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BRADAMANTE À ROGER

Seconde harangue

ARGUMENT

Tout le monde sait que Roger vainquit Bradamante sous les armes de Léon et que Léon lui redonna sa maîtresse. Mais aucun ne s’est étonné – au moins de ceux dont les sentiments sont publics – qu’après une action si extraordinaire, comme était celle de combattre pour son Rival contre la personne aimée, Bradamante non seulement épousa Roger, mais ne lui en fit aucun reproche. Elle va donc ici lui dire en prose ce que l’Arioste ne lui a point fait dire en vers et tâcher de lui prouver QUE L’AMOUR EST PRÉFÉRABLE À L’HONNEUR.


Elle est vaillante, elle est belle
Et blessant en mille lieux
Ou de la main ou des yeux
Tout est redoutable en elle


Bradamante à Roger

Vous avez vaincu Bradamante, je l’avoue, puisqu’elle n’a pu vous vaincre, mais vous n’avez pas surmonté sa colère et son ressentiment. Cette seconde victoire vous sera peut-être plus difficile à remporter que l’autre : du moins sais-je bien qu’à cette fois vous n’aurez pas de si bonnes armes pour vous défendre que j’en ai pour vous attaquer. La somme dans les combats ordinaires a sa part dans tous les événements : et en celui-ci la raison toute seule en fait avoir l’avantage.
Préparez-vous donc à me répondre précisément, ou à ne me répondre point ; défendez-vous bien, ou ne vous défendez point du tout ; et si vous observez cet ordre comme je le souhaite, je suis fort trompée si vous interrompez mon discours et si vous ne me donnez tout le loisir que je vous demande pour vous reprocher votre peu d’amour, votre injustice et votre inhumanité.
Je vois bien, Roger, je vois bien que ces paroles vous sont dures, et que les marques de douleur et de dépit que vous voyez sur mon visage vous donnent quelques inquiétudes : je pense même que vous êtes assez injuste pour ne deviner pas le sujet de ma plainte et que vous croyez peut-être que je vous dois être aussi obligée que Léon. Mais sachez que les sentiments d’une amante et d’un ami sont des choses toutes différentes. Et qu’en cette occasion, pour connaître la juste grandeur de l’outrage que j’ai reçu, il ne faut que considérer celle de l’obligation que ce prince vous a. Tout ce que vous avez fait pour lui, vous l’avez fait contre moi : et si je suivais la souveraine équité, je vous devrais autant haïr qu’il vous doit aimer.

Pour vous faire mieux comprendre la justice de ma plainte, rappelez dans votre mémoire une partie des choses que Bradamante a faites pour vous lorsque, par le commandement de l’empereur et par les volontés de son père, on lui a voulu mettre la couronne sur la tête en lui faisant épouser ce même Léon dont il s’agit aujourd’hui. L’ambition a-t-elle ébranlé mon âme en cette rencontre ? le respect que je devais à l’empereur, l’obéissance que je devais à mon Père et ce que je me devais à moi-même a-t-il empêché que je ne vous aie conservé mon affection toute entière, que je n’aie refusé le sceptre qu’on me présentait, et que je ne me sois estimée plus heureuse d’être femme d’un simple chevalier, que d’épouser le fils d’un si grand Monarque ?
Vous me direz peut-être que la parole que mon frère vous avait donnée m’engageait, et que le respect que j’avais pour lui me fit agir de cette sorte. Mais, pour vous dire le vrai, Roger, le seul Roger était le maître de mon cœur et de ma volonté. Ce fut seulement pour l’amour de lui que j’ai manqué à tout ce que je devais aux autres afin de ne lui manquer pas. Je souffris que mon père m’éloignât de la cour et qu’il me mît dans une prison assez étroite : et pour me défaire des poursuites de Léon et pour vous assurer le triomphe, je demandais que Bradamante ne pût jamais épouser que celui qui la surmonterait en armes : m’imaginant bien qu’il n’y aurait que Roger qui la pût vaincre ; et espérant avec raison qu’il ne serait pas des derniers à se présenter au combat.
C’était lors, cruel, c’était lors qu’il fallait venir les armes à la main, comme Bradamante : le péril que vous eussiez couru en cette journée ne devait pas vous empêcher d’y paraître ; elle ne vous attendait que pour mettre les siennes à vos pieds ; elle ne voulait gagner la victoire qu’en vo
us la cédant ; et ne voulait vous combattre qu’afin que vous fussiez son vainqueur. Mais hélas, c’est en vain que les hérauts et les trompettes vous appellent ; ils vont par toute la terre : tout le monde entend parler du défi de Bradamante et de Roger ; le seul Roger ne veut pas en être averti. Il disparaît, il s’éloigne, il s’en va ; et sans qu’on puisse savoir ce qu’il est devenu, il abandonne sa Maîtresse dans la plus grande affliction où une personne de sa qualité et de sa vertu se puisse trouver.
Quoi -disais-je quelquefois en moi-même, pendant cette fâcheuse absence- est-il possible que Roger ne soit pas prisonnier, mort ou inconstant, puisqu’il ne vient point ? est-il possible qu’il veuille m’exposer à être vaincue par un autre que lui ? est-il possible qu’il ait oublié ce qu’il m’a promis, ce que j’ai fait à sa considération et qu’il oublie encore un jour ce que je veux faire présentement ? mais quoi qu’il en soit -ajoutai-je- faisons ce que nous devons : combattons avec ardeur tous ceux qui se présenteront dans la lice ; élevons à Roger un trophée des armes de ses rivaux, abattus par Bradamante ; hasardons-nous pour nous conserver pour lui ; et soit prisonnier, mort ou inconstant, ne faisons rien contre ce que nous lui avons promis. S’il est prisonnier, il n’est pas coupable ; s’il est mort, nous ne devons pas craindre de nous exposer puisque nous n’avons plus rien à perdre ; et s’il est inconstant, ne l’imitons pas dans son crime. De vous dire la douleur que de semblables pensées me donnaient, ce serait me couvrir de honte et de confusion et renouveler en mon cœur des sentiments qui devraient n’y avoir point été.
Car Roger, le moyen de penser que dans le même temps que je ne songeais – comme je vous l’ai dit- qu’à me conserver pour vous, que dans le même temps que je méprisais les commandements de l’empereur, les volontés de mon père et ma propre gloire, que dans le même temps que je mettais ma vie au hasard pour votre seul intérêt, que dans le même temps que je refusais le sceptre et Léon comme le plus grand mal qui me pût advenir, Roger, le plus vaillant et le plus généreux de tous les mortels, Roger, amant de Bradamante et amant aimé, se faisait ami de son ennemi et de son rival tout ensemble ? mais ami jusques à tel point qu’il veut combattre pour lui, non pas contre des sujets révoltés, non pas contre des barbares, non pas en une bataille rangée, mais il veut combattre sa maîtresse pour la donner à son rival, pour s’en priver pour jamais, pour la rendre la plus malheureuse du monde et pour se déclarer lui-même à la postérité le plus ingrat et le plus cruel de tous les hommes.
Car il ne faut point me dire que l’honneur a produit cette étrange et bizarre aventure et que sans cesser d’être amant Roger a cessé d’être ennemi de Léon. Cela ne peut être ainsi: quiconque est capable de céder sa maîtresse ne peut plus se dire amoureux : il cesse de l’aimer dès l’instant qu’il consent qu’elle soit à un autre, il lui ôte son cœur en permettant qu’elle dispose du sien et renonce absolument à tous les droits qu’il avait à son affection. Enfin, Roger, celui qui aime mieux son rival que sa Maîtresse ni que lui-même est trop généreux ami pour être fidèle amant. L’amour n’a point accoutumé de céder à nul autre ; il doit être toujours non seulement le maître, non seulement le roi, mais le tyran de tous les cœurs qu’il possède. Ce n’est ni à la générosité, ni à la reconnaissance, ni à la sagesse, ni à la coutume, ni aux lois, ni à la raison, ni même à l’honneur à s’opposer à ce qu’il commande. Et puis, à parler véritablement, la générosité d’un amant consiste à combattre son rival pour lui disputer sa maîtresse, et non pas à combattre sa maîtresse pour l’abandonner à son rival. Il n’est point de reconnaissance qui le puisse obliger à manquer à ce qu’il doit à la personne aimée. Il n’y a point de sagesse à se priver de ce que l’on aime pour le donner à un autre : la coutume ne veut point que l’on se ruine pour enrichir ceux que l’on hait ; les lois ne commandent point de céder son droit à son adversaire ; la raison n’enseignera jamais qu’il faille se rendre malheureux pour établir la félicité d’autrui ; et l’honneur même ne peut jamais être à céder la victoire à son rival. On peut quelquefois céder l’empire avec gloire ; on peut perdre volontairement et sans infamie l’avantage d’un combat ; on peut jeter ses armes sans lâcheté ; on peut embrasser son ennemi sans faiblesse ; mais on ne peut céder une Amante sans infidélité, sans ingratitude et sans honte.

En vérité, Roger, toutes les fois que je viens à penser que vous avez été capable de combattre Bradamante sous les armes de Léon, de vous résoudre à la voir femme d’un autre ou à ne voir jamais, et de vouloir enfin que votre courage et votre adresse fussent les seuls moyens qui me missent au pouvoir de votre rival, c’est ce que je ne puis comprendre et c’est ce qui me fait douter que vous soyez véritablement Roger, que je sois encore Bradamante, et que tout ce que j’entends et que tout ce que je vois ne soit pas une fable ou une illusion.
Hélas ! lorsque je me souviens avec quel soin je me préparais à ce combat, avec quel soin je regardais si mes armes étaient assez tranchantes et avec quel soin je songeais à vous faire perdre la vie : peu s’en faut que je ne la perde moi-même. Qui m’eût dit lors : c’est contre Roger que vous allez combattre, c’est contre lui que vous allez faire vos plus grands efforts, je ne l’aurais jamais cru et j’aurais répondu au contraire que c’était contre son ennemi, que c’était contre son rival et pour ne l’abandonner point que j’allais m’exposer à ce péril.
Ô Ciel ! combien de vœux secrets ai-je poussés pour remporter cette victoire ? et si je l’ose dire, combien de vœux ai-je faits contre votre vie, lorsqu’au milieu de notre combat, je voyais que vous évitiez avec adresse tous les coups que je vous portais ? Je me plaignais de mon destin, j’accusais mes armes, je m’étonnais de la difficulté que j’avais à vaincre, j’invoquais le nom de Roger dans mon cœur, je souhaitais d’avoir son courage et sa force, et lorsque j’employais toute la mienne pour surmonter celui que je croyais être Léon, je n’en étais point satisfaite et n’y trouvais que de la faiblesse. Encore – disais-je en moi-même - si Roger pouvait être témoin de ce que je fais pour me conserver pour lui, s’il pouvait voir quelle est l’adresse de celui que je combats, pour excuser mon peu de valeur; s’il pouvait connaître que je n’épargne point la vie pour lui tenir ma parole, je souffrirais ma disgrâce avec moins de peine et je me résoudrais à la mort plus facilement. Voilà, cruel, voilà ce que je pensais lorsque, trompée par votre fausse générosité, je combattais contre vous en pensant combattre pour vous et combattre contre Léon. Je ne croyais pas que vous fussiez tout ensemble mon spectateur, mon amant et mon ennemi : le moyen de pouvoir soupçonner Roger de vouloir changer de nom ? En est-il un plus fameux que le sien, pour faire qu’il lui soit avantageux de le prendre ? Et la véritable générosité permet-elle aux personnes héroïques de se servir de déguisement? Mais qui peut être celle que Roger a voulu tromper et qui peut être celui qui devait recevoir le fruit de cette tromperie ? Roger a voulu tromper Bradamante, se tromper lui-même et donner tout l’avantage de cette fourbe à son rival. Et que lui a fait Bradamante pour mériter un semblable traitement? Elle l’a aimé plus que sa vie ? Elle a pour sa considération désobéi à l’Empereur et à son Père ; elle a méprisé le trône où on la voulait conduire et pour se conserver pour lui elle s’est exposée aux plus grands périls de la terre puisqu’elle s’est exposée à combattre tout ce qu’il y a de plus courageux et de plus vaillant au monde.
Peut-être, me dira-t-on, que Léon est un Prince rempli de tant d’excellentes qualités que Roger a cru que Bradamante serait trop heureuse d’être trompée de cette sorte : nullement, Léon est un prince si peu digne de Bradamante que même il n’ose la combattre. Il ne veut pas gagner la victoire, il la veut dérober et il aime mieux la devoir à son ennemi qu’à son épée. Quoi , Roger, vous avez cru qu’un lâche qui ne voulait hasarder que son casque, sa cuirasse, son écu, sa cotte d’arme et ses gantelets pour épouser Bradamante serait digne d’être son mari ? Ah ! si vous l’avez cru, vous êtes le plus injuste de tous les hommes. Pour moi, je n’en use point ainsi, je suis plus équitable envers vous et je vous avoue franchement que je ne puis comprendre comment un Prince que l’amour n’a point rendu généreux peut vous avoir servi et comment il peut avoir acquis votre amitié. Il ne faut pas demander pourquoi Renaud a aimé Roger, ni pourquoi Roger a aimé Renaud : la valeur est une chaîne qui lie d’estime et d’inclination tous les héros qui sont au monde, quand même la fortune les aurait rendus ennemis. Mais pour Léon – je vous le dis encore une fois –je ne puis comprendre ce qui vous a porté à le servir et contre vous et contre moi.
Que s’il est vrai – comme on me l’a dit – qu’il ait rompu les chaînes que la cruelle Théodore vous avait données, je tombe d’accord qu’en toute autre occasion que contre Bradamante vous étiez obligé de ne lui refuser pas votre secours. Mais en celle-là il valait mieux rentrer en prison, aller reprendre vos fers et vous exposer à toute chose que d’exposer Bradamante aux malheurs les plus épouvantables qui peuvent jamais arriver.
Car ne songez-vous point, cruel et injuste que vous êtes, que si le sort des armes l’eût voulu, malgré votre adresse et votre courage, je vous eusse vu tomber sous les efforts de mon bras, imaginez-vous, je vous prie, quels auraient été mon transport et ma douleur lorsque, ravie de joie de ma victoire, j’eusse été lever la visière de votre casque. Imaginez-vous -dis-je- quel étonnement eût été le mien de voir que Léon eût été Roger ; que celui pour qui j’eusse combattu eût été l’ennemi que j’eusse surmonté ; que celui pour qui je voulais vaincre eût été le vaincu ; que l’objet de ma haine l’eût été de mon amour et qu’enfin j’eusse tué de ma propre main celui qui seul pouvait rendre ma vie agréable. Ô Dieu, cette funeste image m’épouvante de telle sorte que je doute si je vous pardonnerai jamais de m’avoir mise en termes d’éprouver une si déplorable aventure.

Mais du moins, injuste que vous êtes, souvenez-vous avec repentir de ce que vous avez pensé faire et imaginez-vous à votre tour quel aurait été votre regret si, lorsque je vous poursuivais si opiniâtrement, votre épée m’eût traversé le sein. Eussiez-vous pu voir expirer Bradamante sans vous repentir de votre imprudence et sans vous en affliger ? Pour moi, je vous l’avoue, je sens bien que mon âme ne serait pas assez forte pour supporter un semblable accident.
La mort de la personne aimée doit toujours causer un extrême déplaisir, mais lorsqu’elle advient pour l’amour de nous et par notre main, il faut perdre la raison et mourir désespéré. C’est la plus grande infortune qui puisse jamais arriver ; c’est la plus aigre douleur que l’on puisse jamais sentir et c’est enfin ce que l’on ne doit point endurer sans avoir recours aux poisons et aux précipices. Cependant il est certain que vous nous avez mis au hasard de souffrir cet effroyable malheur, car malgré votre adresse je pouvais vous faire perdre la vie et malgré vos soins je pouvais me jeter précipitamment dans vos armes et tomber morte à vos pieds. Ô Dieu, toutes les fois que je me souviens de ce qui s’est passé en ce combat je tremble, je frémis et je ne crois pas encore être hors d’un si grand danger !
Considérez donc un peu en quel étrange nécessité vous m’auriez jetée si les choses eussent été dans l’ordre que vous les aviez résolues : il fallait ou épouser Léon ou tuer Roger, ou être tuée par lui. Comme quoi pensez-vous excuser de si bizarres desseins et comment pensez-vous que Bradamante puisse oublier tous ces crimes ?

Mais que fais-je ? Je parle encore à vous comme si vous n’étiez pas l’ami de Léon, l’ennemi de Bradamante et que vous n’eussiez pas cessé d’être son amant ! Et toutefois il n’est que trop vrai qu’une fausse image de vertu vous a fait perdre la mémoire de tout ce que vous deviez à notre affection. Si ce prince n’eût pas eu honte de triompher sans avoir combattu et qu’il n’eût pas découvert la vérité en quel état serais-je présentement ? Je serais morte puisque sans doute je n’aurais jamais été femme de Léon. Après cela n’ai-je pas lieu de croire que pour des raisons qui me sont inconnues vous avez voulu rompre avec moi ? Car, si Léon n’est pas généreux, - comme il y a grande apparence, puisqu’il a eu recours à la valeur d’autrui – pourquoi le servir aux dépens de votre félicité et de la mienne ? et s’il est véritable qu’il le soit en quelque sorte, pourquoi ne se fier pas en cette générosité que vous aviez déjà éprouvée ? Lorsque Léon vous proposa de combattre Bradamante, il fallait lui apprendre que vous étiez Roger, que vous étiez son rival et, par un discours tendre et hardi tout ensemble, tâcher de l’obliger à vous céder volontairement une conquête où il n’avait point de droit.
Enfin, il eût toujours été bien plus beau de se découvrir à Léon que d’employer vos armes pour lui. Que s’il eût été assez injuste pour vouloir exiger de vous une action si déraisonnable, il fallait avoir la fermeté de la lui refuser. Tout ce que la reconnaissance la plus exacte pouvait demander de vous en cette rencontre était de permettre à Léon de me combattre le premier et de consentir à être le témoin de son malheur ou de sa victoire. Mais de faire servir votre valeur et contre vous et contre moi, c’est ce que vous ne deviez jamais faire pour nulle considération. L’intérêt de la personne aimée doit être préféré à toutes choses et quiconque en use autrement n’est guère touché de cette noble passion qu’on appelle amour.
Vous me reprocherez peut-être qu’en une autre rencontre j’ai été vous chercher les armes à la main. Mais hélas, quoique cela soit ainsi, je ne puis pas avoir été soupçonnée des erreurs dont je vous accuse : la jalousie était la seule cause qui me portait à ce funeste dessein : je ne voulais pas vous combattre pour vous donner à la vaillante Marphise, que je croyais qui fût ma rivale ; au contraire je ne voulais votre perte que pour l’empêcher de triompher de votre cœur à mes dépens. Je vous poursuivais comme un infidèle ; l’amour, la haine, la vengeance et la jalousie régnaient ensemble dans mon âme ; et cependant, quoique mon désespoir me forçât de faire, je ne fis rien que par un sentiment d’amitié. J’eus de la colère et de la fureur mais je n’eus point d’indifférence. Pour vous, il n’en est pas de même : vous agissez avec plus de froideur et plus de sagesse ; vous pensez qu’il est plus beau de combattre pour Léon que de combattre Léon ; vous trouvez qu’il vaut mieux céder sa maîtresse que de manquer à une simple reconnaissance ; vous croyez que le trône la consolera de votre perte, qu’elle vous remerciera de la couronne que vous lui aurez acquise et vous avez cru peut-être aussi que vous seriez loué d’une action dont toute la terre vous blâmera.
Au reste on ne peut pas vous soupçonner d’avoir épargné votre adresse pour soutenir les intérêts de votre rival : vous avez combattu en homme qui voulait vaincre ; jamais personne ne m’a donné tant de peine, le prince de Circassie ni la vaillante Marphise ne m’ont point résisté si opiniâtrement. Il est vrai qu’il ne m’a pas semblé que vous eussiez dessein sur ma vie, mais c’est peut-être à Léon à vous en rendre grâce et non pas à moi à vous en remercier. Il vous avait prié de conquérir Bradamante et non pas de la tuer, il voulait la conduire au trône et non pas au cercueil et vous avez fait, enfin, tout ce qu’il a voulu de vous. Que si quelqu’un vous demandait quelle intention vous avez eue en hasardant mes jours et les vôtres, que lui répondriez-vous, Roger ? Vous ne pourriez pas dire que ç’a été pour défendre votre patrie, pour conquérir une couronne, pour venger une injure, pour vous défaire d’un ennemi, pour les intérêts d’une maîtresse, pour la perte d’un rival, pour la conservation de votre vie ou pour acquérir de l’honneur, puisqu’à dire les choses comme elles sont, rien de tout cela ne peut vous y avoir porté.
Pour celui que vous avez servi, il ne serait pas si difficile de répondre et tout le monde voit assez qu’il s’est plus fié à votre valeur qu’en la sienne, qu’il a voulu gagner Bradamante sans péril et qu’il a trouvé plus commode de vaincre par autrui que de se mettre en l’état d’être vaincu. Il n’a pas témoigné grand cœur en cette occasion, je l’avoue, mais du moins on voit quelque utilité en son dessein et l’événement a bien fait connaître qu’il avait eu du jugement en son choix. Il n’en est pas ainsi de vous, car il est indubitable qu’on ne saurait comprendre ni pourquoi vous servez votre rival, ni pourquoi vous combattez votre Maîtresse, ni pourquoi vous cessez d’être Roger. Vous servez votre Rival pour le rendre heureux, vous combattez votre Maîtresse pour la rendre très malheureuse, vous ne la voulez conquérir que pour la donner et vous ne cessez d’être Roger qu’afin que Roger se montre à tout l’univers comme un prodige en amour, ou, pour mieux dire, comme un monstre.
En effet, qui vit jamais un amoureux sans jalousie, un rival sans haine et un amant qui ne veuille vaincre sa Maîtresse que pour s’en priver en faveur de son rival ? Cela est si extraordinaire qu’il en paraît incroyable. Car si vous me dites que vous avez fait toutes ces choses de peur d’être ingrat envers Léon qui vous avait obligé, j’ai à vous répondre qu’il valait encore mieux l’être envers lui qu’envers moi. Et puis, excepté dans les occasions où il s’agit de la personne aimée, la reconnaissance a ses bornes aussi bien que toutes les autres vertus.
Nos pères, à qui nous devons la vie, ne peuvent avec justice nous obliger à suivre aveuglément toutes leurs volontés : si le mien me commandait de combattre mon frère, je lui désobéirais et penserais obéir à la raison en ne faisant pas ce qu’il m’aurait ordonné. Il n’y a que cette personne aimée dont les Lois soient souveraines, dont l’empire doive être absolu et pour les intérêts de laquelle il faille oublier tout le reste. Un véritable amant n’a ni patrie, ni parents, ni amis, que sa maîtresse seulement ; et si vous aviez eu toute la tendresse dont je vous croyais capable, vous vous seriez souvenu que lorsque ceux à qui je dois la naissance m’ont voulu conduire au trône et m’ont voulu forcer à rompre avec vous, je vous ai fourni d’un exemple qui devait vous empêcher de faillir. Car, enfin, le bandeau royal ne m’a pas aveuglée, j’ai vu que, puisque j’avais engagé mon cœur, je n’en pouvais plus disposer et qu’il n’était pas juste que la nature vous ôtât ce que l’amour vous avait donné. Si j’eusse voulu, je pouvais vous dire que donnant toutes choses à mon père, je lui devais de l’obéissance ; que, par conséquent, je ne pouvais vous tenir ma parole ; que la bienséance n’y consentait point ; que la raison ne le voulait pas et, bref, qu’il fallait vous abandonner.
Vous jugez bien, sans doute, qu’en cette rencontre je pouvais gagner un empire facilement et monter au trône sans beaucoup de peine. Pour conquérir cette couronne, il ne fallait point faire de combats et il ne fallait point donner de batailles. Cependant, parce que cette couronne ne m’était point présentée de votre main et que je ne pouvais la gagner sans vous perdre, je la refuse sans peine, je désobéis à l’empereur et à mes parents avec joie et sans me souvenir de ce que je leur devais, je me souvins seulement que je vous devais tout puisque je vous devais mon affection toute entière et que je vous l’avais donnée sans réserve.

Dites après cela, je vous en conjure, qui de nous deux a agi avec le plus d’équité ? deviez-vous plus à Léon que je ne devais à mon père ? la récompense que vous attendiez valait-elle mieux que l’empire de Grèce que je rejetais ? et ne vous aurait-il pas été plus aisé de refuser votre maîtresse à votre rival qu’à moi de refuser mon père qui me présentait une couronne ? Que s’il est vrai que la conformité de sentiments soit presque une marque infaillible d’amour et de sympathie, selon les apparences il ne fut jamais rien de si contraire l’un à l’autre que les inclinations de Roger et de Bradamante. Je méprise Léon pour me conserver pour vous ; vous vous dérobez de moi pour me donner à Léon. Je hais votre rival plus que la mort, vous l’aimez plus que vous-même puisque vous lui cédez ce qui vous devait rendre heureux. Je cherche à faire perdre la vie à ce prince, vous vous exposez pour lui. Je hasarderais librement la mienne pour sauver la vôtre, vous me réduisez aux termes de pouvoir vous en priver de ma propre main. Et ce qui est le plus étrange et le plus incompréhensible c’est que ce qui pour l’ordinaire ébranle les amitiés les plus fermes et les plus solidement établies n’a fait qu’affermir celle de Léon et de Roger.

L’expérience a fait voir plus de mille fois à toute la terre que lorsqu’il arrive que deux frères deviennent rivaux il arrive toujours aussi qu’ils deviennent ennemis. Mais pour vous, qui ne voulez pas marcher dans les sentiers du vulgaire, vous n’avez pas plutôt su que Léon était votre rival que vous êtes devenu le plus cher de ses amis puisqu’il est certain que vous avez fait pour lui ce que l’amitié n’a jamais fait faire qu’à vous. L’exemple que vous en avez donné ne sera pourtant pas suivi et, si je ne me trompe, peu d’amants cèderont leur gloire et leur Maîtresse à leurs ennemis et à leurs rivaux.
Si la beauté de quelque princesse grecque vous avait surpris et m’avait dérobé votre cœur, je trouverais votre procédure moins étrange: l’inconstance est une faiblesse assez ordinaire aux hommes et l’amour est assez accoutumé à se dérober lui-même ses propres conquêtes pour ne s’en étonner pas. Je serais toujours malheureuse et vous seriez toujours criminel mais je ne serais pas la seule infortunée de cette manière et vous ne seriez pas le seul coupable de cette façon. Oui, l’exemple vous autoriserait en quelque sorte et vous rendrait plus excusable ; au lieu de me vouloir persuader que vous n’avez point changé de sentiments, que je suis toujours la Maîtresse absolue de votre âme, que vous m’aimez avec tendresse, que votre passion ne fut jamais plus forte et que dans le même temps que vous combattiez pour Léon vous étiez le plus amoureux des hommes: c’est ce qui ne peut trouver de croyance en mon esprit, c’est ce qui n’en trouvera point chez toutes les nations ; c’est ce qui fait que je suis seule malheureuse ainsi et c’est ce qui fera que vous n’obtiendrez pas si aisément que vous le pensez le pardon d’une faute qui n’aura jamais d’égale.

Ne vous imaginez donc pas, encore que vous ayez vaincu Bradamante, que Bradamante doive être le prix de votre victoire : selon l’équité elle ne doit point être à vous et selon son ressentiment elle n’y sera jamais.
Vous me direz peut-être que Léon vous ayant cédé son droit, vous avez raison d’y prétendre, mais sachez que Léon ne m’ayant point vaincue n’a point eu droit de me donner à un autre et que vous, n’ayant pas combattu comme étant Roger, n’avez non plus de raison que lui de prétendre me demander la récompense d’un labeur que vous n’avez entrepris ni pour votre intérêt ni pour le mien.
Vous voyez - si je ne me trompe- que par la justice je ne puis être ni à Léon ni à vous. Souffrez donc que Bradamante soit à elle-même puisque vous n’avez voulu qu’elle fût à Roger. Vous la céderiez encore à quelque autre si elle cédait à l’importunité de vos prières et vous vous accoutumeriez peut-être à en faire la récompense de tous les services qu’on vous rendrait. Celui qui a pu non seulement consentir à la voir passer au pouvoir d’un autre mais qui a hasardé sa vie pour cela doit, ce me semble, souffrir plus facilement qu’elle ne soit à personne. Si vous ne m’aimez plus comme il y a beaucoup d’apparence, il vous est avantageux que j’en use ainsi et s’il vous reste encore quelque étincelle de votre première flamme – ce que je ne pense pas – vous devez être consolé qu’après m’avoir donnée à votre rival comme vous aviez fait, je me trouve pourtant encore en liberté de disposer de moi. Enfin, soit par haine, par amour, ou par indifférence que vous avez agi, vous seriez injuste de murmurer du dessein que je fais de n’être jamais qu’à moi-même. L’amitié de votre rival vous consolera de ce que vous n’aurez plus l’affection de votre maîtresse et la conquête de Léon vous fera sans doute oublier la perte de Bradamante.

EFFET DE CETTE HARANGUE

La douleur et l’étonnement ayant accoutumé d’ôter la parole, il est à croire qu’en cette occasion Roger ne pouvait que difficilement se défendre, principalement contre un ennemi pour lequel il avait tant de respect. Ne murmurez donc point de son silence s’il vous empêche de savoir l’effet de cette harangue et suspendez même votre jugement jusques après la lecture de celle qui la va suivre.

© 2005 publifarum, realizzazione: Simone Torsani