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POLYXÈNE À PYRRHUS

Première harangue

ARGUMENT

Comme les Grecs s’en retournaient en leur Pays, après la prise de Troie, l’Ombre d’Achille s’apparut à eux qui, d’une voix épouvantable et menaçante, leur reprocha leur ingratitude et leur oubli et leur demanda enfin, pour récompense de ses grands exploits et de la vie qu’il avait perdue en ce long et fameux siège d’Ilion, que Polyxène, fille de Priam, dont il avait été amoureux, fût sacrifiée sur son tombeau. Quoique cette demande fût infiniment cruelle, la crainte d’un mort que les Grecs avaient tant redouté vivant lui fit obtenir ce qu’il demandait : de sorte que Pyrrhus son fils la fut prendre, pour l’immoler aux impitoyables Mânes de son père. Et ce fut en ce funeste instant où nous supposons que cette belle et généreuse Princesse lui fit le discours que vous allez voir, par lequel elle prétendit lui prouver que LA MORT EST MIEUX QUE LA SERVITUDE.

polyxene
C’est ici que la victime
Mériterait un autel ;
Tombant sous le coup mortel,
Et jeune, et belle, et sans crime.

Polyxène à Pyrrhus

Ne craignez pas que le désir de la vie me fasse avoir recours à des larmes pour exciter la compassion en votre âme : le cœur de Polyxène est trop grand pour craindre la mort et son esprit est trop raisonnable et trop généreux pour ne la pas préférer à la servitude. Ceux que l’on fait descendre du trône avec violence ne doivent point appréhender de descendre au tombeau : il vaut mieux qu’ils cessent de vivre que de commencer d’être esclaves ; et il vaut mieux n’être rien du tout que de survivre à sa gloire et à son bonheur. Ne craignez donc pas que la victime s’échappe du pied de l’autel ; elle souhaite la mort que vous lui allez donner ; elle voit sans frayeur le couteau qui lui doit percer le sein et l’Ombre d’Achille ne demande pas la fin de sa vie avec plus d’ardeur qu’elle la demande elle-même. Qu’attendez vous donc pour achever cette funeste cérémonie ? Il n’est point besoin de s’amuser à tous les apprêts d’un sacrifice ordinaire ; car je ne pense pas qu’il y ait aucun des Dieux qui puisse recevoir favorablement celui que vous allez faire en ce jour. La victime est pure et innocente, je l’avoue, mais si je ne me trompe, elle noircira la main qui répandra son sang, le sacrificateur deviendra criminel et le sacrifice ne sera avantageux qu’à la victime seulement.
Mais que fais-je en cette occasion : il semble, à m’entendre parler de cette sorte, que je veuille retenir le bras qui me doit frapper ! Non Pyrrhus, ce n’est pas mon dessein ; au contraire, je cherche à vous irriter afin de hâter ma mort. Je vois avec impatience et avec inquiétude que ma naissance, ma jeunesse et ma condition présente vous inspirent quelques sentiments de tendresse ; je crains même que ma constance ne vous donne de la compassion ; et j’appréhende enfin tout ce qu’une femme moins généreuse que moi désirerait. Mais souvenez-vous, pour ne vous laisser pas fléchir à la pitié, que vous êtes grec, que je suis troyenne, que vous êtes fils d’Achille, que je suis fille de Priam, et sœur de Pâris, qui, pour venger la mort du généreux Hector, tua ce cruel Achille, votre père et mon ennemi. Car que l’on ne me dise point qu’il était devenu mon amant, depuis le funeste jour qu’il me vit aux funérailles de mon frère ; et que même, c’était encore par un sentiment d’affection que son Ombre veut que l’on me sacrifie sur son tombeau : non Pyrrhus, non, Achille ne fut que mon ennemi, et ne fut jamais mon amant : du moins sais-je bien que j’aime mieux être sa victime que d’avoir été sa maîtresse. Les yeux de Polyxène seraient coupables s’ils avaient pu donner de l’amour au meurtrier de son frère : et elle s’estimerait très malheureuse, si on la pouvait soupçonner d’avoir contribué quelque chose pour une semblable conquête. J’ai souhaité de lui percer le cœur, je l’avoue ; mais non pas de m’assujettir ; j’ai désiré sa mort, et non pas son amour ; et j’ai enfin eu pour lui toute la haine que l’on peut avoir pour l’ennemi de son sang, pour le destructeur de sa patrie et pour le meurtrier d’Hector.

Que si toutefois vous voulez publier par toute la Terre que le vainqueur du grand Hector a été vaincu non pas par la beauté de Polyxène mais par sa douleur seulement, publiez aussi que Polyxène n’a pas été vaincue par les soumissions d’Achille ; que les larmes qu’il a répandues n’ont point effacé le sang que son frère avait répandu par sa main ; et que lorsque Priam et tous les Princes de Troie ont voulu, pour le salut public, l’immoler à la passion d’Achille afin d’obtenir la paix, publiez, dis-je, qu’elle s’y est opposée de toutes ses forces, qu’elle n’y a jamais consenti et que la mort qu’elle se prépare à recevoir en ce jour est la seule complaisance qu’elle a jamais eue pour la passion d’Achille. Ô Dieux, qui vit jamais une telle marque d’amour que celle que je reçois présentement ? Achille - à ce qu’on dit - fut amant de Polyxène ; mais voyons un peu quels témoignages il lui a rendus de la passion et du respect qu’il a eus pour elle. Tant qu’il a vécu, il n’a employé sa valeur que contre tout ce qu’elle a aimé et contre tout ce qu’elle a dû aimer : je l’ai vu, ce cruel Achille, poursuivre tous les miens avec une opiniâtreté qui tenait plus de la fureur que du véritable courage. Je l’ai vu cent fois, du haut de nos remparts, tremper ses mains dans mon sang. Mais, ô pitoyable spectacle ! je l’ai vu combattre le vaillant Hector ou pour mieux dire, j’ai vu les Dieux irrités contre nous se servir de son bras pour surmonter celui qui surmontait tous les autres. Oui, j’ai vu tomber l’invincible Hector sur la poussière, par la volonté du Ciel : mais par la seule cruauté d’Achille, j’ai vu cet Achille, non seulement combattre mon frère, non seulement lui faire perdre la vie, mais je l’ai vu par une inhumanité qui n’eut jamais d’exemple, outrager le corps de son ennemi tout mort qu’il était. Je l’ai vu se charger de ses dépouilles ; je l’ai vu lui faire des blessures qu’il ne pouvait plus ressentir ; je l’ai vu attacher à son char celui qui ne devait aller que dans un char de triomphe ; je l’ai vu faire trois fois le tour de nos murailles, traînant cet illustre héros lié par les pieds et la tête pendante dans la poussière et dans le sang.
Mais que dis-je ! Polyxène a-t-elle pu voir toutes ces choses sans mourir ! Ou, ce qui est le plus étrange, Polyxène a-t-elle pu donner de l’amour au plus cruel de ses ennemis ? Oui, Polyxène a vécu et ses larmes, à ce qu’on dit, ont attendri le cœur de l’impitoyable Achille. Il a pleuré comme elle aux funérailles d’Hector ; il a souhaité la paix avec Priam et lui a demandé sa fille. Mais dans ce même temps - ô prodige d’extravagance aussi bien que de cruauté ! - il a encore une fois trempé ses mains dans le sang des frères de cette infortunée dont il voulait faire sa femme ; il a tué Troïlus de cette même main dont il a tué Hector ; et de cette même main il voulait après recevoir Polyxène pour son épouse, si elle eût été assez lâche pour y consentir. Sont-ce là des marques d’amour ou de haine ? est-ce un amant ou un ennemi qui agit de cette sorte ? ou, pour parler plus véritablement, ne sont-ce pas les actions d’un furieux et d’un insensé ? Pour moi, je vous le confesse, toutes ces choses me sont incompréhensibles : car si Achille n’était que mon ennemi, pourquoi pleurer aux funérailles d’Hector ? et s’il était devenu mon amant, pourquoi déchirer encore un de mes frères, avec une cruauté de tigre ? Mais ce qui m’étonne et ce qui m’outrage le plus, c’est qu’il ait pu s’imaginer que je fusse capable d’écouter ses plaintes et ses soupirs ; d’oublier la mort de mes frères ; d’être la maîtresse de leur ennemi et la femme de leur meurtrier. Cette pensée est si injurieuse pour Polyxène qu’elle ne peut même comprendre qu’elle puisse être tombée dans le cœur d’Achille, tout inhumain qu’il était. Elle ne peut, dis-je, s’imaginer qu’il ait pu croire que la sœur d’Hector fût assez lâche pour cela : car quand il n’aurait été que son adversaire, comme tous les Grecs le sont, elle n’aurait pas cru facilement qu’il eût eu de l’amour pour elle et n’aurait jamais consenti à son injuste passion.

Jugez donc si, après tout ce que je viens de dire, elle a pu se persuader qu’Achille ait été son amant, et moins consentir à son amour ? Mais voyons un peu les sentiments qu’il conserve pour elle dans son tombeau : c’est là que les Grecs et les Troyens doivent finir leurs différends ; c’est dans la sépulture que tout le monde se trouve de même partie et que l’amour et la haine doivent cesser ; cependant, il se trouve qu’Achille n’est pas satisfait de la ruine entière de l’empire de Priam. L’embrasement de Troie n’est pas un bûcher assez fameux pour ses funérailles ; et les Mânes ne sont pas contentes de tout le sang que les Troyens ont répandu. Il faut que les cendres soient arrosées de celui de Polyxène : et pour marque de l’amour qu’il a eue pour elle, il faut que son fils soit son bourreau et que, n’ayant pu être sa femme, elle devienne sa victime ; certes, pour aimer de cette sorte, il faut être Grec et Achille tout ensemble. Ne pensez pourtant pas que je me plaigne de cette cruelle procédure ; au contraire, je rends grâces aux Dieux, de la bonté qu’ils ont d’accourcir ma chaîne par cette voie : en l’état qu’est ma fortune, la mort ne peut que m’être très avantageuse ; mais, pour me la rendre agréable, on ne pouvait mieux choisir, que de me faire perdre la vie sur le tombeau d’Achille. C’est mourir en triomphant que de mourir de cette sorte ; c’est voir son ennemi à ses pieds, c’est être vengé de tous les outrages que l’on a reçus ; et c’est remonter sur le trône, que de descendre au cercueil de cette manière.
Que si malgré moi, vous voyez quelques marques de tristesse sur mon visage, ne pensez pas que ce soit un effet de ma crainte et de la douleur que j’ai de perdre la vie ; au contraire, j’en ai de la joie. Mais s’il m’est permis de dire tout ce que je sens, le seule pensée de l’affliction qu’en recevra la malheureuse Hécube est ce qui fait toutes mes inquiétudes. Elle m’a fait naître sur le trône, et je la laisse mourir dans les fers ; je vais recouvrer la liberté, et je la laisse dans la servitude ; et lorsque je lui tiens lieu de mari, d’enfant et d’empire, je la prive de toutes ces choses en la privant de la consolation qu’elle rencontre en moi seule et qu’elle ne peut trouver ailleurs. Eh ! veuille le Ciel mesurer sa constance à ses malheurs ou accourcir ses jours pour accourcir ses infortunes ! Hélas, est-il possible, que je ne puisse rien souhaiter de plus avantageux pour celle qui m’a fait voir la lumière que de la voir dans la sépulture ? Non, il n’est point de puissance au monde qui puisse la rendre moins malheureuse et les Dieux mêmes, ne pouvant révoquer le passé, ne peuvent lui accorder de sort plus favorable que de lui donner la mort, avant qu’elle apprenne la mienne. Car je ne doute point, encore que je fusse assurée de passer ma vie dans l’esclavage, que cette infortunée Princesse ne me regrette avec autant d’affliction que si en perdant la clarté, je perdais toutes les couronnes du monde. Les sentiments de la nature seront plus puissants en elle que ceux de la raison ; et le dessein d’accroître ses déplaisirs fera qu’elle ne trouvera rien qui la doive consoler de ma perte que l’espérance de la sienne.
Du moins, Prince à qui je parle, n’ayez pas l’inhumanité de lui refuser le corps de sa fille ou de ne le lui accorder qu’en vous en payant la rançon. Car que vous pourrait donner une Reine dont l’empire est détruit, dont la ville est embrasée et à laquelle il ne reste en partage que les cendres de ses enfants ? Tant qu’elle a eu des trésors, elle les a donnés prodigalement pour retirer les corps de ses fils d’entre les mains du cruel Achille : mais aujourd’hui qu’il ne lui demeure rien de tout ce qu’elle a eu, que le souvenir de son bonheur passé afin d’augmenter son malheur présent ; contentez-vous de ses larmes. C’est la seule rançon que vous devez exiger d’elle et la seule qu’elle peut vous payer. Que si sa passion n’est pas entièrement éteinte en votre âme, vous trouverez que les larmes des princesses malheureuses sont d’un prix inestimable ; que les prières qu’elles font chargées de chaînes ne doivent point être refusées, quand elles ne sont pas injustes : et que les esclaves qui ont porté des couronnes ne doivent point être traitées avec inhumanité.
Permettez donc à la malheureuse Hécube de mettre au tombeau tous ceux qu’elle a mis au monde ; redonnez-lui le corps de Polyxène, quand Polyxène ne sera plus ; et ne refusez pas cette funeste grâce à celle dont vous avez envahi le royaume, tué les enfants, et poignardé le mari. Prenez garde qu’en usant mal de la victoire, vous ne méritiez de trouver un jour des vainqueurs rigoureux, comme vous l’avez été. Les Dieux qui nous oppriment aujourd’hui se lasseront peut-être de vous protéger et de nous nuire et, peut-être encore, que le sang que je m’en vais répandre sera plus favorable aux Troyens qu’aux Grecs. Ne méprisez donc pas les conseils que je vous donne, quoique je sois votre ennemie et respectez en la personne de ceux que vous avez vaincus ceux qui certainement eussent été vos vainqueurs, si le Ciel eût secondé leur courage. Pour moi, qui n’ai plus autre part à la vie que celle de mourir avec constance et d’une manière qui ne soit pas indigne de tant d’illustres héros dont je suis descendue, je vous demande pourquoi vous n’achevez pas promptement ce que vous avez dessein d’exécuter ? Attendez-vous que l’Ombre du cruel Achille ressorte encore une fois des Enfers, pour vous redemander Polyxène ? ou croyez-vous me rendre la mort plus cruelle en me la faisant attendre longtemps ? Quoi qu’il en soit, hâtez vous de satisfaire et Achille et Polyxène tout ensemble. Si vous attendez davantage, peut-être que la pitié vous surprendra, peut-être que tous les esclaves troyens rompront leurs chaînes pour me délivrer, peut-être même que les Grecs aimeront mieux me voir captive que de me voir mourir. Levez donc le bras, et m’enfoncez le poignard dans le cœur : je vous présente le sein, et sans crainte comme sans regret, je me résous à ma perte. Ne préparez donc ni fers ni cordeaux pour me retenir : je n’ai garde de fuir ce que j’irais chercher et il n’est pas difficile de sacrifier une victime qui s’offre volontairement et qui se serait sacrifiée elle-même, si elle en eût eu le pouvoir. C’est la moindre grâce que l’on puisse accorder à une Princesse, que de mourir libre : comme fille de Priam, et comme sœur d’Hector, je dois obtenir ce que je demande : car qu’importe à l’Ombre d’Achille si j’ai des liens ou si je n’en ai pas, pourvu que je répande tout mon sang, pourvu que j’expire sur ses cendres, et qu’enfin je demeure au pouvoir de la mort ? Mais que cette cruelle Ombre ne s’imagine pas que la mienne soit sa compagne dans les ténèbres du tombeau : non, je serai toujours sa plus mortelle ennemie ! J’irai - si les Dieux me permettent, - errer de cercueil en cercueil, alentour des ruines de Troie, pour chercher les sépultures de mes parents et, m’attachant inséparablement à l’Ombre d’Hector, Achille verra lors si le cœur de Polyxène était généreux , s’il était capable d’écouter les plaintes et de répondre à sa passion ou si, plutôt, elle n’était pas digne sœur d’Hector et digne fille de Priam. Hélas, pourquoi faut-il que les cendres d’Ilion couvrent les cendres de tant d’illustres personnes ? Plût aux Immortels que le sang que Polyxène va répandre pût les retirer de dessous ces fameuses ruines, et que la mort pût leur redonner la vie.

Mais il n’est plus temps de faire des vœux inutiles : les Dieux ne changent pas leurs résolutions et le destin de Troie ne se peut plus révoquer. C’est à nous seulement à subir ce que le sort nous ordonne : et soit que nous soyons vaincus, ou que nous soyons vainqueurs, nous sommes également obligés d’obéir sans murmurer et de recevoir d’un visage égal le bonheur ou l’infortune. C’est par ces sentiments - ô Prince et sacrificateur tout ensemble - que je demeure si tranquille aux approches de la mort. Que si je ne me trompe, je vois plus d’inquiétude dans vos yeux que vous n’en voyez dans les miens. Car il y a cette différence entre ce que vous allez faire et ce que je fais : que j’obéis au Ciel, et que vous obéissez à l’Ombre du cruel Achille, qui veut qu’on lui sacrifie celle qu’il a voulu faire croire qu’il aimait, pendant qu’il a vécu parmi nous.
Mais, ô Dieux, quelle pouvait être sa haine, puisque son amour produit la mort de la personne aimée ? a-t-on jamais entendu parler d’une semblable chose ? C’est sans doute un sentiment, sinon généreux, au moins ordinaire et naturel, que de n’être pas fâché de la mort de ses ennemis : mais de la désirer à ceux que l’on aime, c’est ce qui est contre la raison et contre la nature, et c’est ce que tous les siècles et toutes les nations n’ont jamais vu. Aussi suis-je fortement persuadée que c’est plus par haine que par amour que je descends au tombeau. Tant qu’Achille a vécu, il a souhaité que je fusse son esclave et maintenant qu’il a cessé de vivre, il veut que je sois sa victime. Satisfaisons cette dernière envie, puisque nous le pouvons sans honte et réjouissons-nous de n’avoir été ni sa femme, ni sa maîtresse, ni son esclave. Quiconque sort de la vie avec gloire doit toujours s’estimer heureux, principalement quand on sort de la chaîne en sortant du monde. Qu’importe si on dénoue les liens qui nous attachent ou si on les rompt ? Quoi qu’il en soit, c’est toujours être en liberté. Soyez donc mon libérateur et ne craignez pas qu’en votre particulier je vous souhaite aucun mal. La main qui me délivrera ne peut que m’être très agréable et celui qui m’empêchera d’être captive ne peut être haï de moi.
Mais que fais-je et que dis-je ? Malheureuse que je suis, je ne songe plus à qui je parle. Celui que je vois, non seulement est grec, non seulement est mon ennemi, non seulement est le fils d’Achille, non seulement est mon sacrificateur mais il est encore le bourreau de mon père. Non, Pyrrhus, ce n’est ni comme grec, ni comme ennemi, ni comme fils d’Achille, ni comme mon sacrificateur que je vous regarde, lorsque je change de pensée et que je fais des imprécations contre vous, mais c’est parce que vous avez été le meurtrier de mon père.
Quoi, Pyrrhus, vous pûtes poursuivre opiniâtrement ce vénérable vieillard jusques au pied des autels, où il fut chercher un asile, pour lui mettre un poignard dans le cœur ! La main ne vous trembla-t-elle point, à l’aspect de ce grand Prince, père de tant de héros ? Elle le devait certainement, mais qui ne révère point les Dieux, ne sait pas respecter les hommes.
Ah ! certes, cette action vous a acquis beaucoup de gloire et c’est une chose fort difficile à faire que de tuer un Prince accablé d’années, de faiblesse et de malheurs et qui ne cherche sa défense qu’en la protection des lieux sacrés qui doivent être inviolables. Il me semble qu’il n’était point besoin de noircir votre bras et votre nom par une action si barbare : la flamme qui a consumé notre ville toute entière suffisait pour faire perdre la vie à ce déplorable Roi et le moins que vous pouviez faire était de souffrir que son palais fût son bûcher. Mais vous êtes trop scrupuleux observateur des cruautés d’Achille pour ne les imiter pas exactement. Ce n’était point assez que d’usurper un empire, et que d’embraser Ilion, il fallait profaner les autels ; il fallait les arroser de sang humain et même il ne fallait pas encore que ce fût d’un sang vulgaire. Il fallait que le plus noble sang de toute la terre y fût répandu ; il fallait fouler aux pieds une personne royale et mépriser en elle, et avec elle, tout ce qu’il y avait de saint et de sacré dans nos palais et dans nos temples. Après une action si dénaturée, j’avais tort de craindre que la pitié ne s’emparât de votre âme et ne différât mon supplice : c’est un sentiment que les Grecs en général ne connaissent point et dont le fils d’Achille n’a garde d’être capable. Ce poignard que je vous vois à la main, et dont vous m’allez percer le cœur, est peut-être le même qui a traversé celui du Roi mon père.
Ô spectacle funeste ! Ô trop rigoureux supplice ! Pourquoi faut-il que je n’aie pas péri dans les flammes qui ont dévoré tant d’illustres personnes et que j’aie été réservée à voir de si épouvantables choses ? suis-je coupable du crime d’Hélène ou de la faute de Pâris ? Non, Polyxène est innocente ; et si elle a survécu à tant d’infortunes, c’est pour mourir avec plus de constance et avec plus de gloire aussi ; c’est pour faire voir aux Grecs qui ne sont pas venus à ce siège quels pouvaient être les fils de Priam, puisque ses filles mêmes savent affronter la mort sans la craindre. Si ces flammes qui ont embrasé Troie eussent achevé mon destin, je n’aurais point eu de témoins des derniers sentiments de mon âme. La postérité eût peut-être pu douter de la vertu de Polyxène et elle eût pu croire que puisqu’Achille avait eu la témérité, après avoir désolé sa patrie et tué ses frères, de la demander pour sa femme et de dire qu’il en était amoureux , qu’elle n’avait pas agi comme elle devait, en une si fâcheuse rencontre. Mais de la façon qu’est la chose, je meurs en publiant que je suis l’ennemie d’Achille, que je l’ai toujours été, et que je la serai éternellement. Que l’Ombre de ce cruel ressorte encore une fois du sépulcre, qu’elle apparaisse à tous les Grecs et qu’elle leur dise si Polyxène s’éloigne de la vérité. Pour justifier ce qu’elle dit, il ne faut que considérer l’animosité qu’il conserve pour elle après son trépas et l’on connaîtra aisément celle qu’elle a toujours eue pour lui tant qu’il a vécu. Car quoique tout ce qui vient des Grecs doive être suspect aux Troyens, cette apparition d’Achille n’est point une fourbe d’Ulysse, comme le fut celle qui fit prendre notre ville : non, c’est une haine véritable qui la fait sortir du tombeau pour m’y faire entrer et cette Ombre sanguinaire n’a revu la clarté du jour qu’afin de me la faire perdre.
Que tardez-vous donc, ô Prince indigne de ce nom, et pourquoi n’achevez-vous pas ce funeste sacrifice ? Respectez-vous plus la fille, que vous n’avez fait le père ? et la main vous tremble-t-elle à poignarder plutôt Polyxène qu’à massacrer le déplorable Priam ? Ecoutez cette voix souterraine, qui sort du creux de ce grand sépulcre, avec un ton si effrayant et qui vous commande en vous menaçant de m’immoler à sa fureur ! Voyez cette terre qui s’entrouvre, voyez cette Ombre d’Achille qui m’apparaît ou, pour mieux dire, Achille lui-même qui va quitter son cercueil. Il est pâle et défiguré ; la terreur éclate en ses yeux tous éteints qu’ils sont et je le vois tel qu’il me parut, le funeste jour que je lui vis combattre Hector, si ce n’est que la mort - et peut-être le remords de ses crimes - lui a fait changer de teint. Voyez, Pyrrhus, voyez ce fantôme hideux qui s’élève peu à peu et qui, joignant à son action menaçante une voix épouvantable, vous ordonne pour la dernière fois de lui sacrifier Polyxène. Faites disparaître cette Ombre en lui obéissant: la victime est prête, vous avez le poignard à la main et vous êtes accoutumé à répandre le sang royal. Frappez donc comme votre esclave, je vous en conjure, et comme fille du roi, je vous le commande.

EFFET DE CETTE HARANGUE

Cette belle et malheureuse Princesse tira des larmes de tous les Grecs ; Pyrrhus lui-même en fut ému et ses yeux ne purent voir le crime que sa main commit. Il la frappa toutefois, le barbare qu’il était : et cette jeune et déplorable personne eut tant de pudeur, que même en tombant, frappée du coup de la mort, elle eut soin de porter les mains sur sa robe, de peur qu’après son trépas quelque action indécente n’offensât sa modestie.

© 2005 publifarum, realizzazione: Simone Torsani