Lexique

Voici des fiches sur des notions-clé du XVIIème siècle

HONNÊTE HOMMME par Chiara Rolla

 

Le modèle de l’honnête homme se forme autour de 1630 mais, bien qu’il conserve son identité de figure idéale tout au long du siècle, il faut souligner l’évolution de la définition du terme.

L’œuvre qui en lance la dénomination est L’honnête homme ou l’art de plaire à la Cour de Nicolas Faret (1). Cette figure emblématique y est décrite comme quelqu’un qui doit avant tout posséder des vertus morales et des qualités de l’âme et de l’esprit telles que la dignité, l’honneur et la religiosité. Les qualités mondaines sont présentes, mais rigoureusement au deuxième plan: il s’agit en particulier de savoir bien converser et de s’habiller d’une façon soignée et adéquate. Pour Faret donc « honnête homme » devient synonyme d’ « homme de bien » à cause de l’ accent évident que l’auteur met sur la moralité et sur lareligiosité du modèle. Faret est en outre le premier à souligner l’importance de l’instruction et de la formation culturelle du gentilhomme. Sous le règne de Louis XIII, en effet, la noblesse était plutôt ignorante et convaincue que sa vraie valeur se montrait presque exclusivement dans les armes, la guerre et les conquêtes. L’étude des humanités était considérée comme déshonorante et indigne d’un gentilhomme. Faret est donc contraire à ce préjugé contre le savoir et il recommande pour son honnête homme une instruction qui aille dans cette direction. Dans son œuvre il précise alors quels doivent être ses intérêts culturels principaux, ceux qui lui permettent d’être à la hauteur dans les conversations que l’on a « dans les bonnes compagnies »: il doit avoir des connaissances étendues et variées sans être approfondies; il faut qu’il apprenne les mathématiques et les langues étrangères telles que l’italien et l’espagnol, qu’il lise les historiens de l’Antiquité pour apprendre la prudence et la sagesse et qu’il ait des notions de poésie, de musique et de peinture.

En 1632 paraît Le Lycée (ou en plusieurs promenades il est traité des connoissances, des actions et des plaisirs d’un honnête homme(2)) de Pierre Bardin, qui, en 1634, en publie une seconde partie (Paris, Camusat). Celui-ci est encore plus sévère que Faret, car le concept d’honnêteté paraît encore plus étroitement lié à la conduite morale et religieuse. Pour ce qui est de la mondanité l’honnête homme de Bardin doit suivre les conventions imposées par la mode qui concernent la façon de s’habiller, de se comporter en public, même si cette attitude extérieure ne doit pas être l’essentiel de son comportement. Bardin, en effet, condamne le succès d’une vie élégante et facile: son idéal d’homme doit savoir tenir des conversations sérieuses sans s’abandonner à la galanterie.

La vogue des « manuels d’honnêteté » s’accroît à partir de1640. De 1639 à 1642 un autre grand théoricien de l’honnêteté publie toute une série de volumes consacrées à ce sujet. Il s’agit de François de Grenaille de Chatounières (3). Comme les titres le mettent en évidence, l’honnêteté est une question qui concerne même les femmes et le modèle féminin que Grenaille propose est très intéressant (4). Cette qualité, en effet, n’a aucun lien avec l’extraction sociale, mais elle est le patrimoine de toutes. Les considérations autour desquelles Grenaille bâtit son idéal concernent principalement les vertus morales et religieuses : avant tout la chasteté, puis la dévotion et enfin le soin de l’esprit et du corps. La femme ne doit pas être « savante », elle ne doit pas se livrer aux lectures profanes comme les romans : elle doit lire, en revanche, des ouvrages de théologie, d’histoire, de cosmographie et de morale. Le corps doit être soigné, mais seulement en tant qu’ « instrument de l’âme et de l’honnêteté », donc pas de maquillage, ni de perruques, ni de parfums.

L’Honnête garçon, lui aussi, présente des qualités éminemment morales. Dédié à Monseigneur le Dauphin, le livre a pour but de raffiner les coutumes et l’esprit des jeunes hommes. Grenaille ici fait un effort pour se conformer aux goûts de l’époque: son œuvre respecte les règles éthiques et religieuses les plus traditionnelles, même si on y conseille au futur honnête homme d’apprendre à danser, à chanter, à jouer de divers instruments, pourvu que ces divertissements restent des « ornements » de sa vie et ne deviennent pas des occupations assidues.

En 1632-34 le Père Du Bosc publie L’Honneste femme, œuvre qui eut un grand succès et elle aussi marquée d’une très grande sévérité en matière de mœurs.

Tous ces auteurs insistent fortement sur l’idée que l’honnêteté n’est pas une question de couche sociale d’appartenance, mais qu’elle peut être acquise grâce à l’éducation et à l’instruction. Mais cette condamnation des goûts et des intérêts mondains contredit les idées et les attitudes que les salons contemporains privilégiaient. A partir des années 1640 l’idéal commence donc à acquérir des caractères différents, plus évidemment tournés vers les qualités mondaines. Chez Voiture, comme chez ses correspondants, on trouve plusieurs exemples qui mettent en lumière le lien fort qui lie l’honnête homme à des qualités presque exclusivement mondaines.

Très originales sont les idées que Madeleine de Scudéry exprime à ce propos dans le Grand Cyrus (5). Elle y opte pour un modèle social qui doit fondre les vertus morales (la culture, le courage, la probité) avec les qualités mondaines et galantes qui, détail important, sont acquises presque exclusivement à travers l’amour (6).

Cette évolution du terme est soulignée aussi par Jacques Callières qui dans La fortune des gens de qualité (1658) donne une image encore différente du modèle. Pour lui c’est avant tout l’école qui fournit les premières notions, mais ce seront la vie mondaine et la fréquentation du Monde qui montreront à un jeune homme le chemin à suivre pour devenir un véritable honnête homme. Pour Callières il faut pratiquer l’art de la conversation depuis le plus jeune âge, respecter les bienséances, avoir une certaine « hardiesse », mais sans imprudence et sans orgueil dans les actions.

L’acception devient donc de plus en plus ample : chez Mlle de Scudéry elle s’était enrichie des qualités galantes ; chez Callières elle s’ouvre aussi aux vertus mondaines.

Les précieux accueilleront donc les préceptes des théoriciens qui les ont précédés (Faret, Bardin, Grenaille, Du Bosc) mais dépouilleront leur "galateo" de son aspect moral et religieux pour accentuer les qualités mondaines et profanes indispensables pour avoir du succès dans le Monde. Pour les précieux l’honnêteté n’est plus un don naturel propre aux personnes d’un certain rang, mais elle devient une qualité purement mondaine, un art qu’on apprend, qu’on acquiert par la pratique et la fréquentation de la Société. Dans les salons et en littérature elle s’exprime à travers un véritable art de la conversation et de la correspondance, auquel on consacre des manuels à l’usage des honnêtes gens (7). Cette tendance vers une éloquence élégante représente l’aspiration d’une certaine société à imiter un modèle que seuls les précieux réussiront à faire coïncider avec la réalité. Grâce à leur contribution à la diffusion du genre épistolaire - la lettre devenant une continuation de la conversation de salon - ils participeront au phénomène de rapprochement de la langue orale à l’écrite au nom de l’élégance et de la clarté.

En matière de culture et d’instruction l’honnête homme de la moitié du siècle avait donc accueilli ce que Faret lui recommandait dès 1630 : l’intérêt pour le savoir, favorisé aussi par le contact avec les hommes de lettres dans les salons, était indispensable à un véritable gentilhomme. Cette formation se réalisait non seulement à travers une étude directe, mais aussi, de biais, grâce à de véritables « cycles de conférences » sur les sujets les plus divers et grâce à la lecture des romans. L’art romanesque, depuis toujours considéré comme un genre mineur, est au cours du XVIIe siècle à la recherche de ses lettres de noblesse. Les romanciers trouvent en fait dans la possibilité de devenir instrument de culture une des raisons principales de défense, voire d’exaltation du genre. A ce propos Madeleine de Scudéry avait à plusieurs reprises affirmé que la lecture de ses romans avait contribué considérablement à l’instruction de ses lecteurs et lectrices.

Pour comprendre alors ce qu’on entendait par "honnête homme", "honnêtes gens" et "honnêteté" à la fin de cette longue élaboration d’un modèle à suivre, nous reproduisons les articles des principaux dictionnaires de la fin du siècle:

 Pierre Richelet (1680) :

Honnête : « Qui a de l’honnêteté, de la civilité et de l’honneur. [L’honnête homme est celui qui ne se pique de rien…] Signifie civil, plein d’honneur, galant, qui marque de la conduite ; qui est raisonnable […] »

Honnêteté : « Civilité, manière d’agir polie, civile et pleine d’honneur […] L’honnêteté est ce qui gagne davantage le cœur des Dames. »

 Antoine Furetière (1690) :

Honneste : « Ce qui merite de l’estime, de la louange, à cause qu’il est raisonnable, selon les bonnes mœurs. On le dit premierement de l’homme de bien, du galant homme qui a pris l’air du monde, qui sçait vivre. Faret a fait un livre de l’honneste homme, le Père Du Bosc un de l’honneste femme ; Grenaille un de l’honneste fille et de l’honneste garçon, qui contiennent des instructions pour ces personnes-là. »

Honneste femme : « Se dit particulierement de celle qui est chaste, prude et modeste, qui ne donne aucune occasion de parler d’elle, ni même de la soupçonner. »

Honnesteté : « Pureté de mœurs […] Les règles de l’honnesteté sont les règles de la bienseance, des bonnes mœurs. L’honnesteté des femmes c’est la chasteté, la modestie, la pudeur, la retenuë. L’honnesteté des hommes est une maniere d’agir juste, sincère, courtoise, obligeante, civile. »

 Académie (1694) :

Honneste : « Vertueux, conforme à l’honneur et à la vertu […] Convenable à la raison, bienseant à la condition […] Signifie aussi civil, courtois, poly […] »

Honneste homme: « Homme d’honneur, homme de probité, comprend encore toutes les qualitez agreables qu’un homme peut avoir dans la vie civile. C’est un parfaitement honneste homme, il faut bien des qualitez pour faire un honneste homme. Quelquefois on appelle aussi Honneste homme un homme en qui on ne considère que les qualitez agreables et les manières du monde. Et en ce sens honneste homme ne veut dire autre chose que galant homme, homme de bonne conversation, de bonne compagnie […]

Honnestes gens : « Se dit dans tous les sens d’honneste homme . »

Honneste garçon : « Se dit proprement d’un garçon bien né, bien élevé et dont les mœurs et les inclinations sont douces et honnestes. »

Honneste femme, honneste fille : « Se dit proprement d’une femme et d’une fille qui sont chastes et vertueuses. »

Honnesteté : « Bienseance […] Signifie aussi civilité […] ».

 

1. Paris, T.du Bray 1630.

2. Paris, Camusat.

3. Nous citons seulement quelques titres: L’honnête fille (Paris, Jean Pasle, 1640), L’honnête garçon (Paris, T.Quinet, 1642), L’honnête mariage (Paris, A.de Sommaville, 1640), La bibliothèque des Dames (Paris, A.de Sommaville, 1640), Les plaisirs des Dames (Paris, Clousier, 1641).

4. “Je n’instruis pas proprement une Religieuse, mais aussi je ne descris pas une libertine. Je dépeins l’Honnête Fille […] Je prends garde d’ajuster ma description aux filles du monde, mais j’ai soin de ne la pas rendre du tout mondaine […] Je la rends sensible à la piété sans la rendre superstitieuse ; je lui permets un amour honneste et luy defends les affections vicieuses. " (Préface à L’Honnête fille).

5. Artamène ou le Grand Cyrus, Paris, Courbé, 1654. Pour une consultation complète et rapide du roman de Mlle de Scudéry nous renvoyons au site www.artamene.org

6. Doralise à la Princesse Panthée : « Un honneste homme tel que le definiroit un de ces sept Sages de Grece, dont on parle aujourd'huy tant dans le monde, se pourroit trouver sans qu'il eust rien aimé : car ces gens là n'y veulent autre chose, sinon qu'il sçache bien s'aquitter des affaires dont il se mesle : qu'il ait du sçavoir, de la probité, du courage, et de la vertu. Mais un honneste homme tel que je le veux, outre les choses absolument necessaires, doit encore avoir les agreables : et c'est ce qu'il est absolument impossible de trouver, en un homme qui n'a jamais rien aimé. En effet Madame, poursuivit Doralise, remettez vous un peu en la memoire, tous les jeunes gens que vous voyez entrer dans le monde et cherchez un peu la raison pourquoy il y en a tant dont la conversation est pesante et incommode : et vous trouverez que c'est parce qu'il leur manque je ne sçay quelle hardiesse respectueuse, et je ne sçay quelle civilité spirituelle et galante, que l'amour seulement peut donner […] Nul ne peut être honneste homme achevé, qui n’a point aimé, c’est-à-dire cherché à plaire […] L’amour seul fait les véritables honnestes gens. » ( Le Grand Cyrus, Partie 5, livre 1, Page 2759 , page 39 dans l'édition de 1656).

7. Voir par exemple Le secrétaire à la mode, ou méthode facile d’écrire selon le temps diverses lettres de compliments, amoureuses et morales (Paris, 1641) où l’auteur, Jean Puget de La Serre, fait un inventaire des types de lettres et propose une rhétorique du genre épistolaire. En 1651 La Serre publie une réédition de son Secrétaire augmentée de plusieurs modèles de conversations galantes entre « un Cavalier et une Demoiselle ».

8. En 1632 Théophraste Renaudot avait fondé à Paris Rue de Calandre un "Bureau d’adresse", institution polyédrique et multifonctionnelle qui offrait plusieurs services, parmi lesquels il y avait une sorte d’université libre qui organisait des rencontres hebdomadaires à sujet multiple. Les textes de ces conférences furent réunis en quatre volumes et publiés en 1638 sous le titre de Recueil général des questions traitées ès conférences du Bureau d’adresse, sur toutes sortes de matières, par les plus beaux esprits de ce temps, (Paris, L. Chamboudry, 1655-1656). Cette œuvre nous offre un répertoire très intéressant et riche des intérêts mondains, parmi lesquels on trouve la littérature, la médecine, la physique et la chimie, les sciences naturelles, la grammaire, la politique, la magie et la morale.

9. Dictionnaire françois, Genève, J.H.Widerhold, 1680. Il est consultable à l’adresse http://gallica.bnf.fr/Catalogue/noticesInd/FRBNF37252284.htm

10. Dictionnaire universel, La Haye et Rotterdam, A.et R.Leers, 1690. (Paris, SNL, Le Robert, 1978),http://gallica.bnf.fr/Catalogue/noticesInd/FRBNF37234801.htm

11. Le dictionnaire de l’Académie françoise, tome premier (A-L), Paris, chez la veuve de Jean Baptiste Coignard, 1694, http://colet, uchicago.edu/cgi-bin/dico1look.pl?strippedhw=honneur.

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