Nous présentons le texte des Femmes Illustres ou Les harangues héroïques de M. de Scudéry de 1644, selon l’édition publiée par Augustin Courbé en 1654, qui est conforme à la première édition; le premier volume ayant fait l’objet d’une édition par Claude Maignen pour les éditions Côté Femmes en 1991.

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Pourquoi Scudéry aujourd'hui?

Georges de Scudéry avait affronté le genre de la harangue lors de la traduction qu’il avait donnée de celles de Manzini. Dans l’Épître Aux Dames qui précède le premier volume l’auteur affirme avoir voulu «voir s’[il] réussirai[t] aussi bien en original qu’en copie». Il y a donc au départ un goût du défi de la part de notre auteur, défi qui se poursuit avec la publication du second volume qui courait le risque de la monotonie. C’est pourquoi ce second volume s’éloigne quelque peu du premier: alors que pour celui-ci il avait choisi de donner la parole à des héroïnes de l’antiquité, dans le suivant il va puiser à des sources diverses, non plus seulement chez Homère ou Virgile mais aussi aux sources italiennes représentées par l’Arioste et Le Tasse. Déjà dans l’introduction du premier volume il comparait l’art de la composition des Harangues à celui des bouquets qui fait que d’un «beau mélange de couleurs résulte cette agréable diversité qui plaît toujours tant à la vue.»” Pour le second volume il affirme prévoir des sujets qui «ont même quelque chose de plus piquant et de plus propre à divertir.» La variété des personnages et des sujets lui semble donc apporter à son oeuvre un charme supplémentaire.
Ce charme opère-t-il encore aujourd’hui? C’est la question que nous nous sommes posée et nous nous sommes interrogés sur le bien-fondé de notre démarche consistant à offrir à un vaste public – celui que la toile offre, du moins potentiellement – le texte - et ce pour deux raisons.

La richesse du texte

La première en est la très large et très riche intertextualité que ces Harangues entretiennent avec un ample corpus et une tradition culturelle que le lecteur du XVIIe siècle possédait dans son bagage. Les héroïnes que fait discourir notre auteur sont, certes, pour certaines, encore aujourd’hui bien vivantes, ne fût-ce que par l’intermédiaire des Tragiques de l’époque classique ou parce qu’entrées dans un imaginaire collectif parfois réactivé par l’entremise du cinéma : qui ignorerait Andromaque ou Pénélope ? Mais pour d’autres, citons Œnone – qui n’est pas la nourrice de Phèdre – ou Laodamie, ou les héroïnes des poèmes chevaleresques italiens de l’Arioste et du Tasse, qui peut, sinon les italianistes, reconnaître dès l’abord Herminie, Clorinde, Marphise ou une Guenièvre qui n’a plus rien de commun avec le cycle de la Table Ronde ? Ne risquaient-elles donc pas d’apparaître pâlottes, manquant de cette chair et de cette vitalité que notre Scudéry trouvait déjà toutes prêtes dans l’esprit de son public et qu’il lui suffisait de réactiver par sa création ? Il est certain que ce large consensus d’implicite fera défaut à nombre de nos lecteurs mais que c’était là une raison pour renoncer, nous ne l’avons pas cru et avons tenté de remédier, de façon certes limitée, en insérant quelques notices qui permettent de situer les harangues et leurs personnages dans un contexte minimal.

Rhétorique, éloquence et salons

Le second obstacle à la lecture nous paraît relever d’un autre ordre, quoiqu’il ne soit pas sans lien avec le précédent, qui est celui du genre extrêmement codifié de la harangue, devenu tout à fait étranger à notre formation, même si le renouveau des études portant sur l’argumentation devrait raviver l’intérêt pour les techniques adoptées par l’Auteur. Pour pénétrer les arcanes de la rhétorique du XVIIe siècle et apprécier à sa juste valeur l’exercice sophistiqué auquel se livre Georges de Scudéry, il faudrait se plonger dans la riche bibliographie des spécialistes réunis sous la houlette de Marc Fumaroli . Nous invitons nos lecteurs à consulter ces textes fondamentaux mais dans une première étape et pour faciliter l’accès aux non-spécialistes, nous avons inséré l’article que Rosa Galli Pellegrini avait rédigé en 1977 sur le sujet qui nous occupe, ouvrant alors une voie que personne n’avait parcourue avant elle. Dans cet article Rosa Galli affronte, entre autres, le problème de la classification des Harangues de Scudéry selon les genres canoniques de cet art.
Si nous avons décidé, donc, de passer outre les difficultés et les obstacles c’est donc en gage de fidélité à Rosa Galli mais aussi parce que, à la lecture, le texte nous a paru surprenant et fascinant, riche et varié malgré les contraintes du genre auquel Georges de Scudéry s’est plié. Il y a, certes, quelque chose de la structure musicale de « thème et variations » - qui a, malgré sa rigidité, produit des chefs d’oeuvre -, une structure qui mise sur le défi et la virtuosité pour conjurer le sentiment d’ennui et de satiété du lecteur. Mais nous avons trouvé également une gamme étendue de textes qui, malgré l’adoption d’un registre uniforme et élevé dans l’expression, malgré le recours constant à l’arsenal des ressources qu’offrent les figures de style privilégiées par le genre, réussissent à donner la vie à ces femmes aux prises avec des situations tellement extrêmes parfois que nous craignons à chaque instant le danger du ridicule. Mais Scudéry nous entraîne d’une époque à l’autre, d’un monde à l’autre, dans une chevauchée qui nous fait passer des temps homériques à l’époque de la chevalerie, à l’âge d’Auguste dans un va-et-vient incessant qui ne produit toutefois aucun dépaysement car, malgré tous ces déplacements, en réalité nous restons toujours dans un salon du XVIIe siècle.
L’éloquence féminine, affirme Scudéry, encore dans l’Epître précédant le premier volume, est « naturelle » et bien propre à plaire au lecteur de bon ton. Leur art – c’est-à-dire celui de l’auteur qui les fait parler – respecte bien les lois de la rhétorique. On va trouver dans les Harangues « les exordes, les narrations, les épilogues, les exagérations, les métaphores, les digressions, les antithèses et toutes les belles figures qui ont accoutumé d’enrichir les ouvrages de cette espèce » mais « elles sont adroitement placées. L’artifice le plus délicat consist[ant] à faire croire qu’il n’y en a point » (ibid.) Et Scudéry revendique l’originalité de son œuvre par rapport au modèle canonique du genre : « Je n’ai pas jugé que l’éloquence d’une Dame dût être celle d’un maître aux Arts. Les ruelles et les classes, les collèges et le Louvre, la Cour et l’Université ont des manières aussi différentes que si c’étaient des peuples fort éloignés.» (ibid.) On ne saurait mieux tracer les frontières entre le monde du bon usage tel que l’avait dessiné Vaugelas et celui des pédants ! C’est donc aux ruelles, au Louvre et à la Cour qu’est destiné l’ouvrage, il n’en découle pas pour nous que nous ne puissions prendre du plaisir à sa lecture.

La transcription: critères adoptés

Pour cela nous avons jugé qu’une modernisation était nécessaire. Elle a porté sur plusieurs aspects.
Tout d’abord sur la morphologie des noms des personnages. Scudéry francise tous les noms mais pour éviter toute équivoque nous avons préféré adopter la forme couramment utilisée de nos jours et parfois même au XVIIe siècle. Nous aurons donc Pyrrhus au lieu de Pyrrhe, Andromaque au lieu d’Andromache et Guenièvre au lieu de Genièvre.
La modernisation a porté ensuite sur l’orthographe afin de faciliter la lecture.
Des modifications importantes ont concerné la ponctuation. On a adopté les codes actuels : beaucoup de virgules ont été éliminées (entre sujet et verbe, entre verbe et complément, notamment devant les complétives entre éléments coordonnés. La ponctuation forte a été supprimée à l’ intérieur des phrases. Les points d’interrogation et d’exclamation ont été déplacés selon l’usage actuel. Bref à une ponctuation pneumatique, qui d’ailleurs est parfaitement justifiée pour le genre oratoire et qui sert à guider une lecture à haute voix ou, mieux, à suggérer, à mimer la réalisation vocale, on a préféré notre ponctuation grammaticale qui, si elle appauvrit donc le texte, en permet toutefois une meilleure intelligence.
Enfin nous sommes intervenus sur les majuscules, très nombreuses dans l’édition originale pour en limiter la présence aux appellatifs (« Prince », « Chevalier »), aux titres (« Roi ») et aux dénominations d’entités officielles (« Empire »), aux cas où elles signalent un sens figuré (« Église»…). Là encore nous avouons que cette réduction peut avoir effacé un stylème qui permettait la mise en valeur de certains termes par rapport à d’autres. Toutefois la fréquence même des majuscules finissait par annuler les effets escomptés et, par ailleurs, nous nous sommes demandé quelle avait pu être la part de l’imprimeur-éditeur et celle de l’auteur dans ces choix.

Ajoutons enfin que, délibérément, nous n’avons pas affronté le problème épineux de l’attribution de l’ouvrage à Georges ou à Madeleine ou à Georges et Madeleine de Scudéry.

 Scudéry comme ...prétexte: un projet-pilote

Le mot "projet", que nous avons choisi au début à la place de celui d'"introduction" est sûrement un mot passe-partout ; ici, pourtant, nous lui avons donné le sens fort qu'il mérite. Bien que lancés depuis quelques temps dans les pistes désormais tumultueuses de l'Internet, nous sommes conscients que, comme aux débuts de l'imprimerie, des standards sont encore à créer, et, surtout, que le canal, en mutation continuelle, attend toujours d'être exploité pour ce qu'il nous peut donner. Doit-on utiliser l'écran comme s'il s'agissait d'une page? Jusqu'où peut on modifier nos protocoles de travail, non seulement pour la divulgation, mais aussi pour la recherche? Ne serait-ce pas le cas d'explorer comment on peut tirer parti de ce que la Toile permet au maximum : l'intéractivité, la possibilité d'être collaboratifs, et surtout -c'est ce qui nous intéresse dans ce cas- celle d'être...incomplets, car tout peut -tant qu'il y reste- y évoluer, s'y enrichir de contributions diverses, entrer dans des archipels de sens dont les échos peuvent se prolonger indéfiniment? Des questions qui nous concernent tous, que nous continuerons de poser, modifiant, au fil des besoins, ce site, dans l'espoir que d'autres interviennent pour l'enrichir, pour le lier à d'autres et pour proposer, dans une démarche capable de créer la différence par rapport au passé. Serons-nous en mesure de le faire? La réponse, cette fois, c'est vous qui la tenez.

Hélène Colombani

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