aurait terni sa gloire ? votre silence me fait assez connaître que vous sauveriez la vie à Léon et que votre premier sentiment serait d’accuser Roger. Pourquoi donc trouvez-vous mauvais qu’il ait fait ce que vous auriez fait vous-même ?
Mais vous me direz qu’il vous a combattue, il est vrai et je vous dirai même qu’il a eu de l’impatience de vous combattre. Lorsqu’il sut par Léon que vous aviez envoyé des cartels par toute la terre, pareils à celui qu’il lui montra, il eut une telle peur de n’arriver pas le premier qu’il pressait plus Léon que Léon ne le pressait, tant le besoin de conserver votre vie lui était cher. Il craignait que quelqu’un ne le devançât ; il appréhendait que vous ne fussiez blessée par ceux à qui le désir de vaincre pouvait faire perdre le respect en cette rencontre et, puisqu’il lui était absolument impossible d’être à vous, il voulait du moins se sacrifier pour vous.
Ne lui refusez donc pas ce que son zèle, son amour et sa valeur demandent à Bradamante ; accordez votre amitié à Léon comme au libérateur de votre amant et redonnez votre affection à Roger comme à l’homme du monde qui la mérite le mieux. Votre inclination vous y porte ; la raison vous le conseille ; la vertu vous le permet ; l’honneur vous le commande ; la générosité de Léon vous en sollicite ; l’ambition de votre père l’accorde à la couronne de Bulgarie que mon frère n’a acceptée que pour la mettre à vos pieds et de là sur votre tête ; les lois que vous avez faites vous y contraignent ; votre propre gloire le veut ; et Marphise vous en conjure.

EFFET DE CETTE HARANGUE

A prendre les choses selon le sens historique, si cette harangue avait été faite, on ne pourrait pas douter qu’elle n’eût persuadé Bradamante puisqu’elle épousa Roger ; mais, à la considérer comme une allégorie, c’est au lecteur à m’apprendre s’il en est lui-même persuadé. Beaucoup ont désapprouvé l’action de Roger ; tous ont condamné celle de Léon ; j’ai défendu l’une et l’autre et blâmé le silence de Bradamante que personne ne blâmait ; et par là j’ai tâché de faire voir que, si l’Arioste est coupable, ce n’est pas peut-être par l’endroit qu’on l’en accuse.


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